‹ Un historien et une histoire du grand monde: Octave FeuilletChapitre 8 sur 30 · LA VILLA DES PALLIERS · texte numérisé non relu

LA VILLA DES PALLIERS

Uq peu à l'écart de la ville, tout seuls en un quartier isolé, assez laid lui-même et d'accès difficile, les Palliers n'ont rien d'un, hôtel non plus que d'une de ces riches maisons bourgeoises comme il s'en rencontre beaucoup en province et plusieurs à Sain t-Lo. Déjà un peu ancien, très simple au dedans comme au dehors, le logis n'est ni grand ni luxueux. Tout gris et même un peu sombre Thiver, il se tapisse seulement au printemps d'un épais rideau de vigne vierge entremêlé de Gloires de Dijon, de jasmins et de clématites qui lui donne un faux air de cottage anglais. Tout le charme des Palliers est dans le petit

parc qui les enveloppe comme d'un îlot de verdure, dans les vieux arbres qui y forment des allées propices à la rêverie. Il est aussi et surtout dans la magnifique échappée qu'ils offrent sur la campagne normande, tantôt ramassée sur elle-même avec de brusques escarpements, tantôt largement étalée à rhorizon en pentes douces au bas desquelles dort la Vire invisible et présente.

Maison de solitaire et aussi maison de poète, les Palliers sont un asile toujours tranquille dans une cité qui est elle-même loin d'être bruyante. Le soir, quand au travers d'un fin brouillard, la lune descend avec ses rayons le long des pentes d'Agneaux et de Saint- Georges de Montcocq jusqu'au fond de la vallée, ils ont quelque chose à la fois de très doux et d'un peu mélancolique, mais le jour, ils s'égaient de tous les bruits de la campagne d'alentour, des petites rumeurs de la cité toute proche. On y entend à merveille la grosse voix du bourdon de l'église Notre- Dame et les sonneries un peu grêles des clochers rustiques du voisinage.

Octave Feuillet a connu bien des habitations. Il en a connu de somptueuses comme le palais de Fontainebleau, mais il leur a toujours préféré les modestes

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logis tranquilles comme ceux de Versailles et de Saint-Germaiii-en-Laye. Et parmi ces modestes, logis eux-mêmes, il a toujours donné sa préférenc3 au logis des Palliers dont le calme, le recueillement et la discrétion s'accommodaient si bien aux besoins de ses nerfs et aux inclinations de sa nature. Pour veiller de plus près à l'éducation de ses enfants il le quittera en 1816 sans espoir de retour, mais il ne se consolera jamais entièrement de l'avoir quitté. Même en Suisse, sur les bords du lac de Genève où les montagnes toutes proches viennent refléter leurs neiges dans l'azur transparent des eaux, il reverra toujours les vallons de sa Normandie et au milieu des arbres le toit incliné des Palliers, leur balcon et leurs allées.

11 reverra aussi cette maisonnette pas beaucoup plus grande ni plus luxueuse qu'une cabane de gardeharrière qu'il appelait plaisamment lui-même le pavillon de Jean-Jacques Rousseau parce que les bruits du dehors n'arrivaient jamais jusque-là, que les passants ne s'y arrêtaient point et qu'il pouvait s'y enfermer de longues heures tout à loisir. Une simple ruelle la séparait des Palliers. En fait d'hôtes, le propriétaire n'en admettait point d'autres que les

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personnages . de ses romans ou de ses pièces, car c'est là qu'il évoquait leur image familière à force d'être présente, entendait leur voix, parlageait leurs émotions après les avoir fait naître lui-même, assistait à tous les événements de leur vie qui finissait par devenir un peu la sienne.

Fermé depuis de longues années, le pavillon de Jean-Jacques Rousseau est aujourd'hui désert. Les ombres de M. de Catnors, de Madame de Thècle, de Sibylle, ne viennent plus le visiter. L'ombre même d'Octave Feuillet n'y a jamais reparu. Cependant, il faudrait bien peu de chose pour que cette pauvre maisonnette bien oubliée devint une maison hantée. Avec un peu d'imagination, ceux qui ont connu Feuillet à Saint-Lo et qui jadis ont été admis dans son intimité pourraient se le représenter assis à sa table de travail dans une petite chambre du pavillon de Jean-Jacques Rousseau, immobile et rêveur. On le croirait seul. Pourtant tous les hommes et toutes les femmes de ses romans sont avec lui. Beaucoup ont pris déjà une forme matérielle dans les livres qui chargent les rayons de sa bibliothèque. D'autres n'existent point encore ailleurs qu'en lui-même, mais déjà il les voit, déjà il les aime et ils vont bientôt

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sortir de sa pensée. Leurs traits se fixent sur le papier. L'œuvre nouvelle naît à la vie. Le petit pavillon fut le berceau de VHisloire de Sibylle (1862), de Monsieur de Camors (1861), de Jiilia de Trècœur (1812), du Mariage dans JLe Monde (1816) et aussi de ces pièces qui s'appellent Rédemption (1860), Le Cheveu blanc (1860), Montjoie (1863), La Belle au Bois donnant (186S), Le Cas de conscience (1861); Julie (1869), V Acrobate (1873), Le Sphinx (1874).

Mais Octave Feuillet n'avait rien de Jean-Jacques Rousseau. Le romancier n'était point un reclus et les Palliers n'étaient pas plus un désert qu'un cloître des Lettres. Leur maître n'aimait pas moins la société que l'isolement, la causerie que le silence. Il n'ouvrait point sa porte au premier venu, éconduisait poliment les impoituns et les indiscrets, mais laissait pénétrer les amis, les installait à son foyer, simple, affable et souriant, leur apportant plus et mieux que le talent d'un Parisien célèbre : la bonhomie d'un compatriote qui n'avait oublié personne. Elle-même avenante et gaie, sa femme faisait avec lui les honneurs du logis à tous ceux qu'elle avait connus et aimés alors qu'elle n'était point encore Madame Feuillet, la femme d'un grand

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écrivain, mais Mademoiselle Dubois, la fille du maire de Saint-Lo. Les fonctionnaires ne recevaient pas un moins cordial accueil.

Tous ces hôtes, ceux qui ne faisaient que passer, comme ceux qui restaient à demeure à Saint-Lo apportaient aux Palliers, Tentrain, Tesprit et la vie. On jouait des charades, on représentait des saynettes. Pour ne point ouvrir ses fenêtres sur les grands boulevards ce salon n'en était peut-être que plus séduisant. Le sourire y remplaçait la grosse gaieté et le rire épais qui se glissent parfois dans certaines assemblées provinciales. On y causait un peu plus de la pièce ou du roman du jour, un peu moins ou pas du tout des faits et gestes de la cuisinière ou de la femme de chambre. On ne faisait fi de personne et il n'était pas dit de mal du prochain. C'était dans un heureux mélange Paris qui apportait à la province sa vivacité, son à-propos, tous ses dons indéfinissables et la province qui donnait en retour à Paris ce bon sens et ce sérieux qui lui font si souvent défaut.

D'autres hôtes connaissaient aussi le chemin des Palliers. C'étaient les pauvres. Ils ont toujours été nombreux dans le quartier qui est un peu le leur. Les habitués ont leur jour d'audience chaque semaine.

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mais les touristes des alentours se présentent à peu près en tout temps. Nul ne leur demandait ni leur nom ni leur histoire. Il leur suffisait de tendre la main pour ne pas la retirer vide.

Le 2 janvier 1891, lorsqu'un char funèbre ramènera à Saint-Lo la dépouille d'Octave Feuillet, leS pauvres auront depuis longtemps oublié leur ami d'autrefois, mais la voix du chef de la ciic s'élèvera sur sa tombe. De théâtre et de roman il ne sera point question. Elle ne parlera point d'autre chose que de bienfaisance et de bonté.

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