CHAPITRE IX
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Quand je me réveillai, ou , pour mieux dire, quand je pensai qu*il était temps de m'^éveiller, car à peine avais-je fermé les yeux pour échapper à tous les éblouissements qui m*entouraient, tout Paris s^agitait autour de l'hôtel. Ce n'hélait plus la promenade de la veille, si dolente et si oisive, sous les arbres du boulevard ; c'était le mouvement brusque et heurté d'aune ville immense qui court à ses affaires. Il n^'y a pas de ville au monde qui passe plus facilement du mouvement au repos, des affaires au plaisir; elle est tout aussi préparée à gagner de Por qu'^à le jeter à pleines mains. En Italie, quand sonne V angélus^ aussitôt s^arrête toute pensée profane. Le jeune amant lui-même oublie de presser la main de sa maîtresse pour faire le signe de la croix ; Tinstant d'^après, toute passion reprend le dessus jusqu*à ce que sonne encore une fois Van-
gelus. Le Français de Paris est une espèce dMdolâtre comme IMtalien de Naples ou de Rome ; seulement, ce qui Tarrête au milieu de son mouvement perpétuel , ce n^est pas Vangelus, c'est le plaisir. Il y a des instants dans la journée où le Parisien le plus occupé se repose à coup sûr. Par exemple, à cinq heures du soir, tout le travail de Paris, si actif et si passionné dans le jour, cesse et s'^arrête tout d'un coup et comme par enchantement ; mais , en revanche, de sept à neuf heures du matin, la vie, le mouvement, la spéculation acharnée, le jeu de bourse, Pintrigue autour des ministres, Pintrigue dans les salons, le travail de la pensée, le travail du corps, les courses haletantes dans la ville, la vie du manœuvre et la vie de Phomme d*état, tout recommence à la fois et en môme temps; tout d'un coup les rues désertes se remplissent de la foule des marchands et des acheteurs, le silence parisien est rompu par mille cris divers et impitoyables
A cette heure, tout se crie dans les rues : la laitière arrive traînée par son cheval, et elle s'^établit sous une porte cochère ; là, entourée de ses vases de fer-blanc comme un roi souve-
rain est entouré de ses gardes, défendue par son fidèle bouledogue bien mieux que le roi des Français n'^est défendu par les patrouilles qui circulent toute la nuit dans le jardin des Tuileries, la laitière trône et règne pendant deux heures. C'était là mon spectacle de chaque matin. Que de fois je me suis mis à la fenêtre rien que pour la voir, cette fraîche et solennelle paysanne, distribuer cà et là, à droite et à gauche, d^inc main avare, son lait pur môle d'eau fraîche! Autour de la laitière accourent incessamment toutes les soubrettes des maisons voisines ; ce sont pour la plupart (je parle des soubrettes de la rue de Richelieu) déjeunes et jolies filles, à la peau blanche, à la joue rose, au fin corsage, au malin regard, au pied mignon. Il y a tout un avenir de trois ans d'^amour dans toutes ces jeunes et jolies esclaves de la coquetterie parisienne. Elles arrivent donc toutes, les unes après les autres, ou en même temps,
LE RÉVEIL. 4ô
à la franche lippée de leur lait quotidien. Ëllea ont à la main un vase plus ou moins élégant, qui peut servir fort bien à faire reconnaître les maîtresses qu*elles servent; car pour elles, les jolies filles , elles ont toutes la même robe flottante , le même bas fin et blanc, le même mouchoir plein de caprices, et autour de leur tête mignonne le même foulard des Indes, coquettement et agréablement arrangé, contourné, entortillé, si bien que rien n*est attrayant et plein de grâces comme cette petite tête malicieuse renfermée dans cette soie bariolée de mille couleurs. Et que de feu dans cette petite tête! et quels battements de cœur sous ces transparents mouchoirs ! et comme tous ces petits cous blancs et fermes se détachent bien de ces cheveux noirs et lisses ! C'est une charmante population féminine, en vérité!
Les unes, alertes et joyeuses, arrivent tenant à la main une porcelaine brillante ; elles ne daignent môme pas regarder si la mesure est remplie ; à peine ont-elles Tair de reconnaître la superbe laitière. Celles-là sont les aristocrates de l'antichambre; elles sont bien près de devenir de grandes dames et d'avoir des domestiques à leur tour. Ces sortes de fortunes ne sont pas rares à Paris. La beauté, la jeunesse, la fraîcheur, ce je ne sais quoi quon appelle d'un trèsjoli mot français, la gentillesse ^ font tous les jours de ces changements. Telle qui était la suivante, devient la maîtresse de sa propre maîtresse. Elle change alors son foulard des Indes contre un chapeau à la dernière mode, sa robe d'^indienne contre une robe de soie; elle laisse là la joie épanouie de ses vingt ans pour prendre un air compassé et grave. Toutes les soubrettes de Paris viennent au monde, naturellement et sans façon, de grandes dames ; laissezles seulement grandir !
Après ces nobles soubrettes arrivent d'autres petites servantes moins avancées, non moins jolies; celles-là sont encore au service de la bourgeoisie. Elles ont à peine un pied dans le luxe parisien. En attendant qu'elles soient au service d\me
4(\ UIN HIVER A PARIS.
belle dame, elles servent comme elles peuvent tout un ménage. Le malin est pour ces jeunes personnes Theure de la liberté ; elles racontent à la laitière leurs petits chagrins de la veille, leurs espérances de la journée; pour ces éphémères, toute la vie se résume par ces deux mots : hier soir^ aujourd'huimatin. Eli es ne diront jamais (fematVi ;c est si loin, demain! Bientôt arrivent à leur tour les domestiques utiles, cet être sérieux et triste que le Parisien appelle sa bonne, par une singulière ironie. La bonne est le tyran d'une maison. La bonne seule a une volonté; elle ne fait que ce qu'elle veut. Elle bat les enfants, elle gronde le mari , elle est l'espion de madame, elle protège certains amis de la maison, à certains autres elle ferme la porte. Ce cruel despotisme est pourtant toléré par tous les pauvres bourgeois, qui ne sauraient s'y soustraire sans être obligés de s'occuper eux-mêmes des moindres détails de l'économie domestique. En fait d'hommes libres, je ne sais rien de moins libre que le bourgeois de Paris proprement dit. Il obéit à tout le monde, excepté à lui-même. Il obéit à sa femme, qui est coquette et légère jusqu'à trente ans; qui, passé trente ans, est acariâtre et méchante. Il obéit à ses enfants, qui sont tous de petits prodiges; il les porte dans ses bras quand ils sont petits, et, quand ils sont grands, il les porte sur ses épaules. Surtout il obéit à sa bonne, et c'est une obéissance entière : il ne mange que quand sa bonne le fait manger; il ne boit que lorsque sa bonne le mène boire; il se lève, il se couche aux ordres de sa bonne ; il est forcé de promener le chien de sa bonne et de caresser le chat de sa bonne. Pauvre créature humaine ! Vous croyez que ce sont là tous ses tyrans ? détrompez-vous. Il y a là-bas, à la porte de sa maison, un tyran, un espion, un calomniateur, toujours prêt, toujours éveillé, toujours aiguisé contre le bourgeois. Ce tyran, cet espion, ce calomniateur, c'est la portière ou c'est le portier; quelquefois même, ce sont tout à la fois la portière et le portier de la maison.