‹ Un hiver à ParisChapitre 21 sur 74 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

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Cependant, en 1880, le peuple, qui n'hélait pas eotré au palais des Tuileries depuis 1702, voulut prendre sa revanche. Il se précipita, de tout le poids de sa colère et de son mépris, dans ces murs qu'il avait respectés si longtemps; il brisa tout ce qu'il rencontra sur son passage; il s'enivra avec le vin des caves, il mangea les confitures royales, il se coucha dans le lit du Roi, il prit place sur le trône légitime, il hurla ses chansons dans ces murs, il ne respecta même pas la chambre de madame la Dauphine, ce sévère type du malheur et de Tauslérite chrétienne ; puis, quand il n'y eut plus là-dedans ni une bouteille à vider, ni un meuble à briser, ni une place à profaner, quelqu^un, ce quelqu'un homme d'^esprit qui se rencontre toujours à propos quand les révolutions sont accomplies, un habile qui voulait se défaire de ces héros improvisés des trois jours, vint dire au peuple que les soldats de Charles X

rallendaient à RainjK)uilIet. A cette nouvelle, le peuple reprend ses armes et il court à Rambouillet, où il espérait se mesurer de nouveau avec la garde royale. A Rambouillet, il ne trouve que des fusils jetés par terre, des bouteilles vides, un palais dévasté : — Ce n^élait pas la peine de nous faire quitter nos Tuileries! se dit le peuple, et aussitôt il fit atteler ses voilures, — les voitures du roi Charles X, — et il revint à Paris de toute la vitesse de ses chevaux, — les chevaux du roi Charles X.

Mais, dans cet intervalle, quelque autre habile, un de ces hommes qui devinent à Tavance les monarchies qui s'^élèvent, qui abandonnent vingt-quatre heures avant les autres les monarchies qui succombent, avait déjà fermé, de sa propre autorité, les portes du châ^au des Tuileries. Alors on dit au peuple, qui revenait gaiement pour rentrer dans son château, que chacun eût à letourner près de sa femme, et que la Révolution de Juillet ne répondait pas des suites conjugales de trois nuits passées loin du logis. Aussitôt voilà mes vainqueurs qui jettent leurs armes, qui laissent là leurs voitures, et qui partent en toute hâte dans leur ménage, à grande peur d'être grondés par leurs femmes et d'hêtre appelés fainéants!

Il y eut tout de suite une main invisible qui s empara des fusils des vainqueurs de Juillet pour ne jamais les rendre. On ramena les chevaux dans leurs écuries , les voitures sous la remise, et le château des Tuileries fut fermé, comme on dit sur les affiches de théâtres : — Pour cause de réparations et pour les répétitions de la pièce nouvelle,

C*est ainsi que, peu à peu, ce grand abri de tant de scènes et de tant de révolutions improvisées reprit une face royale. Après quelques instants d'hésitation, et sur les vives instances de M. Casimir Périer, Sa Majesté nouvelle le roi des trois jours s'^en fut habiter le château des Tuileries. Il quitta, non pas, dit-on, sans regrets et sans de longs adieux, ce Palais-Royal où il avait refait sa fortune. Une fois dans ces demeures de la

toute-puissance, le roi Louis-Phi tippc eut bientôt fait des T>iiieries une bonne et hospitalière maison qui se souvient de sa double origine : origine royale, origine populaire.

Voilà donc les Tuileries une autre fois restaurées! Moi, cependant, qui avais appris à Tond cette histoire, el qui venais de la lire dans les vieux souvenirs de la Révolution de Juillet, jugez de mon élonnement quand je vis toute chose à sa place, le soldat sous les armes, le cavalier à cheval, te Carrousel tout en armes !

Kt, bien plus, quel est ce cortège de voitures qui s'avance à pas lentsl* Cest la livrée royale; ce sont les chevaux du sa-

cre, quand le roi acluel était le duc d"Orléans; c'est Piolroducteur des ambassadeurs , qui est allé chercher , et qui le ramène pour sa seconde ambassade, Tambassadeur de la Sublime-Porle, Son Excellence Réchid-Pacha; Récbid, ce Parisien de Constantinople , poëte élégant, dont les molles élégies font la joie et l'orgueil du Bosphore de Thrace, homme d'état lout rempli de prévision calme et de sagesse hardie, Anglais par le caraclère^ Français par le langage, par l'urbanité, par la politesse, et très-populaire dans celte France où l'esprit, la bonne grâce et la poésie vous donnent droit de cité à coup sAr. Les gens de lettres et les artistes savent son nom, les belles dames le saluent quand il se montre, le Roi l'a nommé grand'Officier de la Légion-d'Honneur, le peuple le regarde passer dans ces belles voitures que le peuple regarde avec un air de componction^ et non pas sans quelques regrets, parce qu'il se souvient qu'à bien prendre, il s^est promené, lui aussi, en ausâi bel équipage pendant trois Jours.

CHAPITBE XY.

is, L©yva2.

Maintenant, passons, s^il vous platt, du palais des Tuileries dans le jardin des Tuileries; passons des affaires aux [)laisirs, des inquiétudes sans fin aux innocentes joies, de la nouvelle royauté de la France à Tenfance royale de la France qui sépanouit là-bas sous ces arbres. L'aspect général du château des Tuileries est, sinon imposant^ du moins magnifique. Pour le brenvoir, il faut arriver par la place Sainl-Germain-rAuxerrois. Quand vous avez salué Irisiementia vieille église de Saint-Germain-rAuxerrois, autrefois la paroisse des rois, église dévastée et profanée, un jour de carnaval, par des hommes en habits de Gilles et d^Arlequins (ô vengeance des peuples ! la Saint- Ikirtbélemy n'a-t-elle pas été sonnée par le bourdon de ces sombres tours ?), ruine restaurée epfin et sauvée pour longtemps, si les révolutions le permettent, vous avez devant vous

la colonnade du Louvre, ce chef-d'œuvre qu'ion mettrait au rang des merveilles si, dans ce dix-neuvième siècle rempli jusqu'aux bords, on pouvait donner encore à quelqu'^un ou à quelque chose le nom de merveille. Celte façade est si légère et si grande à la fois, elle réunit à un si haut degré les deux plus excellentes qualités de Parchilecture, la force et la grâce, qu'ion ne peut se lasser de Tadmirer. Mais voyez Pimprévoyance française ! toute celte magnificence où respire le grand siècle est entourée encore, à Theure qu'il est, et pour Irois siècles au moins, d'une ignoble palissade en planches, bonne tout au plus à défendre un carré de choux. Tout le palais est renfermé dans cette ignoble enceinte : on dirait la perle de Cléopâtre conservée dans le fumier des écuries. Bien loin d'^avoir planté tout autour de ces murs superbes quelques arbres magnifiques, comme c'était la volonté du grand architecte Perrault, on a laissé pousser tout à leur aise mille plantes parasites qui s'élèvent sans pudeur à celle ombre splendide. Pour remplacer le fin et frais gazon qui eût servi de charmante bordure à ces pierres ciselées, vous avez d'^horribles chardons qui lèvent leur lôle menaçante contre ces dentelures si délicates. Cest hideux à voir, lant de richesse et tant de négligence réunies ! le chardon, plante des ruines, qui menace du fond de son néant ce palais inachevé, ces nobles murs que rien n'abrile, pas l'ombre d'^un tilleul pour rafraîchir leur tète échauffée par le soleil, pas un tapis de mousse pour reposer leurs pieds faligués! Qualre ou cinq générations de rois, ou de républiques, ou d'empires, ou de Charles, ont passé sous ces voûtes, sans songer à planter un arbre, à semer un peu de gazon , à enlever ces barrières en bois peint et pourri ! Bien plus, la Révolution de Juillet, embarrassée de ses morts des Trois- Jours, a imaginé de venir creuser au pied de la colonnade (lu Louvre une immense fosse. Dans celle fosse, la Révolution est venue vider plusieurs tombereaux de morts. Ils onl tous élé précipités péle-mèle dans la même terre el dans la

même gloire. Le canon de la place de Grève tonnait encore, le drapeau tricolore venait à peine dètre arboré, que ce même peuple, tout brûlé de la poudre et du soleil, s'en vint chercher un prêtre à Téglise Saint-Germain-l'Auxerrois, pour prier sur cette tombe enlr'ouverle. Le prêtre arriva, revêtu de ses babils sacerdotaux, et il bénit ceux qui venaient de mourir pour chasser du trône légitime le roi Charles X et sa famille! La tombe fut refermée au milieu des larmes et des cris de joie, larmes de deuil , cris de victoire. On entoura le tombeau de quelques planches noircies et surmontées d'^un drapeau tricolore. Un chien perdu, qui se trouva là par hasard, fut attaché à cette colonne funéraire et gardé par une sentinelle, et sur le chien du Louvre un illustre poète a fait une chanson. Quelques jours plus tard, ce tombeau des héros de Juillet fut renfermé dans Penceinte de planches qui entoure le Louvre. La sentinelle qui gardait le tombeau avait été relevée sans qu'on la remplaçât; le chien caniche avait été rendu à la liberté, et il avait été chercher un nouveau mattre; si bien que de cette ovation à la fois héroïque, religieuse et poétique, il ne resta absolument rien, pas même la chanson du poôte. Ce que c'^est que de nous !

Il faut dire cependant que les morts enterrés là n'^ont guère attendu plus de dix années le grand jour du tombeau et de la récompense. Une colonne en bronze leur a été dressée tout au bout des boulevards et sur remplacement de la Bastille. Il est vrai que c'^est bien un peu une colonne de pacotille, qui ne res* semble en rien à celle de la place Vendôme, bronze triomphant et animé du haut en bas par les plus habiles sculpteurs ; mai$ enfin mieux vaut être enseveli avec honneur à cette place que d'hêtre jeté dans un coin du Ix)uvre, où Ton se souvient de vous à peine une fois tous les ans.

Quand vous avez ainsi jeté votre coup d'œil sur ces tristes ruines d''un palais inachevé, sur cette malencontreuse palissade en mauvaises planches qui gâte Teffet du Louvre et qui attriste

tous ceux qui passent, vous entrez dans la cour du Louvre par une grande porte quon dirait faite pour des géants, et alors, par le ciel ! voici bien une autre désolation! Cette cour du Louvre est peut-être, à n'*en considérer que les infinis détails, ce que Paris renferme de plus riche et de plus beau. Elle est brodée du haut en bas par ces mains de fées que le XVI<^ siècle italien avait prêtées à la France comme le plus beau don qu'ion pAt lui faire. Jean Goujon éclate et brille de toutes parts sur ces nobles murs» Cariatides^ bas-reliefs, festons, statues, colonnades, c'^est à ne pas en croire ses yeux. Figurez-vous tout un poëme qiii se déroule devant vous; non pas un de ces poèmes primitifs, qui ne valent guère que par une certaine naïveté sauvage, génie sans élégance, pas^siou sans frein, enthousiasme sans limites et sans retenue ; il s'agit ici dun de ces beaux ouvrages où Part et le goût s'entendent et s'accordent a merveille, où Pinvenlion est réglée par le plus bel ordre, où l'enthousiasme obéit à la plus sage raison. Richesse réglée et correcte, telle est la cour du Louvre. Mais, hélas! ne jetez qu'un seul coup d'^œil sur tous ces chefs-d'œuvre; car, si vous vouliez y regarder de plus près , quel désordre ! quel abandon ! Vous n'avez devant vous qu^une ruine, et la plus affligeante de toutes les ruines, la ruine d^un monument qui n'^a pas été achevé, la mort d'un palais qui n'^a pas vécu, de nobles pierres que n'ont pas habitées les hommes, un grand siècle sans souvenir, un écho qui n'*a rien à vous dire, des escaliers qu'un pas humain n'^a pas foulés, un désert bâti, un silence qui n'a pas commencé par être le grand bruit, le vide affreux aux mêmes lieux où vous cherchiez le mouvement, le bruit, la fête, la gloire, Part, la puissance, le malheur, la révolution, la défaite, tout ce qui compose cette chose sans nom qu'on appelle le pouvoir!

Singulier penchant des Français à tout entreprendre, à ne rien finir! tout de feu d'^abord, tout de glace ensuite. Qui dit aux Français : le I^uvre ! dit autant, dit beaucoup plus que

si Ion disait à Méhémet-Ali : les Pyramides! Eh bien! dans toute cette foule d'^oisifs ou de gens occupés, qui passent et qui repassent, qui vont et qui viennent sans fin, sans cesse, sans repos, sous les guichets du Louvre, il n*y a pas un homme qui pense une seule fois que cest grand dommage de laisser ainsi le Louvre inachevé, que c'est là un désordre peu honorable pour. la France; que si cette merveille si bien coipmencée était enfin complète, Paris pourrait se vanter, à bon droit,,du plus magpifique monument dalunivers ! Figurez-vous en effet quatre palais les uns sur les autres, une ville entière ioute à jour, brodée et ciselée. et éclatante ; tous les arts réunis dans ces murailles, tous les chefs-d'œuvre, toutes les renoinmées, toutes les gloires, toute la puissance. Le Louvre, s. il était réuni aux. Tuileries, formerait sans contredit le plusétonnant, le plus rare et le plus magnifique assemblage des plus belles et des plus grandes choses qui se pourraient admirer sous le soleiL Que dis -je, le Louvre réuni aux Tuileries! il s'^agit bien de cela ! Il s'^agirait seulement de terminer la cour du Louvre, de la débarrasser des pierres qui. l'^obstruent, de combler les ruines qui en font un bourbier en hiver, une niinc de sable en été. Finir le Louvre! On demande seulement qu'on débarrasse les belle3 colonnes du Louvre du plâtre qui les recouvre, on demande que ron mette des vitres aux fenêtres du palais; car fi^gurez- vous ^que les fenêtres de cette noble maison n'^ont pas de vitres; l'eau et le vent, et Phiver, hôtes incommodes et destructeurs, entrent et soufflent incessamment dans, cette demeure, comme si c'^était un château abandonné dans les Alpes. Aux plus basses fenêtres du Louvre, j'ai remarqué qu'on avait remplacé, les grandes vitres par quatre petites vitres qui coûtent moins cher, économie d'*épicier dans son arrière-boutique ; et toqt ce beau palais est ainsi abandonné au froid, au chaud, au yent, à la boue, à la poussière; nul ne Thabite, nul ne le répare; personne n'a intérêt à conserver ces plafonds qui tombent, ces bois précieux qui se dé-

gradcnt, ces grilles qui se rouillent , ces ardoises que le vent emporte. Au moins la République, qui ne se piquait guère datticisme, avait logé dans le Louvre quelques artistes et quelques poëtes dont les femmes avaient soin de balayer les toiles d'^araignées ; la Restauration a chassé de ces demeures les poètes et les artistes, et elle n'a mis personne à leur place. A rheure qu'il est, on parle de placer au Louvre la Bibliothèque Royale ; ce serait un lieu quelque peu bruyant pour l'étude, mais enfin le Louvre serait habité; sinon par des princes , — mais où sont les princes? qu'appelez-vous des princes aujourd'hui ? — du moins par les princes de la pensée, par les rois de la parole, par les dieux de la poésie et de l'histoire : Homère, Virgile, Platon, Descartes, Démosthènes, Mirabeau, les seuls rois qu'ion n'ait pas détrônés, les seuls dieux dont on n*ait pas brisé les autels.

De cette première cour des Tuileries, vous passez dans une autre cour immense qui est en pleine démolition, celle-là. A votre gauche, vous avez le Musée de France, noble musée; aussi, pour le bien voir, il nous faudrait un autre soleil que le soleil de Thiver. Autrefois, entre le Louvre et les Tuileries, il y avait une place entière chargée d^ maisons, d'hôtels, de rues; l'empereur Napoléon, qui avait le sentiment de toutes les grandeurs, avait décidé que , lui régnant, les Tuileries et le Louvre ne seraient qu'Hun seul et même palais, tout rempli de la même grandeur impériale et royale. En conséquence, TEmpereur avait acheté toutes les maisons qui étaient devant son soleil ; mais il n'avait pas eu le temps de les faire abattre : la gloire et Waterloo Pen ont empêché. I^ Restauration, qui eut peur de tous les projets de l'Empereur, s'estima trop heureuse de retrouver le Louvre tel quel, et aussi les Tuileries; et, dans sa joie, elle ne demanda pas à réparer, à sauver, à agrandir ; elle se fit petite, elle se cacha dans sa maison tant qu'elle put, de peur que les révolutions ne vinssent l'y découvrir : elle eût été bien effarouchée si on fût venu lui proposer d'achever

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le Louvre, et de mêler le château des Tuileries à ce séjour des artistes, à cette grande route par où passait le peuple chaque jour. Louis-Philippe, qui est au-dessus de toutes ces peurs mesquines, ne demanderait pas mieux que d'^entreprendre cette illustre tâche, pourvu qu^ilfût dignement secondé; et, à coup sûr, le Louvre serait achevé par ce roi, le prolecteur des palais qui tombent, si seulement il avait à son service Tancienne liste civile de la Restauration.

Cependant, le roi actuel se dédommagea de cette contrainte en faisant balayer la place qui obstruait les Tuileries. Il démolit chaque jour les plus tristes maisons en attendant qu'ail y puisse amener le Louvre, comme on dit que la mer doit un jour arriver à Paris. Chaque jour, la route que le Louvre aurait à i'airc pour donner la main aux Tuileries, s'^aplanit et se déblaie. Avancez donc avec moi parmi ces ruines, ruines amusantes à voir, celles-là. Voici que nous passons sous un beau petit arc de triomphe, assez mal placé à la porte du palais des Tuileries. Cet arc de triomphe est du goût de l'empereur Napoléon et de M. Fontaine, son architecte. On l'avait élevé pour y placer les chevaux pris à Venise, nobles coursiers que Venise elle-même avait dérobés à Constantinoplc. Après Pinvasion, Venise reprit ses chevaux, et à la place des chevaux de Pempereur Constantin , Louis XVIII fit placer quatre chevaux de course, qui s'essoufflent à courir après je ne sais quel fantôme de gloire et de liberté. Nous voici maintenant dans la cour. Le vieux palais nous regarde de toutes ses fenêtres, ou plutôt, toutes ses fenêtres sont à jour, et nous pouvons voir ce qui s'^y passe. On dirait, en effet, que le roi des Français habite un palais de verre. Vous passez ensuite sous le vestibule du château. A la place de cet escalier étroit et mesquin qui conduit à la salle des gardes, il y avait un escalier vraiment royal qui servait à merveille toute cette représentation et toute cette étiquette. Louis-Philippe a fait disparaître cet escalier dont il n'^avait que faire, pour construire à la même place un salon d'^entrée dont il avait besoin.

Ce roi-là est avant tout un homme qui aime ses aises et celles de sa Tamille. Pour lui, la représentation royale ne vient qu'^après le bien-être bourgeois. Il ne sera pas fâché d'être entouré d'^un peu d^étiquette, pourvu que cette étiquette ne prenne rien sur la liberté de ses mouvements. Je ne sais pas, ou plutôt je sais bien ce qu'il répondrait si son architecte venait lui dire : — Sire , il Faut vous passer ou d'une salle du trône ou d^une salle à manger. Tant pis pour la salle du trône; il n'y a pas de bourgeois aimant le confort^ qui ne restât pourtant épouvanté en songeant à tout Targent que Louis-Philippe a dépensé, rien qu'à faire établir des salles à manger, des cuisines et des couloirs. — Quinze cent mille francs pour les cuisines du château de Foniainebleau, où il donne à dîner deux fois par an! — Un million pour les cuisines du château d'Eu, où il dîne à peine tous les deux ans !

Aussi, quand, forcé par Casimir Perrier, qui, en fait de rois français, ne reconnaissait que le roi logé aux Tuileries, Louis- Philippe s'en vint s^établii* aux Tuileries, son premier soin fut d'^assainir cette demeure royale, qui, dans plusieurs parties, ressemblait à un cloaque. On refit les planchers qui se lézardaient^ on (Changea les tapis qui n'avaient pas été battus depuis quinze ans, on mit de plain-pied les appartements qui se liaient par des escaliers de bois, on donna du jour el de Tair à des corridors qui n'avaient ni jour, ni air; faut-il donc tout vous direP on établit trois cents lieux d'aisance dans ce noble palais qui en manquait; un salon manquait encore sur la façade du jardin, Louis-Philippe fit bâtir intrépidement un grand salon sur la façade même, si bien que la façade en fut détruite. Or, celte façade était le chef-d'^œuvrc de Philibert Delorme. Vous jugez des clameurs du Parisien. Toucher à son château des Tuileries! Lui gâter à plaisir la façade de son Philibert Delorme! Remplacer ces deux charmants balcons de la Renaissance par une lourde maçonnerie ! Ce fut dans tout Paris un bruit H ne pas s'entendre. Louis-Philippe répondit à toutes ces

clameurs en se faisant pour lui-même et à son usage particulier un petit jardin entouré d'^un vaste fossé tapissé de verdure. Il prétendit qu'il n'était pas juste que lui, le roi, habitant des Tuileries, il fût le seul à ne pas se promener dans son jardin, et que du moins il en voulait avoir sa part. Aussitôt les clameurs de recommencer, et le Parisien d'enlrer en fureur de plus belle! Voilà qu'ion lui prenait non-seulement son palais, mais encore son jardin; et, non contentde lui prendre son jardin, on lui creusait un fossé. Le roi se plantait des arbres pour lui tout seul ! des (leurs pour lui tout seul ! il envoyait chercher dans /«tir jardin des statues pour lui tout seul ! On ne pourrait plus aller jusque sous les fenêlres pour voir passer la cour quand elle allait à la messe! Et puis, voyez le grand crime ! il fallait faire six pas de plus pour aller gagner le Pont-Royal ! Les plaintes étaient féroces. — Paris était gros d'une révolution.

Le roi répondit aux plaintes de Paris en faisant fermer les portes du jardin des Tuileries à lout homme qui était en veste et en casquette, à toute femme qui était tête nue ou en bonnet. — Ainsi était rétablie la consigne de Tex-roi Charles X.

Le peuple perdit ce jour-là le dernier des droits qu'il avait conquis sur la monarchie aux trois jours de la Révolution de Juillet : — son droit d'entrer au jardin des Tuileries en veste et sans chapeau.

Une fois que le roi eut bien prouvé qu'il voulait se servir à sa guise et comme il Tentendait du château des Tuileries, les plaintes cessèrent. Le Parisien, qui tient à son jardin, cessa de le disputer au roi, tant il eut peur que le roi n'en prit une plus grande part. Vint l'hiver : le roi donna des bals à tout Paris dans le même salon qu'il avait conquis sur la façade des Tuileries, et tout Paris trouva que Louis-Philippe avait bien fait d'usurper encore cette magnifique salle de bal. Vint le printemps : le printemps fit pousser les arbres, fit éclore les fleurs du jardin particulier du roi, il tapissa d'une nouvelle verdure ces formidables fossés, et tout Paris trouva que le roi avait bien fait de

m Vfi HIVKH A PARIS,

.s'arrangei' à lui-tnômo ce joli pclit jardin que liml le niniule |H>iivail voir, c( diins lequel son propriélairc ne venait jamais Les liclles dames et les beaux messieurs irouvèrent ensuite que ecla avait 6\é fort convenable, de ne pas les confondre plfts longtemps sotis les mftmes ombrageai avec les grisetles et les ouvriers ; on cessa donc de crier au vandalisme, de s'insurger contre M. Fontaine en faveur de Philibert Delormc, et lont le monde fut content.

Que d'émeutes parisiennes leVoi tout seul, et sans coup fé rir, eflt ainsi conduites à bonne fin, si sa police on ses polices I avaient laisse^ agir '.

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