‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 6 sur 30 · DEBUTS D UN HOMME DE LETTRES · texte numérisé non relu

DEBUTS D UN HOMME DE LETTRES

Aujourd'hui le métier d'hommes de lettres est fort lucratif en même temps que très considéré. A ceux qui ont du talent et même parfois aussi à ceux qui n'en ont pas, il n'apporte pas seulement cette réputation toujours agréable que l'on appelait autrefois la gloire, il y ajoute le plus souvent la fortune. Vers 1845, à la date des débuts d'Octave Feuillet, les écrivains célèbres étaient nombreux, mais les écrivains riches l'étaient beaucoup moins. A coté de Lamartine, de Victor Hugo, d'Alfred de Musset, qui étincelaient dans le ciel de la poésie, comme d'écla-

tantes constellations, nombre d'artisans de la littérature ne brillaient plus guère que d'humbles vers luisants. A Paris, dans le monde des jeunes gens qui commencent à tenir une plume, les humbles vers luisants se croient volontiers des étoiles au firmament. En province, et surtout en Normandie, un ver luisant n'est qu'une pauvre petite bête dont les enfants s'amusent, mais que les grandes personnes pour peu qu'elles soient sérieuses, n'honorent même pas d'un regaixl. Journalistes, poètes, romanciers, auteurs dramatiques, tous ces ouvriers se confondent à distance. De l'auteur dramatique en particulier qui fait des pièces, aux comédiens qui les jouent, il n'y a pas loin. En les appelant les uns et les autres des cabotins, on ne commet pas, semble-t-il, une grosse injustice. Ce sont tous gens qui font des dettes et qui vivent mal. Le plus mince gi*e£Qer de justice de paix dépasse de cent coudées tous ces bohèmes. Le Secrétaire général Jacques Feuillet ne voulait pas faire de son fils un greffier, mais il avait l'ambition d'en faire un diplomate et avant de le conduire au quai d'Orsay il commença par l'envoyer à l'Ecole de droit.

Octave Feuillet dut ainsi étudier le droit par

ordre. 11 Tétudia sans hâte ni enthousiasme, un peu à la façon de « Philippe de Boisvilliers des « Amours de Philippe » que Ton croyait occupé à achever ses thèses et qui composait un drame en vers sur Frédégonde. Lui pourtant ne trompait personne. Le père avait juré de faire de son fils un ambassadeur. Le fils s'était jurié à lui-même de n'être jamais qu'un homme de lettres.

Deux ans durant, sa pension lui fut supprimée. Deux ans durant il trouva le moyen de vivre sans pension, d'abord publiant sous le pseudonyme de Désiré Uazard un premier roman dans le National (Le Grand Vieillard), puis écrivant à l'usage des enfants la véridique « Histoire de Polichinelle » ou envoyant des esquisses à un journal qui s'appelait € Le Diable à Paris ^. V Histoire de Polichinelle ne rapporta guère à son auteur et le Diable à Paris qui n'avait pas beaucoup de lecteurs payait sans doute fort modestement ses collaborateurs. L'historien et le journaliste durent se contenter d'une mauvaise chambre rue Saint-Jacques dans la maison d'un épicier qui lui fournit le vivre en même temps que le couvert. L'épicier qui avait un fils était le propre frère du grand acteur Bocage. Le neveu du

comédien et le fils du Secrétaire j^énéral do la Manche qui mangeaient ensemble les pommes de terres frites de la mère Bocage associèrent leurs plumes, toutes deux très jeunes et très inexpérimentées. Ils écrivirent ensemble plusieurs pièces qui s'appellent : Un Bourgeois de Rome (1845), Echec et Mai (1846), Palma ou la Nuit du Vendredi Saint (1841), La Vieillesse de Richelieu (1848), York (1852). Sans la protection de Toncle, ces drames n'auraient vraisemblablement été joués nulle part, maisils furent , acceptés grèce à lui. Il y remplit lui-même des rôles à rOdéon. C'est ainsi que parut pour la première fois sur l'affiche un nom qui devait bientôt connaître la célébrité.

Henri Mûrger allait bientôt chanter les délices de la vie de Bohème. Octave Feuillet qui fut toujours un délicat, ne prit jamais goût aux farces du Quartier- Latin, non plus qu'à ces grosses plaisanteries qu'échangent entre des piles de bocks les étudiants de vingtième année. Il dut rencontrer Musette avant que Musette connût les honneurs de la littérature. Il ne s'attarda point en sa compagnie dans l'ombre d'un cabaret. Il aimait la danse et il dansa plus d'une fois avec elle. Un jour même, c'était un

mardi-gras, il mit sa montre au Mont-de-Piété pour aller la rejoindre à TOpéra en costume de Pierrot. Mais c'était la montre de sa mère. Pris de remords, il n'alla pas au bal, pleura toute' I3 nuit, et le lendemain, à la première heure, retourna chercher sa montre (1). Lui-même se plaisait pluç tard à conter cette aventure. Elle le peint tout entier; comme elle résume aussi en un trait toute sa jeunesse, à la fois enjouée, sérieuse et même mélancolique.

Jacques Feuillet qui était autoritaire n'était pas moins obstiné. Il vint pourtant une heure où il comprit qu'une plus longue résistance serait inutile, 11 rouvrit sa bourse à son fils, le rappela auprès de lui et lui rendit son affection. Quand il le revit pour la première fois au logis, il le regarda longtemps. Il n'y avait pas plus de trace de fard sur le visage que d'argot de théâtre dans la bouche du jeune homme. C'était bien un homme de lettres, mais ce n'était point un cabotin. Tout en maugréant encore d'un ton bourru et mécontent, il lui fît bon accueil. Attristé, malade et toujours plus isolé, il n'eut même plus qu'une pensée, celle de le retenir à ses

(1) M™« 0. Feuillet : Quelques années de ma vie.

côtés. Le fils comprit que son devoir était désormais de ne pas s'éloigner. Il fit même mieux que s'installer, en passant, au logis paternel. Il se maria à Saint-Lô en 1851 et s'établit définitivement avec sa jeune femme au foyer de son vieux père. Il devait y rester jusqu'à la mort du vieillard.

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