CHAPITRE XII
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Depuis la révolution de Juillet, le château des Tuileries a grandi de toute la hauteur d*une révolution. Autrefois le château des Tuileries était tout simplement le palais du roi ; ce palaisétait entouré de soldats. Les Cent-Suisses, ces hommes helvétiques, épées plus longues que bien aiguisées, soldats bien plus curieux qu\itiles; les gardes-du-corps, belles cuirasses dorées et à toute épreuve, nobles cœurs, intelligences habiles; la foule des courtisans qui refaisaient de leur mieux Tancien régime, sinon avec le vieil esprit et la vieille grâce française, du moins avec la mémo obéissance obséquieuse : tels étaient les habitants et les maîtres de ce vaste château. Le roi était enfermé le dernier dans les grilles de son Louvre, il était le premier esclave de cette étiquette restaurée; il subissait sans se plaindre, et comme une des conditions de sa triste royauté,
Passant quotidien de ces prêtres et de ces gentilshommes qui s'imposaient au roi légitime en leur qualité de clergé légitime, de noblesse légitime. Dans le fait, ces trois légitimités avaient la même valeur Tune et l'autre , c'est-à-dire qu^elles étaient bâties sur le même sable. Le château des Tuileries, gardé par des gardes-du-corps , servi par des gentilhommes de la chambre du roi , rempli de courtisans et de prêtres, de crachats et de grands-cordons bleus, était une faconde paradoxe hasardé par quelque rhéteur malhabile dans ce pays constitutionnel , paradoxe innocent et peu dangereux , et qui se rattachait à des vérités incontestables, mais passées de mode : la vieille monarchie, les vieilles croyances, la vieille noblesse. Mais il eût fallu à toutes ces antiquités respectables un peuple moins sceptique et moins nouveau.
Aujourd'hui donc que l'on a fait subir à la royauté, cette âme mystérieuse du monde politique , les derniers et les plus sanglants outrages, comment une royauté quelconque a-t-elle |)u songer un instant à se soustraire à cette loi nouvelle des royautés de TEurope qui leur crie chaque matin : — Souviensloi que tu es roi , c'est-à-dire soumis à toutes les vicissitudes des autres hommes? — Nihil humant alienum! Les Français surtout, depuis trente ans, ont-ils assez outragé leur ancienne idole, leur ancien orgueil, leur vieil amour, je dis plus, leur impérissable amour, la royauté ! Rien n'a pu assouvir cette fureur soudaine qui a saisi la nation depuis trente ans, et qui la pousse incessamment à briser tous les pouvoirs, bons ou mauvais , usurpés ou légitimes; il suffit que le roi ait des pouvoirs! Ces Français, qui avaient été les sujets,' ou plutôt les muets de ce despote nommé Louis XIV, ils s'en vont un matin à Versailles chercher le roi et la reine, et lenfant royal et toute cette famille, la sainte prédestinée du malheur, et à travers les haches sanglantes, à travers les piques porteuses de têtes coupées, à travers les malédictions obscènes de la halle, les imprécations furibondes des faubourgs, à travers tout vo
LE CHATEAU DES TUILERIES. g:j
qui élail vice et sang, cruauté et corruption, lâcheté, infamie, on conduit ce roi et celle femme et ces enfants dans ce même château des Tuileries, étonné de tant de fureurs , et qui depuis ce temps n'a plus été que la grande auberge des rois.
Comment donc, je ne dis pas le roi Charles X, l'imprévoyant gentilhomme; je ne dis pas M. le dauphin, ce dernier né de la vieille cité des Bourbons, dernier écho de tant de voix puissantes , dernier effort de tant d'énergie , dernier représentant de tant de héros ; je ne dis pas madame la duchesse de Berri, malgré tout son dévouement, toute sa loyauté, tout son courage; mais au moins comment donc madame la dauphine, cette âme éprouvée par des infortunes plus grandes que n''en ont jamais rôvé les poètes dramatiques les plus impitoyables, comment madame la dauphine, cette intelligence exercée par le malheur, cette enfant gâtée de l'adversité, qui ne lui a épargné. Dieu merci , aucune de ses leçons les plus sévères et les plus injustes, a-t-elle pu prendre au sérieux le palais des Tuileries? Comment a-t-elle osé dire, elle, cette chrétienne sloïque, rentrée dans ces murs par un miracle : Seigneur, twus sommes bteri tct , dressons-y^ s*il vous plaît , trois tentes? Madame la dauphine avait-elle donc oublié, tout comme le roi Charles X, et tout aussi bien que monseigneur le dauphin, la sévère histoire écrite en caractères sanglants sur les murs des Tuileries? Il y a dans le jardin des Tuileries une allée sur laquelle le peuple plaça un ruban vert, pour témoigner qu'il se séparait à jamais de la royauté de France. Ce ruban vert fut un mur d'airain infranchissable; aucune fidélité n'osa le franchir; un imprudent jeune homme, qui avait passé un pied en dehors de ce Rubicon terrible, ôta son soulier devant le peuple, et avec son habit il essuya l'empreinte de cette poussière royale ! Le vent de 93 est venu qui a emporté ce ruban vert, mais la funeste barrière entre le peuple de France et les enfants de saint Louis n'^a jamais été levée. Si madame la dauphine se fût
mise à la fenêtre , elle eût pu la voirencore de ses yeux d aigle, celte barrière infranchissable; mais, au fait, par quelle fenêtre de ce palais madame la dauphine aurait-elle osé regarder le peuple de Paris? A chacune de ses ouvertures, le roi Louis XVI , sommé de comparaître, a été insulté en personne! à chacune de ces fenêtres, la reine, cette malheureuse Antoinette d'Autriche, rappelée par les voix vineuses des furies de la guillotine, était forcée de venir nuit et jour et de tendre à ce peuple abominable ses mains suppliantes et son enfant! Je ne conçois pas, en vérité, à présent que j'y pense, que cette famille de rois proscrits ait osé rentrer dans ce château des Tuileries, si rempli pour eux de désastreux souvenirs. Dans ce château des Tuileries, il y a une porte par laquelle est entré le roi Louis XVI comme un captif qu'on jette en prison ; dans ce château des Tuileries, il y a une porte par laquelle est sorti le roi Louis XVI pour aller dans sa prison du Temple; dans ce château des Tuileries, il y a un lit, le lit de la reine de France, qui a été souillé, tout chaud encore, par des baïonnettes sanglantes! — Et voilà pourtant le château qu'ils allaient habiter, et voilà pourtant le lit souillé dans lequel ils croyaient dormir, les insensés !
Bientôt ce roi, Louis XVI, chassé de ce palais déshonoré des Tuileries, fut tratnéde la prison du Temple, son dernier palais, à l'échafaud, son dernier trône. Au moins, cette fois, la mort sauvait le roi de l'insulte; au moins, cette fois, sur ce trône ensanglanté, on coupait la tête du roi, on ne la coiffait pas du bonnet rouge I N'importe, l'atteinte, pour être plus honorable, n'en fut pas moins entière. Les sujets des rois de France, qui s'étaient d'abord étonnés de la quantité de larmes que contenaient Us yeux des rots, finirent par s'étonner du peu de sang que contenaient leurs veines. Ce roi égorgé précéda de quelques heures dans la tombe son clergé et sa noblesse, égorgés par le même couteau. Quelques jours plus tard, la reine elle-même, oui, la reine, cette noble femme, cette mère, cette sublime malheu-