L HOTEL DE LA RUE TORTERON
Pierre Loti qui est un maître peintre n'a même point besoin de voir les choses et les gens pour se les représenter et les représenter. Il n'a jamais visité ni Saint-Lô ni l'hôtel d'entre cour et jardin de la rue Torteron où avec sa femme, son père, un vieil oncle, Octave Feuillet passa assez tristement plusieurs années de son existence. Mais on lui a décrit l'hôtel, on lui a peint Toncle et avec l'oncle le père usé par Tâge, et travaillé par la goutte. Avec ce don à lui propre d'évoquer en une unique image immobile toute une scène d'intérieur, il ne nous montre jamais le romancier ailleurs que dans ce sombre et humide logis, sans autre vis à vis que des statues couvertes de mousse, verdissant à Tombre au fond d'un jardin à l'abandon. Et avec lui, partout et toujours nous
ai OCtAVE FEUILLET
voyons le pauvre écrivain qui n'a pas'encore trente ans, traçant des pages charmantes dans ce sombre et humide logis, sans autre vis à vis que des statues couvertes de mousse, verdissant à Tombrc au fond d'un jardin à l'abandon (l).
Cette brève esquisse où l'on aperçoit ainsi un malheureux artiste aux prises avec toutes les mélancolies d'un pareil milieu n'est certe<! pas flatteuse pour'la province. A quelques traits près, elle n'en est pas moins d'une rigoureuse exactitude. Le tableau de là demeure de la rue Torterun, par M"'' Octave Feuillet dans « Quelques années de ma vie », rissomble beaucoup à l'esquisse de Pierre Loti et M"'** Octave Feuillet avait longtemps habité l'antique hôtel, si longtemps mémo qu'elle lui a un peu gardé rancune (2).
« Au pied des murailles coulait un large ruisseau » où les rats passaient en procession vers le soir. » Le jardin qui s'élevait en amphithéâtre avait de » grands arbres éplorés, des sentiers raides, des » escaliers moussus. Sur un tertre plein de verdure,
(1) M™« Octave Feuillet : Quelques années de ma vie. (2j Discours de Réception à T Académie.
» dominant la maison, un petit faune en pierre
» noirci par le temps, jouait de la flûte à Tabri des
» lilas. Quand on entrait dans la maison on croyait
» mettre 1« pied dans une église. Un vestibule aux
» voûtes sonores donnait accès à un vaste escalier
» qu'éclairaient de hautes fenêtres assombries parles
» lierres et les vignes qui les tapissaient. A Finté-
» rieur tout était meublé avec la sécheresse et la
» raideur du Premier Empire. Tout était fané, dé-
» chiré, poussiéreux, tout sentait l'abandon et le
» découragement du maître. Les lustres disparais-
» saient sous les toiles d'araignées, les glaces n'a-
» vaient plus de reflet, seule la pendule couverte de
» son globe avait été préservée des ravages du
» temps. Elle représentait Marius pleurant sur les
» ruines de Carthage. C'était un beau bronze qui
» attristait. » Le cabinet de travail du romancier
» était à l'avenant du reste de la maison. Avec ses
» fenêtres basses, ses murs blanchis à la chaux mal
» déguisés par des gravures et des carrés d'étoffe, il se
y> prêtait peu à l'inspiration». C'était pourtant là dans cette chambre de « bohème ruiné » qu'Octave Feuillet rêvait d'élégances mondaines » (i).
(1) M™* Octave Feuillet : Quelques années de ma vie.
Cette poésie absente du logis, Feuillet savait la trouver autre part dans tous ces jolis sites qui abondent aux portes de Saint-Lô. En Normandie, de petites rivières coulent tout doucement au fond des vallées et de minces filets d*eau viennent par endroits les rejoindre en serpentant au travers des herbages. Quand elle ne sommeille pas derrière des touffes d'herbes la truite file comme un trait entre les pierres. JElle ne mord pas toujours, mais il fait bon l'attendre sous les chênes au bord de la Vire. Tantôt seul, tantôt en compagnie de sa jeune femme, le romancier l'y attendait volontiers en rêvant. Ses héros et ses héroïnes auraient sans doute été fort étonnés de le rencontrer du côté de Gourfaleur ou de Pont- Hébert dans le costume de Bouvard et de Pécuchet. Il n'importe à l'histoire littéraire qu'il ait taquiné la perche et le goujon, mais il n'est peut être pas indifférent de savoir qu'aux gondoles de Fontainebleau il préféra toujours secrètement les petites barques de Candol.
Les longues promenades le charmaient également. Entre toutes il préférait celles qui éloignent de l'homme et rapprochent de la nature en des lieux non pas déserts mais solitaires. Les ruines l'atti-
raient. Il aimait les ombrages du château de Se* milly» L'abbaye de Hambye où ont été placées toutes les scènes de la Petite Comtesse recevait fréquemment sa visite. Les voyages Teffrayaient un peu quand il fallait les faire en chemin de fer dans ces sortes de maisons roulantes qui secouent les nerfs et ne permettent pas de jouir ^u paysage. En voiture, ils le ravissaient. C'est ainsi qu'au lendemain de son mariage il avait traversé toute la Normandie en berline pour gagner Paris. Un peu plus tard, il parcourt à petites journées toute la Bretagne qui lui fournira les épisodes de Bellah. La description de la tour d'Elven dans le roman d'un Jeune homme pauvre est encore un souvenir de route.
Au retour il retrouvait le même intérieur qu'au départ. Son vieil oncle racontait chaque jour les incidents de la retraite de Russie où il avait failli périr dans la neige. Plus malade et plus morose que jamais son père ne quittait plus le lit. Un enfant apporta un instant une lueur de joie au foyer mais ce ne fut qu'une lueur. La mort de l'oncle, la mort du père, la mort dé l'enfant, tous ces deuils successifs assombrirent l'existence du romancier à l'heure où la faveur du public commençait à lui sourire. Désor-
mais rien ne le retenait plus à Saint-Lo. Il vendit rhôtel de la rue Torteron, abandonna le château de la Vaucelle où il avait cherché quelque temps un asile contre la tyrannie paternelle et retourna à Paris.
A Paris, ses rêves des jours anciens allaient se trouver réalisés. Tous les salons, jusqu'aux salons impériaux s'ouvrjrexit à la fois devant lui. La réputation, la fortune, il n'avait plus rien à désirer. Tout en le sacrant grand écrivain, Je Roman d'un Jeune homme pauvre lui conférait la dignité moins haute mais aussi agréable à sa manière d'écrivain à la mpde.iA présent qu'elle n'était plus là, la Normandie l'attirait. Dès lors il cédait à cette attraction. Il achetait les Palliers, s'installait à Saint-Lo. Tout l'hiver op,Jp voyait encore chaque année sur la grande scène de la vie parisienne mais chaque année aussi le soleil le ramenait aux bords de la Vire et il ne les quittait qu'avec lui.
C'était bien une hirondelle voyageuse, mais c'était aussi une hirondelle laborieuse. A Paris le romancier promenait tout autour de lui ses regards curieux. Il contemplait les hommes et les femmes du monde. Il assistait aux jeux de l'amour mondain, quelquefois à ses drames. Puis au retour, seul à seul avec
lui-même, il faisait comme Texplorateur, il évoquait un à un ses souvenirs, les assemblait et les coordonnait, et c'est ainsi que naissaient dans le grand calme de Saint-Lo qui rappelle si bien le calme des champs toutes ses œuvres encore frémissantes des éclats bruyants des Tuileries, de Compiègne, de Fontainebleau en même temps que de toutes les aristocratiques demeures de la capitale. A cette période de sa vie appartiennent : Bellah (1852); La Petite Comtesse, Le Parc, Onesta (1857), Le Roman d\in Jeune homme pauvre (1857), dans le roman ; au théâtre : Le Pour et le Contre (1853) ; La Crise (1854) ; Péril en la Demeure (1855) ; La Fée (1856); Le Village (1856) ; Dalila (1857).