‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 25 sur 30 · LA VIE DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

LA VIE DOMESTIQUE

Le mariage a lieu et les destinées s'accomplissent. La vie domestique commence et avec elle commence aussi le drame intime des ménages mondains dont les pièces et les romans d'Octave Feuillet retracent à la fois et les grandes scènes et les humbles épisodes. Il semble qu'une puissance malveillante et malfaisante se soit partout installée en souveraine. Dans le monde la grande union solennelle de Thomme et de la femme n'est le plus souvent qu'un double divorce. Quelques mois, quelques semaines parfois se sont à peine passés, que déjà les pierres du foyer se désagrègent et que le foyer lui-même menace ruine.

Au dehors les apparences sont sauvées et les pires ennemis échangent encore des sourires. Au dedans rien ne subsiste ni des promesses ni des espérances de la veille. Un instant abandonnées, toutes les habitudes anciennes reparaissent une à une. A défaut de ses maîtresses d'autrefois, le mari en adopte d'autres. L'argent qu'il refuse à sa femme, il le donne sans compter à ces étrangères. Ses visites au logis se font à la fois et plus rares et plus courtes. Attendues et désirées au début, elles sont plutôt redoutées désormais. Les dernières illusions sont tombées et les derniers prestiges se sont évanouis. Avec cette perspicacité qui lui est propre, la jeune femme a vite percé à jour celui qu'elle a témérairement associé à sa vie et elle le voit maintenant dans tout le néant de l'esprit et du cœur. Non-seulement elle ne l'aime plus, mais elle le méprise. Du mépris à la haine il n'y a pas loin. Entre le rêve et la réalité quelle différence, et pour passer de l'un à l'autre, quelle chute !

Jeanne de Maurescamp n'avait jamais eu dès sa jeunesse de plus chère ambition que de « continuer € avec son mari dans la plus tendre et la plus f ardente union de leurs deux âmes, l'espèce de vie

LCÉUVRÊ 183

« idéale à laquelle sa mère Tavait initiée, en parta- « géant avec elle ses lectures favorites, ses pensées « et ses réflexions sur toutes choses, ses croyances « et enfln ses enthousiasmes devant les grands spec- « tacîes de la nature ou les belles œuvres du « génie » (1). Et Monsieur de Maurescamp n'est qu'un fat brutal et ignorant dont toute la philosophie no va qu'à voir dans Tamour le désir et dans la vertu féminine le désir assouvi (2).

Mademoiselle Fitz-Gérald a changé son nom contre cejui de Madan;ie de Rias. Le comte Lionel de Rias est ce que Ton appelle dans la société à laquelle il appartient un gentleman accompli. Il a même le rare privilège de joindre à la distinction assez répandue des manières la distinction beaucoup plus rare de Tintelligence et du savoir. Ses goùls ne sont point ceux d'un escrimeur de profession ou d'un simple valet d'écurie. Seulement il aime tout ce qu'aiment autour de lui les gens comme lui. Il se plaît à suivre au jour le jour « le mouvement parisien dans ses ma- « nifestations les plus variées, dans les salons de son

(1) Histoire d'une Parisienne,

(2) Histoire d'une Parisienne.

f cercle, dans les tribunes des courses, parfois dans € les foyers et dans les coulisses de théâtre. » (1) Et après avoir mené quelques mois au logis une vie toute intime de reclus amoureux, il abandonne chaque jour un peu plus sa jeune femme à elle-même. Madame de Rias s'ennuie. Elle cherche à se distraire et elle y réussit en eftet. Elle y réussit même si bien que les enfants restent seuls au foyer désert. La veille du mariage, le mari parcourait tous les ménages invités et il n*en trouvait pas un seul qui nq fût à Tétat flagrant de mésintelligence et de désunion, et son propre ménage se trouve bientôt lui-même entraîné sur la pente de la pire catastrophe.

A la diversité près des caractères, des mœurs, des accidents personnels de la vie des membres qui les composent, tantôt pour une cause, tantôt pour une autre, presque toujours pour les mêmes motifs, tous les foyers mondains se ressemblent. Ils ont bien chacun leur histoire, mais ils ont aussi tous la même histoire et l'historien de toutes ces infortunes identiques écrit lui-même avec amertume : « Dans l'état de notre civilisation, particulièrement

(1) Un Mariage dans le Monde,

l'oeuvre 185

« pout-élre dans nos mœurs mondaines, il doit y

« avoir quelques causes générales qui altèrent le

€ mariage dans sa source et y déposent un germe

« fatal.... qui d'avance frappent de stérilité les

« dispositions les plus généreuses et les plus sin-

« cères, et qui font presque infailliblement d'une

« institution d'amour et de paix une institution

« de haine et de guerre. » (i).

Quand l'homme et la femme sont ainsi passés de l'état d'amour et de paix à l'état de haine et de guerre àéclarée ou intestine, la porte est toute grande ouverte pour l'adultère. La femme qui a renoncé à l'amour de son mari n'a point pour cela renoncé à l'amour. Elle a été trahie par le « Dieu », elle demeure convaincue de sa touto puissance. Elle continue donc à lui adresser de ferventes prières, et ces prières ne tardent pas à être exaucées par quelque serviteur empressé de cette divinité : « Après les premiers « désenchantements d'une union mal assortie, une « femme se remet du choc ; elle reprend son rêve « interrompu ; elle reforme un idéal un moment « ébranlé. L'amour demeure donc malgré tout et à

(\) Un Mariage dans le Monde,

« travers tout, la principale curiosité de sa pensée et « la perpétuelle obsession de son cœur. » (i)

Coupable et responsable du dénouement, Thomme Test aussi souvent. Tantôt il est coupable par action lorsqu'il abandonne lui-même son propre foyer pour aller chercher ailleurs un foyer de rencontre. Tantôt il est coupable par omission lorsqu'au lieu de guider par la main sa compagne aux passages difficiles, il la laisse aller seule sans aide et sans conseils. D'autres traitent leur femme en maîtresse, et sous prétexte de lui faire goûter des divertissements inédits, la promènent dans les lieux à la mcde que fréquentent eti commun les filles et les snobs. Au fond d'une loge grillée de petit théâtre, ils écoutent ensemble des joyeusctés ineptes dans le genre des Six femmes de Mollenchart. Ils dînent ensemble en partie fine avec des actrices. Au dessert, il n'y a plus ni rangs ni titres. Le grand monde et le demi-monde fraternisent dans un « dévergondage chorégraphique. » Le chant se mêle à la danse et ces dames chantent en chœur, sans vergogne, la fleur même de leur répertoire public et secret » (2).

{[) La Morte.

(2) Histoire d'une Parisienne.

l'œuvre 187

Innocente, la femme l*est-elle, elle-même ?

Octave Feuillet ne le croit pas. Mal gainiée par son mari, elle se garde aussi fort mal. Trop souvent elle se confie à Tamitié, et chacun sait ce que devient au bout de quelques semaines la plus pure des amitiés. Pour un Kevern qui est lui-même bien près de succomber, on compte par centaines les Monthélin. Les Sontis, les Viviane, les Jacques de Lern sont eux-mêmes de fort mauvais sujets, et après leur conversion, ils sont peut-être encore plus dangereux qu'avant. A de rares exceptions près « les femmes « ont lès maris dont elles sont dignes et les maris « par une juste réciproque ont les femmes quMls « méritent. » Cette maxime que le romancier formule quelque part semble bien être la sienne. Elle demande cependant à être bien comprise et les maris ont avant tout les femmes qu'ils se sont données euxmêmes. Cependant dans la traversée de la vie où les écueils ne se comptent pas, il ne suffit pas de les connaître, il faut encore savoir les éviter. Si le navire fait si fréquemment naufrage, la faute en est d'ordinaire à tout l'équipage, mais la responsabilité en incombe presque toujours avec raison au commandant.

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