LA VISION
Mais le sommeil resta sur mes paupières humides pour écouler.
A la fin le génie invisible s'arrêta. On eût dit, à Tentendre quitter brusquement ce drame nocturne^ que Tinspiration passionnée à laquelle il venait d'obéir Tavait abandonné tout d'^un coup , pour ne revenir qu'eau gré de son caprice. Cet homme , évidemment , était possédé d'aune grande idée qu'il avait peine à réaliser tout entière. L'idée était encore rebelle à cette volonté toute-puissante ; mais celui-là était du petit nombre des artistes qui ne se découragent pas facilement. Je I entendis qui marchait dans sa chambre à pas comptés; il se jeta ensuite dans un fauteuil, comme s'il eût voulu dormir une heure. Vains efforts ! il n y a pas de sommeil pour le travail d'une pensée qui n'est pas complète encore . Il revenait donc à l 'œuvre, mais cette foisavec une énergie qui tenait du désespoir. Et quelle scène, ou plutôt quel drame il a trouvé cette nuit-là ! Que de pitié touchante, que de terreurs! et que d'amour sous ces belles formes idéales ! Cet homme était inspiré, à coup sûr. Des cris de douleur sortaient de son âme, mais si tristes, mais si tendres, mais si terribles, que lui-môme il sentait le sanglot lui venir. Quelle verve, quel entraînement, et quelle profondeur dans cette passion, dans cet abtme ! Il y avait des voix qui sortaient de cet abîme, pures et mélancoliques comme celles des anges; il y avait des voix de damnés dans ce gouffre béant; il y avait mille terreurs qui s'entre-choquaient avec mille espérances J'^cn étais ébloui, et je criais merci et miséricorde! Mais, à la fin, tout cessa , tout s'arrêta, tout se calma , tout mourut; et moi, le sommeil me reprit, ou plutôt mon rêve continua, et je rêvai de vous, harpes bibliques suspendues aux saules de TEuphrate !
Le lendemain, quand mon hôte monta dans ma chambre pour s'^informer si Monsieur avait besoin de quelque chose^ mon premier mot fut celui-ci : Qui donc est là? et j'étais pâle, effaré, ravi ; je fis jHMir à col homme : « Ah! Monsieur, s'écria-t-il en
joignant les mains, je vois ce que c'^est : on vous a donné la chambre voisine de Meyerbeer ! >» Et, en effet, c*était lui, c'était Meyerbeer ! C'était le créateur inspiré de Roberl le Diable^ c'^élait le célèbre poêle des Huguenots; Meyerbeer^ l'éclat, la puissance, le roi de Part moderne, l'homme qui a fait reculer Rossini lui-même, le triomphateur Meyerbeer ! Et savez- vous quelle était cette musique que j'avais entendue celte nuil-là? c'était , Dieu du ciel , l'esquisse déjà brûlante , les premiers cris, les douleurs soudaines, les passions de ce nouveau drame intitulé le Prophète , que personne n'a entendu encore, excepté moi dans ma chambre à coucher de V Hôtel des Princes^ excepté la sainte Cécile de Raphaël, dans le ciel harmonieux de Mozart, de Weber et de Beethoven !
Telle fut ma première entrée dans les mystères de Part parisien ; vous le comprenez sans peine, c'était commencer par un grand bonheur; mais aussi quelle bonne fortune, pour un esprit sérieux, d'être bercé toute une nuit par le plus sérieux et le plus convaincu des artistes de ce XIX® siècle , qui , sans Meyerbeer, serait appelé le siècle de Rossini tout autant que le siècle de Napoléon !
Mais Rossini où est-il? Qu'a-t-il fait de ce beau génie dont le monde musical devait attendre encore plus d'un chef-d'œuvre ? Qu'est-il devenu, ce rare esprit, qui faisait, avec le même bonheur et la même audace, de l'enthousiasme et de l'ironie, du sarcasme et de l'amour P Hélas ! il a dit adieu à sa propre gloire, il s'est retiré dans son taudis de Bologne, un taudis tout rempli de macaroni, de petit vin blanc, de poussière et de bons mots. Là, il règne; là, il s'amuse à poursuivre de sa verve infatigable Meyerbeer, son compère ; là, il vous parlera de sa petite musique, à lui, Rossini, tout en riant d'un petit rire amer ; là, enfin, il vit à la façon de ces disciples d'Épicure dont parle Horace dans une de ses opltres :
Me pinguem et niiidum henè rurntù cuic rises (Jttum ridere rôles Epiruri de gvege porcum.