LE REVEIL
fangeux autour duquel se donnent rendez-vous toutes les calomnies d'antichambre et toutes les médisances des cuisines du quartier !
Et ce qui ne vous étonnera pas médiociement , c'est qu'à Paris toutes les maisons, je dis les plus riches, les mieux habitées et les plus belles, sont soumises à cet affreux despotisme. Voici Phôtel d'un grand seigneur ; le dehors est magnifique, Tor et la soie éclatent aux draperies des croisées, la cour est remplie de chevaux anglais et de voitures à riches armoiries ; entrez ! Avant de voir le maître ou la maîtresse de ces beaux lieux, vous êtes forcé de parler nez à nez à une portière crasseuse qui lave son linge dans un baquet, à son petit qui rôtit de la viande au coin du feu, ou à son mari qui fait des souliers dans le coin le plus obscur de sa niche. Ce qui prouve que rien n'est complet sous le soleil.
Et quand ainsi chaque maison a reçu sa provision de lait, le fourneau s'^allume, on fait le café du matin, et ce n'est que lorsque le café est pris que la journée parisienne est commencée.
A vrai dire, ce café au lait est une triste drogue et d'une trèsdifficile digestion. Cela se compose d'un peu d'eau chaude ressemblant à du lait, dune poudre noire, concassée et pulvérisée chez l'épicier, d'une betteiave changée en sucre, et d'un tout petit morceau de pain délayé dans ce mélange. Tel est le déjeuner courant et quotidien des bourgeois et des bourgeoises, des domestiques et des maîtres ; on n'en connaît pas d'autre. Un grand politique a calculé que le plus sûr moyen d'arrêter une révolution ou de suspendre une émeute parisienne, serait de fermer la barrière aux laitières. Celle passion du café au lail est si grande, que sous TEmpire et pendant la guerre continentale, le Parisien le moins riche aimait mieux payer une livre de café dix-huit francs, et une livre de sucre tout autant, que de se priver de son café au lait chaque matin. En ce temps-là, celui qui était assez riche pour ne pas se priver de sucre el
de café, déjeunait sur sa porte ou à sa fenêtre, par vanité. Il y en avait beaucoup qui prenaient leur café sans sucre, comme font les Arabes. Aujourd'hui même, où le sucre et le café sont des denrées, Dieu merci, fort communes, on voit affiché dans Paris du café châtaigne^ du café betterave et autres sortes de cafés; dans ces sortes de compositions, il y a de tout, excepté du café. Cette horrible décoction a le double avantage de nourrir très-mal son homme, et de donner aux petites-maîtresses qui en font usage une pâleur livide et maladive qui ressemble beaucoup à la jaunisse. Tespère que voilà des détails troHopiques, s'il en fut.
Ce qui me plaisait encore beaucoup dans cette étude du petit monde parisien, c'^était de voir enGn la laitière, quand son lait était épuisé, recharger ses ustensiles sur sa petite voiture, prendre en main les rênes de son cheval , appeler en sifflant son terrible boule-dogue, et partir au petit trot, non pas sans jeter un ironique coup doeil de mépris sur ces sottes maisons oïl les jeunes servantes sont aussi coquettes que leurs mattresses , où les vieilles servantes sont autant de despotes insatiables, stupides maisons qui prennent Teau de Seine pour du lait pur, et qui nourrissent à leur porte ces reptiles venimeux qu'on appelle des portiers.
Il me semblait entendre la laitière , robuste et intelligente paysanne, parler ainsi à ses pratiques les bourgeois : — Imbéciles 1 j'emporte de votre ville deux choses que vous n'aurez jamais de nous autres paysans : j'*emporte votre argent et vos secrets.
CHAPITBE X.
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Il est donc bien convenu que le Parii^ien ne déjeune guère Il a trop à faire et puis il a de trop grandes affaires; il est persuadé qu^un déjeuner plus substantiel lui ôlerait le libre exercice de ses ambitions, de ses projets, de son avarice, de ses passions. Pour que la tète du Parisien soit libre, il faut que son estomac soit libre aussi. On ne pousse pas plus loin toutes les précautions à Tusage de V homme-machine . Cependant il y a dans Paris un bel endroit bien fréquenté où Ion déjeune sérieusement, du moins en apparence : c*est le Café Tortoni .
La réputation du Café Tortoni est européenne. Il est situé sur le boulevard, presqu^à Tangle de la rue Lafâtte, on devrait dire de la rue Rotschild, cette rue de la finance. 11 n'^est pas (Pétranger qui, le soir, dans Tété, n'ait été se reposer à l'ombre éclatante et éclairée du café Tortoni. C\^st le rondez-vous
général du beau monde, c'est une halte obligée au sortir ilc l'Opéra. Les femmes elles-mêmes y ainuent dans leurs belles loileltes, dans les belles nuits limpides de l'été. A Tortoni, le soir, la glace prend tous les noms et toutes les formes. Les plus riches équipages enlourent ce vivant glacier d'une triple ceinture de livrées et de chevaux admirables. Voilà pour !e Tortoni du soir; mais le Tortoni du malin vous présente un tout autre aspect. Hier, en se retirant, le Tortoni du soir s'est dit tout bas : A demain les affaires sériemts. Aujourd'hui le Tortoni du matin ne pense même pas à se dire : A ce soir Us plaisirs. En effet, le Tortoni du matin n'est rien moins que le péristyle de la Bourse, ce grand temple ou plutôt ce vaste gouffre de la fortune publique. Dans celle maison vous voyez
accourir chaque nialiu les iigt-iils de change le plus en crédit .sur la place, Ions les banquiers importants, tous les marrons de quelque poids. Ces messieurs arrivent tout habillés, tout gantés, comme s'ils allaient au bal. Le cheval s'arrête devant la porte du café, le mallre en descend, et sa première visite est pour le buffel, où il choisit lui-même son déjeuner Tout en
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se livrant à cette occupation importante, notre homme regarde, écoute, salue. Il a I air discret autant qu^affamé. U appelle tout haut le garçon : Vite, vite! je n'^ai pas le temps d'attendre. Le pauvre homme ! En effet, il a tant de choses à faire aujourd'hui ! Cependant il s'^assied à une table, on Pentoure. On se dit bonjour sans penser à mal. Puis, par un certain détour qui n'appartient quà la rhétorique de ces messieurs , ces messieurs s'interrogent les uns les autres. — Quoi de nouveau? Qu'y a-t-il ? — Mon Dieu, rien de nouveau. — Madame Stoltz était bien en voix avant-hier; M. Berrycr a été admirable à la Chambre ; le Roi est allé visiter les fortifications. On a rencontré M. le duc d'Âumale dans la rue Blanche. — M. de Chateaubriand est malade. M. de Rotschild vient d'obtenir le grand cordon de la Léarion-d'Honncur. — Avez-vous lu le nouveau pamphlet intitulé : Us Boutons de guêtres? ça mord violemment. — Le petit baron C*** a pris la fuite; il a perdu cent mille êcus à la Bourse. — Que dites-vous, cent mille écus.^* trois millions, mon cher ! Le cousin de mon beau-père est là dedans pour huit cent mille francs. — Vous savez les nouvelles de la grande tragédienne? — Décidément, les Anglais sont battus dans l'Inde. — Du reste, rien de nouveau , sinon que le ministre de la Guerre s'est brûlé la cervelle hier soir. — Quoi ! le ministre de la Guerre? — Rien n'est plus vrai. On l'accusait de porter sans brevet la croix de chevalier de la Légion-d*Honneur. — Le ministre de la Guerre n''avait pas la cioix d'honneur? — U parait que non, mon cher! — Ah bah ! liens! et moi qui lui ai vu le grand cordon ! — Ainsi parlent nos deux interlocuteurs; seulement ils oublient d^ndiquer qu'il s*agitdu ministre de la Guerre en Belgique. Vous cependant, innocent étranger, qui entendez par hasard cette conversation de bonnes gens, vous les trouvez bien naïves et bien simples, et vous ne comprenez pas qu'on mêle ainsi les choses plaisantes aux choses sérieuses ; vous êtes un nouveau venu , mon cher. Tous ces hommes, si jeunes, si simples et si bons en ap-
parence, qui mangent si naïvement une aile de poulet froid et qui boivent de Peau rougie , tenez-vous bien ! ce sont des habiles parmi les plus habiles. A Pheure qu'il est, ils ont Pair aussi innocents que vous Têtes en effet ; eh bien ! il n'y en a pas un seul parmi ces naïfs qui n*ait lu en se levant, avec le plus grand soin, tous les journaux de toutes les couleurs, qui n'ait prêté avec inquiétude loreille à tous les bruits les plus divers; pas un seul qui, toute la nuit, n ait appliqué son attention à la seule ambition, à la seule gloire, à la seule pensée de sa vie, Pargent. Gagner de Pargent, en gagner beaucoup, en gagner toujours, pour le dépenser avec un mépris qui tient du délire, voilà le métier de ces gens habiles. Et que de soins ne leur faut-il pas pour veiller en même temps sur eux-mêmes et sur les autres ! Et que d intelligence ne leur faut-il pas pour comprendre en même temps les vérités les plus diverses et les mensonges les plus opposés ! Et quelle infatigable patience à chercher, à attendre le jour de la fortune! et quel grand courage pour frapper le coup décisif quand le moment de frapper est venu! Et quelle ambition dévorante, cette ambition de Pargent ! Et quel est le supplice de ces Tantales de la Bourse, qui voient couler devant eux le fleuve de la richesse française et qui se baissent incessamment pour puiser à pleines mains dans ce flot d'or qui recule toujours sous leurs yeux éblouis! Et avec quelles prières suppliantes ils demandent au hasard la goutte d'eau qui doit désaltérer leurs gosiers avides! Ces gens-là sont bien curieux à étudier. Leur rôle est joué avec tant d'^aisance 1 ils sont de si excellents comédiens! Ils ont si bien étudié la grâce et les mouvements du chat qui guette la souris! Cependant, comme je vous le disais , chaque matin ils font semblant de venir déjeuner gaiement et en toute liberté de cœur et d'^esprjt. A cet instant de la journée les hommes d^argent ont encore leur masque d^hommes civilisés. Ils ont les belles manières du monde, ils se saluent avec grâce, avec politesse,* — avec la