PORTRAITS I)E FEMMES
Dans le grand monde, la femme est partout : tantôt attirant et séduisant Thomme sans le vouloir par le charme naturel de son esprit, la délicatesse de sa sensibilité ou les grâces physiques de sa personne ; tantôt le provoquant de parti pris par la hardiesse de ses allures, la familiarité de ses propos, par tous les savants artifices de la coquetterie, toujours exerçant sur lui une fascination à laquelle il ne réussit presque jamais à se soustraire. Dans l'œuvre d'Octave Feuillet, elle est donc aussi partout, jouant auprès des hommes qui se pressent et s'empressent autour d'elle, le même rôle de Circé, à la fois aimable et redoutable. L'œuvre elle-même du romancier n^esl^ pour ainsi dire que l'histoire des enchantements de cette magicienne.
« Monsieur Feuillet, dit Sainte-Beuve, excelle à « écrire les journaux de femmes et de jeunes filles. « On dirait qu'il Ta été » (1). Peu de romanciers se sont en tout cas mêles davantage à la société féminine, moins encore peut-être par goût que par ferme propos de la décrire. De nombreux portraits de femmes peuplent ses pièces et surtout ses romans. Réunis, ils forment comme une vaste galerie dans un musée si moderne qu'il semble bien près d'être encore un musée de l'actualité. Les moindres médaillons ont leur valeur parce qu'ils ont tous été exécutés avec un art infini, mais il suffit de s'arrêter seulement devant les portraits en pied des gi'andes actrices qui ont un nom dans son œuvre, comme elles en avaient sans doute un dans le monde où elles ont vécu. Ces grandes actrices sont elles-mêmes difficiles à classer. Presque toutes sont des femmes qui tombent, mais elles ne tombent pas toutes ni de la même manière ni pour les mêmes raisons. Quelquesunes seulement traversent l'existence le front pur et l'âme innocente, sans connaître les remords d'une faute. Encore n'ont-elles souvent échappé elles-mêmes à la chute que par miracle.
(!) Sainte-Beuve : Nouveaux Lundis.
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Au milieu de la foule élégante des jeunes filles et des jeunes femmes légères, frivoles et dissipées qui commencent par la légèreté et la frivolité pour finir par les moins pardonnables déchéances morales, apparaissent pourtant çà et là d'autres jeunes filles et d'autres jeunes femmes que n'a point atteintes la contagion mondaine. Leurs figures aimables et souriantes en même temps que sérieuses, reposent et réjouissent le lecteur, tomme elles reposaient et réjouissaient sans doute aussi l'écrivain. Elles s'appellent Marguerite Laroque dans le Roman d\in Jeune Homme pauvre. Sibylle dans VHistoire de Sibylle, Marie de Camors et Madame de Thècle dans Monsieur de Camors, Jeanne de la Roche-Ermel dans les A))iours de Philippe, Charlotte d'Erra dans le Journal d'une Femme, Alictte de Courteheuse dans La Morle. Comme d'autres elles peuvent être tentées, elles le sont même sûrement dans un milieu où tout n'est que tentation, mais elle ne succombent pas. Le mal n'entre point dans leur conduite parce que leur volonté lui en a fermé l'accès. Toutes, elles ont une âme. Comme d'autres elles sentent l'amour s'éveiller dans leur cœur avec toute la fraîcheur, la naïveté mais aussi toute l'ardeur des passions naissantes, mais elles savent rester honnêtes et pures, telles que
les avaient faites d*heureuses traditions d'éducation et de famille, telles surtout qu'elles ont su se conserver elles-mêmes.
Marguerite Laroque est peut-être la seule plébéienne qu'Octave Feuillet ait admise aux honneurs de son œuvre aristocratique, mais des patriciennes, elle a gardé une certaine raideur voulue qui lui enlève de sa grâce. Jeune, riche et belle, c est une romanesque. A trop mêler le roman à la vie, il y a quelque danger, et il s'en faut de bien peu qu'elle n'en fasse elle-même Texpérience. Dans cette fière et hautaine jeune fille qui veut être aimée pour elle-même et repousse comme une injure une union qu'elle croit mercenaire, il y a une grande et belle âme. La naïveté ne va pas chez elle sans s'allier à la force et c'est ainsi que si elle est déjà une femme, elle demeure aussi une enfant, une grande enfant éprise des joies de la vingtième année autant que de sincérité et d'honneur.
Sybille est plus romanesque encore. Elle l'es même à ce point qu'à la bien juger, elle n'est peutêtre pas seulement un être d'exception plein do mystère, mais une véritable créature de rêve. Le romancier nous la fait voir un jour dans le costume
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sauvage et gracieux que les Gaulois prêtaient à Velléda, et elle nous apparaîtra toujours malgré nous dans cet étrange costume. A la précocité du cœur elle joint celle de la raison, et son cœur ne s'accommode pas plus de certaines réalités de la vie que sa raison de certaines superstitions de la foi. Dans ramour comme dans la religion elle apportera des exigences aussi mystiques que raisonnables. Certains n'y verront que chimères et folies. D'autres y surprendront comme des reflets de l'idéal. Elle aurait pu être heureuse. Il lui aurait suffi de se baisser un peu pour cueillir à terre la fleur du bonheur, mais elle ne pensait point que le bonheur pût ainsi fleurir à terre. Sibylle meurt, et cette mort assombrit son histoire.
Madame de Thècle et sa fille Marie trouvent toutes deux sur leur route le Comte de Camors, et comme toutes les femmes, elles ne peuvent rencontrer ce séduisant mais dangereux personnage sans l'aimer. Non pas plus jeune mais moins honnête. Madame de Thècle succomberait comme une autre. Elle ne se donne point elle-même à ce Don Juan aussi habile à caresser les cœurs de femmes qu'à les broyer, mais elle lui promet sa fille. Elle l'élève pour lui et dans
l'amour caché qu'elle gardera toujours, cllo s'emploie toute entière à lui former une compagne aussi digne d'elle qu'indigne d'un pareil associé. Courageuse et à sa façon héroïque autant que douce et bonne, Marie de Gamors, après avoir connu toutes les souffrances d'une tendresse méprisée viendra s'agenouiller sur la tombe de celui qui l'a si cruellement blessée et a fait de sa vie comme un martyre.
Jeanne de la Roche Ermel(l) n'est d'abord qu'une petite pensionnaire timide et un peu gauche, mais la petite pensionnaire devient bien vite en même temps qu'une femme de cœur une personne très distinguée. Ce n'est point la Parisienne pimpante, coquette, exquise à sa manière, mais toujours un peu artificielle comme un être de luxe. C'est la provinciale qui reste saine et forte sans pour cela cesser d'être jolie et gracieuse, qui a naturellement de l'esprit, du savoir et du tact et ne doit rien de tout cela à personne autre qu'à elle-même. C'est en même temps la jeune fille d'autrefois dignement et fermement élevée pour être au dedans une bonne mère de famille, au dehors une femme avenante,
{{) Le^ Amours de Philippe.
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aimable et distinguée, d'un grand charme pour tous ceux qui rapprochent.
Charlotte d'Erra (1), la « tendre et romanesque d'Erra » comme elle s'intitule elle-même sur la première page de son Journal sait prendre de ces décisions héroïques comme celle de donner sa jeunesse en échange de la vie d'un malheureux infirme qui n'a pu la voir sans l'aimer et qui ne pourrait la perdre saris mourir. Veuve du Comte de Louvercy, elle retrouve de bonne heure sa liberté. Elle est héroïque jusqu'au bout, elle repoussera, alors qu'elle pourrait pourtant l'accueillir sans remords, l'homme qui lui avait donné son cœur sans le dire et à qui elle avait aussi en secret donné le sien. Pareil héroïsme surprend peut-être un peu d'un bout à l'autre d'une existence. Il est d'autant plus précieux qu'il est plus rare dans une œuvre où les femmes imaginent moins souvent de nous étonner dans le bien que dans le mal.
Ariette de Vaudricourt, la triste martyre de « La Morte » apparaît presque comme un être d'un autre âge, égaré dans un siècle qui n'est pas le sien.
{\) Le Journal d'une Femme,
Croyante perdue au milieu d'incrédules, elle rêve de faire partager sa propre foi à celui qu'elle a épousé avec la pensée cachée d'en fafre un chrétien. Elle échoue et elle meurt de cette défaite autant que du poison de sa rivale. Douce, patiente et résignée, elle emporte avec elle dans la tombe le secret de sa mort. Elle pardonne tout et elle pardonne à tous. Elle n'était pas faite pour le cloître, elle n'était pas faite non plus pour le monde. Sœur de Sibylle, elle était faite pour un monde qui verserait dans la vie le sérieux de ses croyances.
Les vierges sages traversent non sans douleur la vie. Les vierges folles ne sont pas plus heureuses. Ce bonheur qu'elles demandent à tout prix et sous toutes les formes, elles ne le trouvent pas. De leur agitation stérile, il ne reste rien. D'incurables tristesses suivent leur faute. Quand la mort ne vient point d'elle-même mettre un terme à leurs remords, elles vont au devant d'elle, et elles meurent comme pour servir d'exemple à celles qui seraient tentées de les imiter. Telle est la fin de Julia deTrécœur (1). Telle est aussi celle de Julie de Cambre, de Cécile de Stèle et de Madame de la Palme.
(1) Julia de Trècœar,
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Julia de Trécœurest cette malheureuse enfant qui pour échapper à l'obsession criminelle d'un amour incestueux Iance(*a son cheval dans le vide du haut d'une falaise. Sous le frisson de la faute toujours présente, Cécile de Stèle(l) s'enterre toute vivante dans la neige. Ce n'était pas une courtisane. Jeune fille, jeune femme, elle riait comme l'oiseau chante, sans plus penser au mal qu'au bien. Son mari aurait pu la refaire par l'amour, mais il ne l'aime pas. Dans cet abandon moral, elle se donne un soir de bal à l'un de ces viveurs qui n'enlacent les femmes que pour les perdre et elle meurt de s'être ainsi donnée. Madame de la Palme (2), celle que ses nombreux adomteurs appellent la petite Comtesse, n'est ellemême qu'une égarée. C'était une jolie fleur aux fraîches couleurs qui avait poussé au hasard au bord du chemin. Faute d'appui elle est tombée et en tombant elle s'est brisée. Cette femme avait une âme, une âme affectueuse et bonne. Avant l'heure suprême de la faute et du châtiment, personne ne le savait ni ne pouvait le savoir autour d'elle. Peut-être l'ignorait-elle elle-même.
(1) Le Journal âfune Femme.
(2) La Petite Comtesse,
Ce ne sont là que des âmes débiles. La vie les a trouvées sans défense parce qu'elle les a trouvées sans énergie. Mais à côté d'elles, il y a d'autres âmes ardentes, passionnées, également prêtes à tout. Avec tous les raffinements des imaginations malsaines, ce sont de véritables criminelles. Une seule pourtant parmi elles franchit délibérément cette limite où la faute cesse de relever de la conscience pour n'être plus justiciable que de la coiir d'assises. C'est Sabine Tallevant de La Morte, Les grandes criminelles ne raisonnent pas leur crime, elles se contentent de l'accomplir sous la poussée aveugle de l'instinct. Les grandes courtisanes qui ne veulent pas d'enfants ne font pas non plus iutei'venir Darwin ou Schopenhauer. Elles n'en ont pas. Mariées, elles abandonnent leur mari sans phrases. Criminelles ou courtisanes elles sont, non dévotes de quelque chapelle matérialiste.
Xa belle Charlotte de Luc d'Estrelles, mai*quise de Campvallon (1) a eu pour instituteur Monsieur de Camors et l'élève est ici vraiment digne du maître. Comme elle est femme, femme hardie et résolue, et
(î) Monsieur de Camors,
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que la loi de T honneur qui retient parfois les hommes n'existe pas pour elle, elle est prête à tout et ne recule devant rien. Grande avec des yeux profonds, des cheveux encadrant un front superbe, c est une de ces belles orphelines du monde que Ton appelle des parentes pauvres. Sans dot, sans appui, elle n'a pour elle ou contre elle que sa beauté. De cette beauté qui attire les hommages non désintéressés des hommes plus souvent que leurs respects, que va-t-elle faire ? Le grand respect qu'elle professait pour elle-même au point de se considérer comme un autel qu'on ne profane à aucun prix, n'est pas allé jusqu'à repousser un contrat de mariage avec le vieux général de Campvallon que des gens non avertis prendraient peut-être pour un acte de vente en bonne et due forme. Et cette tragédienne perverse a toutes les audaces, même celle de signer de son sang, en plein salon et le sourire aux lèvres, un blanc-seing d'adultère. A la -cour des Médicis, les Florentines illustres versaient à l'occasion du poison dans la coupe de leurs maris. La marquise ne tue point le sien de la sorte. Une attaque d'apoplexie fait rouler à ses pieds et aux pieds de son complice, celui qui lui a donné son nom, son rang et sa fortune. Elle a une
ÎOO OCTAVE FECiLLEt
rivale. Il ne lui en coûterait pas de la supprimer. Quand son amant disparait à son tour, nul ne sait ce qu'elle devient. Il est cependant peu probable que cette grande coupable qui à sa manière était une femme comme Monsieur de Camors était un f homme », ait jamais connu le repentir.
Quelle femme est-ce que Blanche de Chelles ? (1) Son mari, un marin navigue exilé sur quelque mer lointaine, et ce mari tient si peu de place dans sa vie et dans sa pensée, qu'elle semble avoir oubliéjusqu'à son nom. Autour d'elle s'empresse une cour de soupirants, les uns vieux, les autres jeunes, ceux-ci libres de leur personne, ceux-là mariés, tous dociles à ses fantaisies avec l'arrière-pensée non dissimulée d'être admis à ses faveurs. Elle s'amuse de leur personne et ils s'amusent de la sienne sans que Ton puisse savoir si elle n'a pas quelque autre intention secrète que de les divertir et de se divertir. D'aucuns soupçonnent une énigme dans l'existence de cet être mystérieux comme le Sphinx qui orne son doigt. Elle ne tuera pas sa rivale qui est en même temps sa meilleure amie quoiqu'elle ait eu un instant la pensée de la tuer, mais elle se tuera elle-même.
(1) Le Sphinx,
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Ce dénouement dramatique est sans doute celui qu'elle avait rêvé, car c'est celui que révent d'ordinaire ses pareilles que le romancier compare à des astres échappés de leur orbite et désormais sans loi.
« Elle avait vingt-huit ans. Ses épaules fines et « rosées, son front pur, ses cheveux d'un blond « légèrement châtain, ses dents lactées, son sourire « presque ingénu avaient seize ans, mais par un « contraste qui satisfait, ses yeux étaient bien de « son âge et même d'un âge plus mûr ; le regard « était pensif, hardi, dur, avec l'éclat bleuâtre et « métallique de l'acier. Elle était faite admirablement, « elle le savait, et elle portait toujours au bal comme « dans sa loge, son buste un peu en avant et « comme en offrande. Du reste, nonchalante, « affaissée et brisée sur son fauteuil ; mais dès « qu'elle se relevait, on voyait que c'était un huit « ressorts. Et en effet, elle avait la souplesse « infatigable des espèces félines, comme elle en « avait la grâce ondoyante. » (l) Tel est le portrait qu'Octave Feuillet trace de Madame de Talyas, l'héroine des Amours de Philippe. Ce n'est point
(1) Les Amours de Philippe.
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l*adultère qui va au-devant d'elle. C'est elle-même qui va au-devant de lui et elle y va bravement, sans crainte ni remords, le front serein, le regard souriant en même temps que le cœur tranquille. La faute vulgaire des femmes qui se donnent ou se laissent prendre ne lui suffit même pas. Il lui faut la faute compliquée à dessein par le danger, et. quand le danger ne vient point, elle le crée de ses propres mains pour en connaître les émotions. Tout naturellement elle offre sa belle-fille à son amant, non point pour abdiquer ses droits sur lui, mais au contraire pour les conserver. De même, si un peu plus tard elle consent à Tunion de Philippe de BoisviHiers avec une autre, c'est encore sous la réserve des droits acquis. Et quand son complice se refuse à cet odieux contrat, elle envisage froidement la possibilité d'un crime. Le crime va s'accomplir. Un pix)videnti(;l hasard sauve sa victime. N'ayant pu avoir sa vie, elle s'acharne sur son cœur. Est-ce la voix secrète de la conscience qui éveille tardivement en elle des scrupules inconnus ? Est-ce la puissance magique du pur et véritable amour qui la désarme ? Elle s'éloigne soudain sans que personne hors ellemême sache ce qui a pu se passer au fond de son âme.
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Anges ou démons, toutes ces femmes, il faut le reconnaître, et le romancier lui-même le donne à entendre, sont des êtres d'exception comme tous les êtres du théâtre ou du roman. Pourtant, si ce sont dans une large mesure des personnages d'invention, ce ne sont point tout à fait des personnages imaginaires. Leur personnalité elle-même est loin d'être fausse, mais il y a quelque chose de plus vrai encore que leur personnalité, c'est le milieu où elles ont vécu. Leurs aventures peuvent avoir été créées de toutes pièces par la fantaisie d'Octave Feuillet. Il n'en est pas de même de leurs mœurs, et c'est par là qu'elles appartiennent à l'histoire.