‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 24 sur 30 · LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE

Octave Feuillet a intitulé Y un de ses romans : Un Mariage dans le Monde, Il aurait pu donner ce titre à beaucoup d'autres, peut-être même à tous, car son œuvre entière n'est elle-même qu'une histoire du Mariage et de la Vie Domestique dans cette haute société dont il a fait l'objet exclusif de ses observations. Et cette histoire est profondément triste sous sa plume. Elle n'est même pas seulement triste, elle est navrante. Tous ces ménages dont nous franchissons la porte avec lui semblent avoir tout ce qui fait le bonheur, et ils sont tous malheureux. Un mal redoutable les a tous atteints et ce mal est incurable. Nulle part cette paix du dedans qui est la paix du cœur. Nulle part la confiance mutuelle, nulle part

l'amour partagé. Partout, au contraire, Tagitation, le trouble, le désordre. Partout la haine, tantôt ouverte, tantôt cachée, toujours également implacable. Avec> un accent singulier de mélancolie, le romancier laissera échapper dans Honneur d'Artiste ces paroles amères : « Hélas ! qu'elles sont tromt penses souvent les mises en scène du bonheur ! « Que de fois en pénétrant vers le soir dans Tintic mité d'un salon de famille, que de fois en passant « devant la grille de quelque riante villa pleine de « soleil, de fleurs et d'enfants, on se dit : le bonheur « est là ! — Et que de fois on s'abuse !» (1)

A l'heure solennelle où aux pieds des autels la famille se fonde par le mariage, de vastes horizons de félicité s'ouvrent devant le jeune homme et devant la jeune fille au milieu de la fumée de l'encens, des accords de l'orgue et des chants liturgiques. Toute une foule élégante de parents et d'amis est là assemblée autour du couple fortune. Attentifs et graves, les hommes regardent devant eux. Emues et attendries, la tète cachée entre leurs mains, les femmes prient. Les uns et les autres songent. Leur

(1) Hê/ineur d'artiste.

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pensée se reporte en arrière. Ils se voient euxmêmes aux pieds des' mêmes autels,, au milieu de la même foule, de la même fumée, des même accords, des mêmes chants. Le passé et le présent se dressent à la fois devant eux. Ils les comparent. Tout leur rappelle les heures trop courtes des joies d'autrefois. Rien ne leur permet d'en attendre le retour

Une vieille comtesse, qui ne manque pas plus d'esprit que d'expérience, regarde avec un bon sourire de grand' mère, de jeunes fiancés qui n'osent trop échanger, même à mi-voix leurs confidences impatientes en sa présence : « Mes enfants, approchez, dit-elle, approchez — « J'ai ouï dire aux personnes « instruites, — et ma courte expérience personnelle « m'a confirmé à moi-même cette vérité, — que « dans le plus heureux mariage, ce qu'il y avait « encore de meilleur, c'était la veille ». (1) Le seul bonheur que goûteront bien des ménages est en effet ce bonheur des fiançailles. Bonheur de mirage, il ne dure pas lui - môme beaucoup plus qu'un mirage. Toute pleine de poésie pour la jeune fille, la veille du mariage l'est aussi pour le jeune homme

(1) Un Mariage dans le Monde,

lui-même. Les plus blasés subissent le charme indéfinissable de cette heure unique où les devoirs prochains de la famille se cachant derrière les joies espérées de Tamour, ces devoirs apparaissent uniquement comme des plaisirs. Les compliments, les cadeaux, les dîners, les bals, toutes les fêtes dont le monde enveloppe les préliminaires du mariage, achèvent de rapprocher du ciel les êtres qui tiennent le plus à la terre.

Pour le jeune homme, la jeune fille est pleine de mystère. Pour la jeune fille, le jeune homme est plus mystérieux encore. Dans quelques mois, parfois même dans quelques semaines, ils se connaîtront beaucoup trop. Pour le moment, ils s'ignorent absolument. Ils ne savent rien l'un del'autre. Comparezles au même moment, et déjà vous surprendrez au fond des âmes d'étranges différences d'où naîtront presque aussitôt d'irrémédiables dissentiments. Bien des hommes ne se font point sur les suites probables du grand acte qu'ils accomplissent, beaucoup plus d'illusions que Monsieur de Caraors. Pour eux le mariage n'est qu'une affaire et ils le traitent comme une affaire.

D'autres ne sont guère moins sceptiques que Raoul

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d'Athol de La Clef (T Or» Ils ne vont pas jusqu'à faii*e à leurs amis d'aussi étranges confidences, mais ce qu'il dit tout haut, eux le pensent tout bas, La jeune femme qu'ils accompagnaient le matin à l'église et qu'ils vont rejoindre le soir, n'est pour eux « qu*une copie empruntée à dix autres, qu'une « femme après des femmes » (1). Ce petit « crevé » qui s'appelle le baron Grèbe n'est pas un homme. C'est un pauvre fantoche grima^çant. L'idée « d'épater » son cercle, sa femme, et, par-dessus le marché de « s'épater » lui-même en passant chez une maîtresse sa nuit de noce, ne vient vraisemblablement qu'à lui seul (2). Le baron de Maurescamp de Y Histoire d'une Parisienne est plus dans la règle commune. Sa courtoisie d'une heure dissimule à peine ses instincts. Quant à la conception du rôle domestique de la femme qu'il appelle avec autant de vanité que de sottise « son système », elle le conduira en droite ligne là où il doit aller, et ce sera justice (3).

Tels sont les hommes, et il est des femmes qui sont vraiment à la hauteur de leurs maris. Avec une

(\) l.a Clef d'Or.

{2) Honneur d'Artiste.

f3) Histoire d'une Parisienne,

certaine causticité, Feuillet offre complaisamment en spectacle plus d'une de ces jeunes personnes que Ton continue par habitude, à appeler des « anges » mais qui sont tout bonnement de « petits monstres ». Celles-là n'ont pas plus d'illusions la veille que le lendemain du mariage. Un homme est pour elle un homme. Elles connaissent par avance toutes les suites certaines de l'aventure matrimoniale qui peut se résumer ainsi : Leur mari les trompera, mais elles sont déjà résolues à le tromper sans vergogne. Pour n'être pas en reste avec ce personnage elles prendront au besoin les devants.

Il est de fausses ingénues qui en public abritent timidement sous de longs cils leurs grands yeux pleins de candeur, mais en cachette tiennent entre elles « des propos à faire rougir un Singe (1) ». D'autres parlent de la maternité en des termes non moins alarmants pour elles-mêmes^ que pour la famille. L'enfant ailleurs attendu avec une si joyeuse impatience n'est plus pour elles qu'un trouble fête, . un « vilain polichinelle » égal(3ment ennemi du plaisir et de la beauté (2). La profession de foi naturaliste

(\) Honneur d'Artiste.

(2) La Morte,

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de Sabine Tallevaut dans La Morte est à elle seule tout un poème d'effronterie et de perversité. La belle Marianne de la Theilade dans Honneur d'Artiste parle à son tour de l'avenir de la race dans un langage digne de Malthus sans être tout à fait aussi scientifique.

Dans le monde comme ailleurs, il n'en existe pas moins des hommes et des femmes d'une autre éducation et d'un autre caractère. On peut d'autant plus aisément le croire que c'est le romancier lui-même qui le déclare. Les vrais jeunes gens et les vraies jeunes filles sont même beaucoup moins rares qu'on ne le pense généralement. La difficulté est de distinguer l'or du simple doublé, et il faut avouer que la distinction n'est pas toujours des plus aisées au milieu de tous ces artifices qui donnent des airs de parfaits gentilshommes et de femmes accomplies aux personnages les moins recommandables.

Le jeune homme cache son jeu avec plus ou moins d'adresse, mais la jeune fille est une actrice consommée. Derrière des apparences semblables, des dehors pareils se dissimulent les instincts les plus divers. Sous ce masque qui diffère à peine de l'une à l'autre, il y a bien une personnalité, mais ce qu'est cette per-

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sonnalité, nul ne le sait à Tinstant où il importei*ait le plus de le savoir : « Jamais visage de femme ne m*a troublé, c mais jamais dans un salon, je n'ai € pu contempler sans une sorte de vertige cet abîme € couvert de fleurs qu'on nomme une demoiselle. Une f demoiselle ! Tas-tu ramarqué et n'en as-tu pas fré- « mi ?.. . Elles se ressemblent toutes ! Celles qui ont de € l'esprit et celles qui n'en ont pas, celles qui pen- € sent et celles qui végètent, celles qui ont du cœur « et celles qui ne valent rieri... elles se ressemblent € toutes ! Les diversités infinies d'humeur, d'intel- « ligence, de sentiments que la nature a répandues « entre elles, se fondent et disparaissent dans une € teinte uniforme de béate innocence et de pudeur « officielle. Ce qu'elles savent et ce qu'elles ignorent, « ce qu'elles s'avouent et ce qu'elles .se cachent, € aucun homme ne le sait (1) ». Plus tard, l'être véritable se montrera au foyer dans toute sa vérité : « Cette urne scellée que tu as introduite dans ta f maison, s'ouvre, elle éclate, et il en sort — quoi ? « La paix ou la guerre — peut-être le bonheur, « peut-être la misère et la honte. Si tu as épousé un

(1) La Clef d'Or,

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« ange ou un monstre, tu le sais enfin (1) ». Seulement il est trop tard.

Pour prévenir ces erreurs fatales d'où naissent tant d'irréparables désastres domestiques, le monde, en dépit de l'expérience, n'a jamais rien fait et semble disposé à ne jamais rien faire. Tous ces gens qui vivent toujours ensemble s'ignorent presque autant que s'ils ne s'étaient jamais vus, parce qu'ils ne se voient jamais ailleurs que sur une sorte de scène où ils jouent des rôles depuis leur naissance. Le jeune homme connaît le chiffre de la fortune personnelle de sa future femme comme aussi le chiffre des héritages qu'elle peut attendre. Par ailleurs, il est épris de jolis yeux, de longs cheveux blonds ou bruns, d'une démarche souple et élégante, de blanches épaules quand il a des goûts artistiques et possède son esthétique. Sentimental, ce qui est plus rare, il se laissera peut-être séduire en outre par des jeux de physionomie, des attitudes, des confidences qui ont l'air d'être des confidences et qui n'en sont pas toujours.

De son côté, la jeune fille ne voit le plus souvent (i; La Clef d'Or,

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qa*un beau cavalier, qu'un valseur aimable, parfois en plus, un partenaire spirituel qui entre deux tours de valse lui glisse à l'oreille des propos flatcurs dont il ne croit pas le premier mot. Elle peut dire la couleur de la livrée de ses gens. Elle est passée devant son hôtel et elle a aperçu son équipage armorié. Les autres renseignements, elle les tient de sa mère qui lui annonce avec un frisson d'orgueil maternel qu'elle sera duchesse, comtesse ou baronne, et ajoute tout bas qu'elle possédera en outre un nombre respectable de mille livres de rentes.

Le candidat au mariage se distingue à peine de tous ses congénaires de la hante société. L'hcuiv du mariage a sonné. Que ce soit celui-ci ou celui-là. peu importe. La jeune fille se décide d'ordinaire d'elle-même. Si elle ne se décidait pas, sa mère la déciderait. Le résultat serait le même : « Madame « de Latour Mesnil se préoccupait avec anxiété de « marier sa fille, mais ce qu'une honnête et spiri- « tuelle femme comme elle entendait par bien marier « sa fille, on aurait peine à le concevoir, si Ton ne « voyait tous les jours que l'expérience personnelle « la plus douloureuse, l'amour maternel le plus vrai, « l'esprit le plus délicat et même la piété la plus

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« haute, ne suffisent pas à enseigner aux mères la « différence d'un b^au mariage et d'un bon mariage. « Un beau mariage pour une jeune personne qui « doit apporter cinq cent mille livres de dot à son « mari, c est un mariage de trois ou quatre milc lions... Or, le baron de Maurescamp en offrit six « ou sept en 1872 à Mademoiselle de Latour Mesnil 4 par l'intermédiaire d'une amie commune qui avait « été sa maîtresse, mais qui était bonne femme... « Aussitôt l'ambassadrice hors du salon, Madame « de Latour Mesnil passa chez sa fille en courant, « l'attira follement sur son cœur, et fondit en larmes. « Un mari alors? dit Jeanne en fixant sur sa mère t ses grands yraxde feu. La more fit signe que oui... « M. de Maurescamp ! . . . Ah ! vois tu, ma fillette, « c'est trop beau! (1) ». Le romancier en manière de conclusion ajoute qu'ils se fait « au juger » des mariages plus ridicules.

(\) Histoire d'une Parisienne.

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