LE REVEIL
La portière sort de chez elle après la bonne ^ et quand la femme de chambre est rentrée avec son lait. La femme de chambre est trop jeune et elle a à faire trop de belles et bonnes choses pour sympathiser beaucoup avec la bonne^ qui a quarante ans, avec la portière, qui en a soixante. La jeunesse est déjà une vertu , heureuse et facile vertu : aussi la jeune soubrette s'accommode d'êlre fort peu de ce bavardage crasseux, de ces médisances souterraines. Lisette ou Julie est plutôt l'amie de sa maîtresse que sa servante; elle sait tous les secrets les plus cachés ; elle est naturellement portée dans tous les mystères de ce boudoir dont elle a la bonne moitié. C'est elle qui habille sa maltresse le matin , qui la déshabille le soir ; elle voit les larmes de ses yeux, elle entend les soupirs de son cœur, elle devine la joie de son sourire ; elle est toujours du parti de sa maltresse, c'est-à-dire elle est toujours du côté de l'amant et contre le mari. Voilà les occupations, les plaisirs et les affaires de Lisette. Les jeunes femmes s'entendent si facilement et si bien! elles aiment tant les choses d'amour! L*'amour égalise si complètement toutes les conditions! Que voulez-vous donc que fasse Lisette entre ces deux vieillesses avides, mécontentas et jalouses, la portière et la 6ort«e? Lisette, quand elle a son lait, remonte lestement Tescalier, et elle va préparer son déjeuner et celui de sa maîtresse, qui est rentrée hier bien tard, qui n'a pas rapporté son bouquet, qui a oublié le gant de sa main droite, et qui était si émue, si heureuse! Lisette et sa maltresse déjeuneront ce matin du même pain, de la même tasse de lait, et peut-être dans la même tasse. On mange si peu à vingt ans !
Vous voyez bien cet être équivoque au regard curieux, à la bouche médisante, au poil retors ; par le Ciel ! c*est la portière. La portière est de sa nature un être malfaisant. Chaque maison de Paris a sa portière nichée dans un trou au bas de l'escalier. Et du fond de ce trou, cet œil éraillé et malveillant observe tout ce qui entre et tout ce qui sort ; et du fond de ce trou, ces
oreilles du roi Midas écoutent tout ce qui se dit et tout ce qui ne se dit pas : elle interroge, elle commente, même le silence ; et du fond de son trou, cette langue de serpent venimeux jette son venin sur les plus honnêtes gens de la maison. La portière, c'est la calomnie en graisse et en os ; elle déchire de son ongle noir toutes les réputations qui lui sont confiées. Ecoutez-la ; la voici qui raconte, au coin de la rue, à la laitière qui récoule, toutes les histoires, vraies ou fausses, de la maison confiée à sa garde. Au premier étage, l'huissier se présentera demain pour tout saisir. Au second étage, il y aura plainte en adultère dans huit jours. Cette mère de famille bat ses enfants, ces enfants battent leur mère. Ce monsieur n'est pas marié avec cette dame, cette dame vole les habits de ce monsieur. Savez-vous pourquoi on a acheté un pot de fleurs au troisième étageP Et celle ci, le quatrième^ Tautre jour dans ce fiacre dont les stores étaient baissés? Ainsi, dans cette loge infernale, c'est chaque jour un flot d'injures qui déborde et qui s''en va gronder autour de la laitière, je ne dirai pas comme le lait, mais comme la boue des rues. La bonne j pour n'être pas vaincue à son tour par la portière, renchérit sur les récits de cellelà. La bonne sait moins d'histoires que la portière; en revanche elle les sait mieux. Elle voit de plus près ses victimes. Elle raconte donc comment son bourgeois a mis laulre jour son argenterie au mont-de-piélé; comment madame n emprunté le châle ou le voile d\me de ses amies pour aller au spectacle. Ces horribles mégères s'appesantissent principalement sur la misère de leurs maîtres. Cest là leur grande joie, calculer la ruine de Phommedont elles mangent le pain, dont elles habitent le toit. N'^est-ce pas dur et pénible de voir un si triste débat s'établir ainsi chaque matin autour d'^un vase rempli de lait.^ le lait, cette liqueur innocente, cette boisson de Tldylle, cet emblème poétique de la virginité des âmes et de la pureté des cœurs; le lait, chanté si souvent par Théocrite et par Virgile; le lait, qui devient ainsi, à tous les coins de Paris, une espèce de ruisseau