CHAPITRE VIII
LA 'VQgllOKl.
Alors j'^eus une vision, une plus douce vision que si j'^eusse été tout d''un coup transporté sur Péchelon le plus élevé de Péchelle de Jacob. Je dormais. Combien de temps avais-je dormi P je Pignore ; mais tout d''un coup, au milieu du premier som* meil, un sommeil couvé depuis vingt jours, au moment où j^étais le plus doucement bercé par cette molle oscillation de la chaise de poste, mouvement qui suit le voyageur jusque dans sa couche et qui le porte dans son lit, j'^entendis, ou je crus entendre les plus savantes et les plus touchantes mélodies. A coup sûr, c'^était une musique qui venait du ciel ; car j''en puis parler en connaisseur : toutes les grandes idées sorties de la tète et du cœur des musiciens de génie , je les possède dans ma tète et dans mon cœur. La musique a été la grande étude, ou, ce qui revient au même, la grande passion de ma vie. Beetlio-
ven et Mozart, Haydn et Gluck, Weber et Nicolo, Paosiello et Rossini , je les sais tous. Cependant j'^écoutais là de merveilleux accords, et , chose étrange! tout nouveaux pour moi. La main qui touchait ce piano invisible, si c'^élait un piano, était une main vigoureuse, hardie, pleine de sens et de passion. D'^abord ce fut un bruit timide et mystérieux , puis bientôt le bruit devint net, grand, naturel. Moi, cependant, je ne cherchai môme pas à savoir si j^étais éveillé ou si j'étais le favorisé d'^un songe; j'^écoutais, j'^admirais, et bientôt je pleurai. Que d'idées amoncelées dans cet instrument sonore! que de bruits remplis de génie! Cet homme allait sans s'arrêter d'une passion à une autre passion, d'une douleur à une joie , d'une malédiction à une prière, d'une haine à un amour, et toujours il allait sans repos, sans reprendre haleine, sans fin et sans cesse ; il allait à la façon du génie !
Quel homme ! Réfléchi même dans ses emportements, fougueux même dans son calme, il avait porté au plus haut degré l'expression chrétienne et la frénésie de la vengeance. Je ne comprenais rien à cette lamentable histoire dont il repassait confusément les principaux détails, mais j en entendais assez pour comprendre que c'était là une histoire remplie de catastrophes et de douleurs. Quel était son but, son plan , son rêveî à quelle vengeance il marchaitP Dieu seul après lui pouvait le dire. Il ne s'inquiétait pas de la confusion parmi tant de grandes choses ; il ne s^inquiétait pas de ce chaos où, d'un mot, il pouvait jeter la lumière ; au contraire, il se plaisait dans ce désordre ; il mêlait et il confondait à plaisir tous les éléments de cette œuvre imposante. Hélas! j'assistais ainsi, sans m'en douter, au dernier enfantement de l'une de ces choses immortelles que les hommes appellent des chefsd'œuvre.
Tétais muet, interdit, ravi au troisième ciel de l'art; je retenais mon souffle, et je dis à mon sommeil, ce doux et lanl désiré sommeil : Va t'en!