CHAPITRE VU
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L'^HÔTEL DES Princes est une vaste et riche maison on vivent dans la meilleure iiarmonie toutes sortes de princes, ou, si vous aimez mieux, toutes sortes d'^oiseauxde passage. On dirait, à voir de loin cette ruche où se parlent tous les idiomes de TEurope, la Tour de Babel avant la confusion des langues . Dans cette hospitalière maison chacun peut venir, car chacun trouvera, à coup sûr, un appartement, une chambre, voire môme un taudis au niveau de sa fortune. Les premiers étage^appartiennent de droit aux heureux et aux riches de la terre. Là vous trouverez tout le luxe et tout te confort des grandes maisons ; le piano d'^Ërard, cet admirable instrument qui n^a pas son égal dans le monde , la pendule qui marque à coup sûr Theure de Pambition ou du plaisir, le tapis d\\ubusson, la glace de Venise, les tableaux curieux, les meubles rares, rien n''y manque. Il y a une antichambre pour vos gens, une écurie pour vos clie-
vaux , un salon pour madame , un cabinet pour monsieur ; tout ce qui fait la vie élégante. A chaque sonnette est attaché un domestique empressé, sylphe en livrée de ce manoir. Un peu plus iiaut, le silence est déjà plus profond, le domestique moins nombreux, la sonnette moins exigeante, Tempressement moins vif, Pobéissance moins leste, Tespace plus étroit. A cette hauteur, notre prince de Vllôtel des Princes n'*est déjà plus qtfun honnête bourgeois , un nouveau marié de la province qui veut montrer Paris à sa jeune épouse, un gentleman retiré des affaires , un bon garçon qui n'*en veut qu'eaux plaisirs de Paris, et qui n'^a un lit à Paris que pour y dormir : donc, que lui importe cette chambre où il ne doit pas vivre plus d'une heure chaque jour? Que si vous montez encore un ou deux étages, alors vous voilà au milieu d'^un monde nouveau, le monde des gens qui commencent ou des gens qui finissent : vieillards ruinés, jeunes gens sans argent, solliciteurs sans crédit; rêves, néants , déceptions, vanités ; et aussi , espérance , amour, jeunesse, insouciance, bonheur! Chaque membre de ce petit état vit en paix avec son voisin ; on ne se connaît pas , on vit en reclus , chacun dans sa cellule ; on se parle sans même s^être demandé son nom ou son état; on va, on vient, on rit, on chante, on est malade, peu importe; celui-ci prend une leçon de danse à côté de celui-là qui se meurt; Tun s'^en va plein de joie, Tautre arrive les larmes dans les yeux. Toutes les grandes coquettes de PEurope, oiseaux <;hantants , sylphides cosmopolites, tous les héros, toutes les héroïnes de ballets, bonnes princesses et bons princes, passent et repassent par r Ilôlel des Princes; ils vont, ils viennent; ils s'^en vont, ils reviennent sur un pied , en riant, en chantant : Bonjour! — bonsoir! et tout est dit. Singulier monde, cette hôtellerie! Cest un camp tout ouvert où passent incessamment, et sans jamais s'^arrôter , toutes les passions éphémères , toutes les douleurs fugitives, toutes les ambitions qui se contentent de peu. Le hasard ol Poccasion, voilà les grands dieux de cet étrange
univers ; chacunpour sot , voilà sa devise. Seulement, une heure arrive chaque jour, heure solennelle, où sVffacent toutes les différences du rang et de la fortune. Â six heures, quand sonne le dîner, soudain, de toutes les parties de la maison, vous entendez descendre les convives au pas de course : celui-ci vient du premier étage, celui-là tombe du grenier, rien n'^y fait; les uns et les autres ils vont s'^asseoir à la même table et dîner du môme appétit. La table est vaste , immense, splendide. A voir ces candélabres d'^or chargés de bougies , ces nappes sans fin d'aune blancheur éclatante , ces salons couverts de fleurs , on dirait de quelque fête royale; pourtant c'^est la fête, ou, pour mieux dire, c'est le dîner de tous les jours. Problème de Tassociation I Pour une somme qui suffirait à peine à payer le plus modique repas chez un restaurateur du Palais- Royal, vous avez à vous cette longue table, cette salle bien chauffée , ces nombreux domestiques , ces bougies étincelantes, cette longue vaisselle d'^argent, ce cuisinier éprouvé, ces trois services où rien n'*a été oublié de ce que produisent la terre, les forêts, et les eaux douces et la mer; tout cela est à vous, voyageur ! En même temps murmurent à vos côtés des femmes brillantes et parées; de grands noms français et étrangers sont prononcés à votre oreille; les vins de France, ces bons vins qui ont popularisé la France tout autant que la langue française pour le moins , éclatent et brillent dans le cristal coloré de mille feux. Quelle joie ! quels dîneurs ! quels admirables égoïstes! On parle de noire sans-gêne dans les tables d'hôte de PAmérique ; ceux qui en parlent avec tant d*^amertume ne se sont jamais assis à la table d^hôte de VHôtel des Princes. Il est vrai qtf une fois le dîner achevé, la politesse française se montre attentive et empressée. On a mangé à table le meilleur fruit sans Toffrir à sa voisine ; oui , mais , en revanche, on ne consentirait jamais à passer devant elle. Les Français sont plus polis peut-être , mais, à coup sûr, ils sonl aussi mal élevés que nous.
38 Lx\ HIVER A PARIS.
Quand j'^arrivai à Vllôlel des Princes, j'hélais déjà plongé dans la stupeur inévitable que produit en nous la vue subite et multipliée des grandes choses. Rien ne vous fatigue et ne vous blesse autant que Padmiration prolongée. Ainsi je ne vis rien tout d*^abord de ce que j'allais voir. le me laissai conduiœ à Tappartement qui devait me revenir, d''aprcs Popinion personnelle de mon hôte : car c''est lui-même qui juge en dernier ressort à quel étage il doit vous mettre dans son univers à tant par jour. A peine entré dans une chambre d'^assez bonne appa* rence, j'ouvris la fenêtre ; la fenêtre donnait sur le plus curieux boulevard de Paris ; mais c'était Theure où la ville, fatiguée du travail et des émotions de la journée, se couche et s'endort; c'était l'heure du silence, du repos, l'heure où tout s'arrête, même l'ambition. Je refermai ma fenêtre en disant h ma ville endormie déjà : A demain!
J'appelai : le garçon de l'hôtel accourut. Quand je lui eus donné quelques ordres, j'entrai dans ma chambre à coucher. (( Monsieur couche dans cette chambre.^ me dit ce digne homme d'un air légèrement effrayé. — Et pourquoi cette question? lui répondis-je, et qu'y a-t-il donc de si effrayant à coucher dans cette chambre? » L'homme ne me répondit pas. (( Au reste, me dit-il après un instant, si Monsieur ne se trouve pas bien cette nuit-là, il pourra changer de chambre demain. »
Et il sortit. Moi, je me mis au lit dans cet état de somnolence délicieuse et d'engourdissement presque oriental d'un homme qui a fait cinquante lieues avant d'arriver à Paris, et qui, dans les trois dernières heures de sa vie, a vu plus de merveilles incroyables, a entendu et recueilli plus de bruits étranges, a deviné déjà plus de grandeurs et de misères sociales qu'il n'en a vu dans toute son enfance, qu'il n'en a rêvé dans toute sa jeunesse, qu'il n'en verra ot qu'il n'en rêvera le reste do ses jours .