LES CENT-JOURS
et que sa Charte était trop jeune pour le défendre. En conséquence, un courrier venu des frontières frappait, une nuit, à la porte des Tuileries. Ce courrier frappait comme frappe une mauvaise nouvelle; on lui dit que le roi dormait, il répondit qu'il fallait réveiller le roi , car on avait vu sur la route un petit homme en petit chapeau, vêtu de gris et les mains derrière le dos, qui arrivait à pied et tout seul , Tépée dans le fourreau, pour reprendre le trône constitutionnel de France sur ses rois légitimes. Ainsi parlait le courrier, et il ne voulut rien accepter pour prix de sa nouvelle : il en faisait la charité à la maison de Bourbon.
Donc il fallut que Louis XVIII quittât à Tinstantmème celte maison garnie aussi vivement que sMl eût été surpris par Pincendie. Il ne prit même pas le temps de faire ôter les draps de son lit et les ordonnances médicales dosa chambre. De son côté, l'Empereur arriva si vite, qu il trouva le lit défait, les médecines éparses, et, sous le lit, des os de poulets à demi rongés. Je tiens ce dernier détail d'une belle dame, courtisane du malheur, qui frappa chez TEmpereur de retour, à une porte bien connue d'elle et au nom de leurs anciennes amours. Elle entra au moment où TEmpereur parcourait sa chambre à coucher : — Tenez, regardez, dit PEmpereur en prenant la main de cette femme! S'^ils n'^avaient fait de ma chambre à coucher qu^une cuisine! mais ils en ont fait un chenil!
Combien de nuits Napoléon Bonaparte passa-t-il dans ce palais retrouvé? et combien d'heures de sommeil y trouvaiA\? Quelles exclamations de désespoir entendirent ces murailles! Quelles plaintes répéta cet écho ! Que faisait-ii, le grand Empereur tombé, à Pheure de la nuit, lorsqu'il cherchait vainement dans le ciel le feu obscurci de son étoile ? Il eût donné le reste de ses cent jours pour une heure de sommeil . Lui, cependant, Louis XVIII, il avait dormi sur le volcan des Tuileries, car c'est le bénéfice des rois de droit divin de dormir sur la divinité de leur puissance; c'est le chevet sur lequel reposent les têtes
royales. Mais Terapereur Napoléon, roi de la force, fait empereur par la victoire, sur quoi donc pouvait-il dormir, à présent qu'ail n'avait plus pour protéger son sommeil, ni la force, ni la victoire ? Donc, il courba son front devant cette nécessité inflexible, il se résigna ; seulement, il se prit à rire de pitié en songeant à cette royauté vermoulue de la maison de Bourbon qui allait revenir contre l'Empereur, sans se douter qu'elle venait en effet contre la liberté.
L'Empereur sortit donc encore une fois (la dernière) du château des Tuileries; que n'aurait-il pas donné alors pour n'être jamais rentré dans ce palais fat^il? L'^ablme de Waterloo Pattendait, et il s*y précipita tête baissée avec son armée, dont il n'^avait plus que faire et qui n'avait plus rien à faire sans lui. 11 y eut ici une trêve dans les guerres du monde, trêve nécessaire, car le monde était fatigué et n'^en pouvait plus. La guerre veut du sang et de Tor, et, en 1815, dans toute l'Europe il n'y avait plus une goutte de sang, plus une once d'or pour les batailles. Il faut donc mettre ici une belle et correcte page blanche de dix années , pendant lesquelles la France paya ses dettes et pansa ses blessures. Mais aussi dix ans plus tard, la France heureuse, repeuplée, riche, oisive, s^aperçut un beau jour quelle avait été vaincue à Waterloo et que l'Empereur venait de mourir à Sainte-Hélène. Alors ce furent des cris, des clameurs, des chansons, des regrets, des injures, des déclamations furibondes; on revenait à l'empereur Napoléon par la liberté.
Ce qui fut triste aussi, ce fut le départ de celte autre femme, Majesté autrichienne, qui sortait des Tuileries, chassée et fugitive, tout comme Marie-Antoinette, sa cousine, était sortie captive et proscrite. L'*impératrice Marie-Louise, cotte femme qui, tout au rebours de Marie-Antoinette, ne fut jamais au niveau de ses grandeurs non plus que de ses misères, s enfuyait de ce trône, chassée par les propres soldats de son père. Elle quitta sans lui donner un regret, un coup d'œil, un
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adieu, celle demeure où elle avait passé quelques-uns de ces jours que les Dieux eux-mêmes n'ont pas r)!ivés.
Avec elle fuyait aussi cet enfant à demi Bonaparte, né roi de la Rome-Française, morl prince autrichien. Trisie fuite! Mais celle malheureuse femme ne songeait pas quel empire elle enlevait à cet enfant! hélas! elle ne s'inquîéla guère que pour son trésor, que des soldats autrichiens voulaient lui prendre. Ce trésor, c'était quelque argent qu'elle avait sauvé du naufrage, comme si Pargenl était chose royale.
Fuite pour fuite, j'aime mieux la fuite du roi Charles X. Ce noble roi, bienveillant, courageux, résigné, honnéle homme, loi-chevalier, fut renversé par un coup de tonnerre qui grondait depuis 1820 sur sa télc. Alors, comme un homme de sang-froid réveillé en sursaut, Charles X fit sa prière ; puis il se releva, et il dil comme Louis XVI «.Partons!» Il partit aussi résigné.
ï8 UN HIVER A PARIS.
Il s''assura que son monde le suivait, el sans verser une larme, sans pousser un soupir, il regagna les côtes de Cherbourg, où rallendail celle mer traversée tant de Tois dans des appareils si divers el pour des causes si différentes. Il avait si peu d^argenl, qu'il fut obligé d'en emprunter, lui, te roi, à Sa Majesté M. Oditon Barrot, et, vraiment, il était temps que M. Odilon Barrot ouvrît la bourse de cette nation ingrate : Monseigneur le duc de Bordeaux avait tant joué avant de partir, il avait parcouru d'un pas si animé, si leste, si heureux, les jardins des Tuileries, beaux arbres, doux ombrages, solitude habitée, bassins où se jouent l'eau el le soleil , demeures souveraines à Pusage des enfants que Labniyère appelle U$ fils dt$ Ditux, que Monseigneur le duc de Bordeaux, enfant destiné à la plus belle couronne de Tunivers, lorsqu'il abandonna le jardin des Tuileries, n^avait point de souliers à ses pieds.