‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 27 sur 30 · PORTRAITS I) HOMMES · texte numérisé non relu

PORTRAITS I) HOMMES

Certains artistes, plus habiles à rendre la douceur que rénprgie des traits, excellent dans les portraits de femmes ou de jeunes filles plutôt que dans les portraits d'hommes, et ils peignent plus volontiers les figures qu'ils excellent à peindre. Tel semble bien être le cas d'Octave Feuillet qui n'a tant plu aux femmes que parce qu'il a toujours fait de leur nature comme des passions et des drames de leur vie une étude particulièrementattentive. Sans oublier Thomme il ne lui a pourtant jamais attribue dans son œuvre qu'une place secondaire, et à le représenter il n'a jamais apporté le même amour.

Un seul personnage domine tous les autres de la hauteur de sa stature colossale. C'est Monsieur de Camors. Auprès de cette tête à la fois odieuse et attirante, toutes les autres têtes palissent et s'effacent. On ne voit plus qu'elle, on ne se rappelle plus qu'elle, et les légendes môme qui l'entourent contribuent encore à lui donner avec un air de mystère un nouvel attrait. Personnage de fiction plus encore que de la réalité, le Comte de Camors est le moderne Don Juan du XIX*" siècle. En lui, le romancier a voulu résumer, tels qu'il croyait les percevoir, les sentiments et les instincts de son époque. En avance sur ses contemporains, ce cynique gentilhomme est ce qu'ils seront un jour. Il est l'avenir qui, ignorant les inconséquences du présent, sera audacieusement logique. A sa naissance, à son éducation comme à sa nature première, il doit une distinction suprême qu'il conserve jusque dans les plus condamnables de ses fautes. Mais, dépouillez-le de ce costume élégant qui est celui de son monde et qu'il porte avec grâce, remplacez le grand seigneur sans scrupules par un simple aventurier dénué de préjugés, et vous aurez un être non plus aimable, spirituel et encore séduisant, mais laid, difforme et presque repoussant. Ce qui advient ainsi d'un homme, adviendra, semble pré-

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dire Octave Feuillet, d'une société toute entière le jour où, logique elle aussi, elle érigera en code général ce qui n'est encore que la règle personnelle de conduite d'un individu.

Une fois disparu, Monsieur de Camors ne reparaîtra jamais plus ni avec d'autres traits ni sous un autre nom. Personne parmi ses nombreux successeurs ne s'élèvera jusqu'à la hauteur d'un type. Bien loin au-dosoous de lui, on ne trouvera plus qu'une élite de personnages pour la plupart imaginaires, plus agréables à voir qu'intéressants à analyser. Les plus séduisants d'aspect sont rarement les plus vrais et môme parfois les plus vraisemblables. Tel le comte Maxime Odiot de Champcey d'Hauterive. Le héros du Roman d'un Jeune Homme pauvre n'est pas un de ces honnêtes jeune gens peu fortunés dont le sort n'émeut personne bien qu'il soit vaillamment supporté. C'est un gentilhomme pauvre, très fier de son blason, et parlant de l'honneur au moins autant en gentilhomme qui s'attribue le privilège de l'honneur qu'en homme qui en concède l'usage à tout le monde. Les âmes sensibles compatissent volontiers à ses mallieurs, mais les esprits clairvoyants ne sont pas fort inquiets de sa destinée. Ils ne doutent

pas un instant que comme dans les contes de fées, une mystérieux puissance bienfaisante ne vienne tôt ou tard casser l'arrêt contraire du premier destin.

Raoul de Chalys de Y Histoire de Sibylle n'est guère moins étrange que Sibylle elle-même dont il fera le malheur en même temps que le sien propre. En dépit de sa déclaration de principes qui éclate comme un trait inattendu, il n'a rien d'un athée. 11 semble bien que cet incrédule ou soit disant incrédule, enfant d'un siècle incrédule, n'ait jamais fait beaucoup plus d'efforts pour recouvrer la foi que pour la perdre. Le beau et ténébreux Jacques de Lerne (1), ce réaliste de l'amour soudain converti à l'idéalisme par Madame de Maurescamp, n'est pas plus réel à sa manière que le comte de Kevern (2), ce père de famille intérimaire qui se prête avec quelque imprudence à la délicate mission de rem placer auprès d'une jeune femme malh'îureuse un mari en exil. Le médecin Ganderax (3) et le docteur Tallevant (4) tiennent une conduite exactement contraire, quoi-

([) Histoire d'une Parisienne

(2) Histoire de Sibylle.

(3) Un Mariage dans le Monde.

(4) La Morte.

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qu'ils professent le même matérialisme. On trouverait difficilement quelqu'un qui leur ressemble. Le commandant d'Eblis du Journal d'une femme est assez étrange.

M. de Fremeuse de la Veuve est absolument incompréhensible comme le roman même dont M est le héros. Le peintre Fabrice et le marquis de Pierrepont d'Honneur d* Artiste surprennent encore sans étonner au même degré par tout ce qu'il y a d'inattendu dans leur conduite comme dans leur caractère.

De près on distingue non sans peine quelquesuns des traits personnels de toutes ces figures. De loin toutes ces physionomies se fondent et se confondent. On ne peut se plaire dans la compagnie de pareils êtres fictifs qu'à la condition d'aimer la fiction. Avec eux il ne convient pas de se montrer trop philosophe. Leurs actes ont bien un secret, mais ce secret n'est; pas ailleurs que dans la volonté de l'artiste qui les guide dans la vie après leur avoir donné la vie.

Plus intéressants que les premiers rôles sont souvent les acteurs secondaires qui les entourent. Entre maris et amants, il n'y a point en général d'autre

di(Té;*encc que celle de leur état civil re.spectif. Avec les mêmes désirs, les mêmes habitudes, I00 mêmes mœurs, ce sont au fond des hommes semblables ne valant ni pis ni mieux. Quand ils ne sont pas les auteurs principaux de leurs infortunes domestiques, les maris en sont presque toujours les complices. Déserteurs, ou pour le moins fort mauvais gardiens de leur foyer, ils y ont laissé pénétrer Tennemi à la faveur de leurs désordres quand ils ne l'y ont pas introduit eux-mêmes. Mauvais horticulteurs, ils n'ont pas paru se douter qu'une jeune femme comme une plante délicate réclame des soins attentifs,, bien compris et assidus. Après l'avoir oxpjsée aux fntempéries, ils se plaignent bien à tort de la voir ensuite brisée et emportée par un coup de vent. L'histoire du comte Lionel de Kias est à cet égard des plus instructives sans être aussi triste que beaucoup d'autres p:>ur ce gentilhomme distingué.

Les viveurs sont légion. 11 y en a de jeunes et de vieux, de beaux et de laids, de spirituels et de bêtes. Le beau Saville, stupide quand il cause, mais in ésistible quand il danse, n'est qu'un vulgaire conducteur de cotillon. Les femmes qui se moquent le pins haut de sa stupidité ne vont pas jusqu'à se refuser à

lui (1). L'î capitaine de Sontis qui monte à cheval comme ua sportman, se conduit comme un maquignon (2). Le duc de Sauves n'est certes pas un rustre et sait à Toccasion retrouver toute l'élégance d'un vrai gentleman, mais il préfère ses chevauxà sa femme (3). Balourd et un peu niais, le jeune de Combaleux oublie parfois une parcelle de sa raison dans son verre et se flatte imprudemment en amour de traiter des patriciennes sans plus de façon que des cuisinières (4). Le prince de Vivianne se prête à toutes les métamorphoses. Tantôt insolent comme un page, il aborde avec une égale familiarité les duchesses et les actrices. Tantôt doux et discret comme un jeune fiancé sans reproche, il feint de n'avoir plus de désirs pour être ensuite malhonnête tout à son aise (o).

Mais de tous, le plus remarquable est assurément ce comte de Monthelin (6) qu'un rival avait plaisam-

(1) Histoire d'une Parisienne,

(2) Histoire d'une Parisienue.

(3) Histoire de Sibylle.

(4) La Veuve.

(5) Journal d'une Femme.

(6) Histoire d'une Parisienne.

ment surnommé le « Requin des salons ». Pour lui toute place assiégée est une place prise. Toujours à Taffût des désastres conjugaux, il apparaît invariablement à Theure précise où la femme déçue dans les espérances de son foyer regarde instinctivement autour d'elle pour rencontrer un ami. 11 l'enveloppe de promesses et de déclarations habiles, attirantes comme des caresses. Tôt ou tard elle est à lui : « Il aimait exclusivement Tamour et c'était déjà « pour lui un titre aux yeux des dames. 11 ne jouait « pas, ne fumait pas, n'allait que rarement au cercle. « Quand après dîner, tous les convives mâles se t rendaient au fumoir, il restait avec les femmes. « Tout cela lui donnait de grands avanlajes et il en « abusait avec plaisir. 11 n'était plus jeune, mais il « était encore élégant, beau diseur avec des airs « chevaleresques et un cœur qui était une véritable € sentine de corruption » (1).

Les uns et les autres ne sont que des comédiens, des comédiens de l'amour. Qu'ils aient du talent ou qu'ils n'en aient pas, ils jouent tous plus ou moins un rôle. Leur rôle le plus ordinaire est celui d'amant

(1) Histoire d'une Parisienne.

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platonique. Ils commencent généralement par celui là, mais ils rie tardent pas à passer à un autre beaucoup moins mystique. 11 faut vraiment qu'ils soient bien jeunes et singulièrement inexpérimentés pour que du haut d'un balcon d'une chambre qu'ils viennent de quitter en ingénus, une belle voix de contralto qu'ils adorent laisse tomber lentement ces mots : « Adieu... imbécile » (1). Il y aurait plus de sûreté pour les femmes à rester toute une nuit sur les grandes routes qu'à se confier un instant à ces redoutables professionnels. Si les femmes les entendaient quand ils se content entre eux au fumoir leurs aventures, elles se feraient une aussi liante idée de leur impertinence que de leur dissimulation.

(1) Histoire d'une Parisienne.

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