LE CAFÉ DE TORTONT
grâce et la politesse de deux duellistes de profession qui vont bientôt se mettre en garde pour s'^égorger.
Pour les étrangers, le spectacle de cette réunion de spéculateurs est un spectacle plein d*intérêt et de curiosité; d'autant plus qu'à côté des gros bonnets de Tordre et des caisses les mieux remplies, à côté de financiers sérieux, vous rencontrez de jolis petits jeunes gens qui, en désespoir de cause, se mettent à jouer le grand jeu de la Bourse, pour en finir tout d*un coup soit avec la misère, soit avec la vie. Pour ceux-là, il ne s'agit pas de construire une fortune, il s'agit de reculer la ruine. Il leur faut encore, rien que pour trois mois, rien que pour huit jours, conserver leurs meubles dorés, leur loge à rOpéra, leurs chevaux au bois de Boulogne, leur maîtresse au théâtre des Variétés. — Rien que trois mois, rien que huit jours ! Que la Bourse leur accorde seulement les vingt mille francs dont ils ont besoin pour ne pas se tuer tout de suite, après quoi leur parti est pris et bien pris, Tarme est chargée, leur cervelle est toute prête à sauter ; vous verrez, vous verrez comme ils savent mourir. Les imprudents et les malheureux ! Mais comment font-ils pour conserver cette santé, ce sourire, cette vive allure, pour cacher sous tant de joies apparentes des angoisses si poignantes ? Mystères des mystères ! Après ceux-là, vous rencontrez, plongés dans une extase muette, les coulissieri les plus acharnés, ceux qui ont été déjà ruinés deux ou trois fois , et qui , après avoir été chefs d'une maison de banque, vivent des miettes, des replâtrages, des morceaux dont les autres ne veulent pas. Ceux-là s'^en vont chaque jour grapillant obscurément dans le cinq- pour-cent, glanant dans le trois-pour-cent , faisant le Bon du Trésor ou les actions de la Banque de France j achetant ou revendant les obligations de la Ville, dont ils assurent les primes au besoin, tripotant sur Naples , sur PEspagne ou le Portugal , par petites et imperceptibles fractions, Ouvrards en guenilles, Rotschilds en haillons.
Tout d'un coup sonne lugubrement une certaine heure. Cha-
5é UN HIVER A PARIS;
cun lemonte dans sa voittiro, les chevaux s'cnvolunt au galop, et bienlùl tout disparall, le boulevard, los arbres, les maisons, le Pavillon d'Hanovre, celle maison que M. le maréchal de Richelieu s'était bâtie , et que les Parisiens raccusèreul d'avoir volée à la guerre. Le Pavillon d'Hanovre! le nom est resté à la maison de M. de Richelieu. En vain les jardins ont été vendus en lambeaux, en vain Phôtcl superbe a été démoli, le sarcasme est resté; on dit encore, et l'on dira toujours, le Pavillon d'Hanovre. Si M. le duc de Richelieu eflt gagné cette maison à la Bourse , il y a longtemps que Paris lui eût pardonné celle bonne forhmc ; mais la gagner à la guerre, faire sa Tortime avec gloire, votIîi ce qu'on ne pardonne guère dans aucun pays de l'univers.
CHÂPITBE XI.
iLA J?ASM0®69.
Un aulrc jour nous irons à la Bourse ; puisque nous sommes bien dans le splendide Café, restons-y. Déjà les rues de Paris sont moins remplies que tout à Theure. La Toule allait à ses affaires, elle est arrivée à ses affaires, attendez qu'elle en revienne. Paris est réglé comme la mer, il a son flux et son reflux à certaines heures du jour. Le Café, si rempli tout à l'heure de tant de passions silencieuses, esta peu près vide. Quelques députés du tiers-parti déjeunent tranquillement sans avoir peur d^'arriver trop tard à la séance, car la séance sera rude : M. Fulchiron doit parler en faveur de la tragédie française et protéger Corneille, Racine et Voltaire contre les novateurs. Dans un autre coin, voici un musicien de TOpéra qui attend Theure de la répétition et qui tire sa montre à plusieurs reprises. Dans la me, vous voyez déjà circuler contre
les murs et de leur pas le plus léger quelques petites maîtresses sur le retour; l'heure de la Bourse est pour elles Pheuro de la liberté, et elles en profitent, honteuses cependant d'hêtre si matinales. Ces grands jeunes gens tout blonds arrivent d'Angleterre ; ils en sont à leur premier voyage, et ils s'étonnent de voir si peu de monde venir à leur rencontre. Il y a là des Allemands qui voyagent en philosophes, des Italiens réfugiés qui n^'ont sauvé de la liberté italienne, ce noble débris, qu'aune centaine de mille livres qu'ils viennent manger à Paris, loin du Spielberg; il y a là de malheureux proscrits polonais qui n'ont plus de leur ancienne fortune qu'un million ou deux emportés par bonheur; en un mot, ce lieu-ci est le rendez-vous de tous les riches, oisifs, ou, si vous aimez mieux, de tous les oisifs. On y parlait d'argent tout à l'heure, à présent on y parle de cannes, de cravaches, de chiens, de modes nouvelles. Quant aux che vaux, le grand sujet de la conversation parisienne, ce n'est pas le lieu d'en parler : il y a un club à Paris fondé tout exprès pour cette causerie toute remplie d'émotions Au reste, ne vous fiez guère aux beaux jeunes gens qui parlent incessamment de leur écurie : le cheval est la plupart du temps une illusion à deux francs la course dans l'histoire du beau monde parisien. Si vous ôtes tant soit peu observateur, vous remarquerez, dans une salle du Café, un petit cadre qui a Tair bien inoffensif en apparence. Dans ce petit cadre sont renfermées les annonces des dandys de Paris, écrites à la main. Sur ces petits morceaux de papier vous lisez sans fin et sans cesse les annonces suivantes : — A vendre, un cabriolet presque neuf. — A vendre, un tilbury qui a fort peu roulé. — A vendre, une berline anglaise. — A vendre, une paire de harnais de Brune, aussi bons que neufs. — A vendre, deux chevaux. — Un cheval. — Une jolie petite jument. — Un fusil de chasse. — Un vase étrusque. — S'ils pouvaient afficher leurs maîlresses ayant fort peu servi^ nul doute que la maîtresse ne serait affichée à côté du cheval : car dans ce petit cadre, tous ces petits jeunes
LA FASHION. 6i)
gens ruinés viennent mettre à lencan leur luxe de la veille pour payer à moitié leurs créanciers du lendemain. lavais bcsoin d'un cabriolet et d''un cheval, j*eus bientôt trouvé ce que je voulais dans le cadre en question.
— Monsieur, me disait le vendeur, je vous vends le cheval, le cabriolet, et je vous donne le domestique par-dessus le marché, s'il vous plaît.
— Monsieur, disait le domestique, il m^est dû trois mois de mes gages. . . Cheval, domestique, cabriolet, tout fut à moi pour fort peu d'argent. A la vérité, le cheval était poussif, lessieu du cabriolet se brisa le second jour, et le domestique se paya sur ma montre des trois mois de gages que son ancien mattre lui devait.
Quand je portai ma plainte au garçon du Café : — Monsieur, me dit-il, vous auriez eu tout cela à bien meilleur prix si vous aviez attendu le Mardi-Gras ou le mercredi des Cendres. Ce jour-là, deux chevaux anglais de six ans ne se vendent pas plus cher qu'Hun seul cheval, et Ton a la voiture par-dessus le marché. Tel est ce grand bazar où se vendent tant de choses, où se vendent toutes choses. Paris est un terrain mobile où les révolutions les plus soudaines sont à peine suivies d'un étonnement de vingt-quatre heures. Interrogez les souvenirs du Café de Paris^ et vous resterez bien étonnés de toutes ces histoires surprenantes. Dans le fond de Phistoire, c'est toujours le même héros, c'est toujours la môme catastrophe : un petit jeune homme de dix-huit ans mal accomplis qui s^en vient faire ses premiers essais de la vie élégante avec un peu d'argent comptant que lui a donné sa grand^mère. A peine arrivé, ce bon petit jeune homme est entouré de toutes parts. L^usuriér veut savoir quel est Vavenir de ce jeune homme; la femme galante, qui ne voit pas si loin, se demande s'^il a au moins six semaines à mener la vie des riches ; le marchand de chevaux s'occupe, avant tout, de lui donner un groom de sa main ; bientôt ce ne sont plus que tapissiers, tailleurs, bijoutiers, maquignons et le
resle. Le peu d'argent comptanl s'en va bien vile. L'argenl parti, le prêteur d'argent se présente, et voilà mon jeune homme qui, en moins de six mois, a parcouru d'un bout à l'autre cette pente glisï^ante, jusqu'au jour où il afiiclie luimême , dans le cadre placé là , son luxe passé, sa ruine présente. Alors que devient-il, le malheureux? S'il est resté un homme de cœur et d'esprit, il entre dans la vie laborieuse ; s'il est resté quelque peu jeune et beau, il se marie avec une femme vieille et riche ; ou bien, si son père lui pardonne et le rappelle, alors notre enfant prodigue rentre sous le toil paternel, où il regrette nuit et jour la vie dissipée, les nuits de bal et d'orgie, les amours faciles, tout le vagabondage d'autrefois. — A celte vie malheureuse, il y a encore une issue, la prison pour dettes , cinq années de la vie ; que disons-nous ? cinq années de sa jeunesse en échange d'une paire de chevaux poussifs, d'un tilbury passé de mode, d'un habit râpé, de vins frelatés, et de honteuses amours à la portée du premier venu.
C'était bien la peine d'être jeune, beau et riche, pour venir afficher misérablement toutes ces richesses à la porte du Café fie Pari»!