‹ Un hiver à ParisChapitre 19 sur 74 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

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On écrirait une belle histoire avec le château des Tuileries. Dans ce Paris qui n'est pas crédule, Dieu merci, vous entendez plus d^un homme du peuple vous raconter sérieusement que le palais des Tuileries est habité par un génie malfaisant, le petit homme rouge, qui se montre à de certaines heures funestes. — On Ta vu en 1814, — on Ta vu en 1830, — on l'a vu qui se promenait autour du drapeau le jour où mourut M. le duc d'Orléans. Ainsi le château des Tuileries a passé à Tétat de légende; le peuple en a peur, lui qui n'a peur de rien ; tous les nouveaux venus au pouvoir en ont peur.

U n*y eut que Napoléon Bonaparte, quand il eut jeté avec le fer et le feu, avec la gloire, avec Pinnocence d'aune vie qui n'avait appartenu ni au passé royal ni au passé républicain de la France, les premiers fondement.^ de sa loute-puissancc, mo-

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uument d'airain aux pieds d'^argile, qui osa prendre, coiniue un roi, possession du château des Tuileries. Cet imprévoyant grand homme, arrivé au faîte humain , s^imagina qu'il était parvenu au faîte royal. 11 se dit que s'^il y avait des brèches au palais des Tuileries, on n'avait qu'à y mettre de la pierre; que s'^il y avait du sang sur les murs, on n'avait qu'à les passer à la chaux vive; que si les grilles avaient été forcées , il fallait les entourer de canons, et que pour gardes-du-corps et pour cenl-suisses, il avait Aboukir, léna, Wagram, AusterlitzT 11 se figurait, celui-là aussi, que Thisloirede France commençait à lui, TEmpereur! que la royauté de France commençait à lui, l'Empereur! qu'il n^avait fait que reprendre sa couronne dans le trésor des rois de France, son ampoule à Reims, son oriflamme à Saint-Denis ! S'il avait eu le temps, il aurait intenté un procès à la vieille race de saint Louis, pour avoir occupé ses Tuileries et pour avoir usurpé son trône si longtemps ! Voilà comment il croyait à sa fortune.

Qui saitP 11 y a tant d'^influences inconnues dans les lieux qu'habitent les hommes ! Vous étiez joyeux tout à Theure, et tout d'un coup votre guide vous arrête sur les ruines de quelque cité anéantie : Campas ubi Troja fuU ; et tout d'^un coup votre sourire s'arrête et vous voilà devenu tout pensif. Je doute que Voltaire lui-même, s'il fût entré par une douce soirée d'été dans quelque sainte cathédrale à demi éclairée par les derniers feux du jour, et s''il se fût trouvé seul, dans Tombre colorée des vitraux, au milieu des derniers parfums de l'encens et des derniers soupirs de l'orgue, ne se fât pas mis à genoux comme un catholique fervent aux pieds de Notre Seigneur Jésus- Christ, son ennemi éternel! Ainsi peut-être le château des Tuileries eut son influence inévitable sur le jeune premier Consul d'une république de dix ans, déjà vermoulue. Du haut de ces voûtes solennelles descendait sur le jeune Bonaparte le souvenir vivant toujours de la puissance absolue qui avait élevé ces murailles. L'écho de ces vastes salons répétait in-

LES CENT-JOURS. 7i

ccssamriieiU des ordres absolus; el désormais ce palais des Tuileries avait été é\c\é par des sujets pour leur inaUrc. C'esl Hinsi que le premier Consul, quand le jour fut venu, se trouva tout posté pour passer Empereur. Iloccupail les Tuileries, donc il était le maître. Il s'était assis sur le Irône, donc il devait régner. En conséquence, il envoya chercher le pape pour le sacrer Empereur et Roi, comme plus tard il envoya chercher nno archiduchesse d' Autriche pour lui faire un dauphin impérial. Eût-il jamais osé dire à l'empereur d'Autriche : — Envoyezmoi voire fille! s'il n'etU pas habité le châtean des Tuileries; s'il n'eflt pas embrassé d'un coup d'oeil ce vasie ensemble de dômes, de palais, de jardins, d'eauqui coule; s'il n'eût pas dit en lui-môme : Voilà le domaine d'une impératrice, d'une fîHc des Césars, à coup silr !

Toutefois, même au plus fort de .'^es illusions, l'entpcretii' Napoléon 1" ne se sentit pas assez roi pour se tenir renferme dans ces nobles murs. .\ peine se donna-l-il le temps île [>eu pler les Tuileries de chambellans , gardes, maîtres de cérémonies, maîtres d'hôtel, pages, dames d'honneur, genlilsliomme.", princes, ducs, barons ; à peine, en un mot, eut-il peuplé ce pa lais des rois, selon l'ancienne éliquelle royale, de toutes les inutilités cliamarrées et brodées qui composent ce qu'on ap-

pelle une cour, qu'il sortit du palais pour retourner dans son camp, qu'il abandonna ses courtisans pour retrouver ses soldats, la royauté pour la victoii-eî II échappa ainsi longtemps à celte demeure menaçante , ù cette influence sinistre, à ce château des Tuileries usurpé ; la seule chose qu'il eût usurpée : car la gloire, la victoire, la puissance, il les avait conquises. Aussi est-il tombé pour ce qu'il avait usurpé^ non pas pour ce qu'il avait conquis.

Quand les Bourbons, rappelés par la lassitude de la France, par les armes deTEuropeet parM. deChateaubriand, rentrèrent un jour dans le château des Tuileries, ils eurent peine à croire à leur bonheur. Ils ne songèrent à aucune des infortunes dont ces lambris avaient été les témoins indifférents ; leur premier soin fut d'*effacer sur ces murailles les aigles impériales qui y déployaient leurs ailes fatiguées, et qui tenaient dans leurs serres énervées la feuille de laurier desséchée. On regratta avec soin tout le palais, comme si un pestiféré venait d^en sortir. Hélas ! c'était quelque chose de plus triste qu'un homme tué par la peste : c'était la plus grande autorité de son siècle qui venait de se laisser choir. Quand son palais fut badigeonné à neuf, quand son lit fut refait tant bien que mal, Louis XVIII se mit à Paise, il s'^étendit sur ce trône et dans ce lit bien mieux qu'il n'avait fait dans son royaume anglais d'Hartwell. Louis XVIII, qui était pourtant un homme d'^esprit, à ce qu'on dit, était si persuadé de Péternité désormais impérissable de la légitimité, ce nouveau principe, vieux comme toutes les révolutions, qu'il remettait en lumière, que pas un seul instant il ne vint à penser qu'ail habitait tout simplement une maison décriée, une hôtellerie mal tenue et mal gardée, incessamment ouverte à tous les vents de l'adversité. Bien plus, il vit partir en riant les armées alliées, ses protectrices, et au lieu d'arrêter en suppliant le dernier Cosaque, il vit partir le dernier Cosaque avec ce rire voltairien qui ne Pa jamais quitté. Ce roi ne comprenait pas que sans Cosaques sa royauté était trop vieille.

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