LE JARDIIV DES TUILERIES
que de ces clioses que tout le monde peut entendre : point de médisances, point de railleries, rien d'^amer, une conversation inoffensive dans laquelle personne nest intéressé, à laquelle chacun peut prendre part. Cest Teffet d^un tact infini et tout parisien. Or, les plus belles dames de Paris se donnent rendezvous chaque jour dans celle grande allée des Tuileries. Cependant à chaque instant un homme les salue ou les aborde, mais pour un instant seulement, et ce salut compte pour une visite. Vous auriez peine à reconnaître toutes ces femmes, tant elles sont simples, bonnes et gracieuses, dans la grande allée des Tuileries. Chez elle, la Parisienne est pleine de grâce, mais d'une grâce un peu sérieuse ; chez les autres, elle est réservée et froide, elle n*a de Tabandon et de la naïveté que dans la grande allée des Tuileries. Pour la grande allée des Tuileries, la Parisienne met en réserve son chapeau le plus simple, sa robe la plus simple, sa chaussure la plus simple; elle ne va pas là seulement pour être vue, mais encore pour y voir ; elle ne va pas là pour être admirée, mais pour plaire ; elle va là à son heure de liberté et de repos, quand son mari est absent, à Iheure où son amant peut venir. Dans la grande allée des Tuileries, la Parisienne n^a pas de rivales, elle n*a que des amies ; elle n*a pas de luxe, elle n'a que du goût. Que la femme de Paris est une charmante créature dans la grande allée des Tuileries!
Il n^y a pas jusqu'^aux jeunes gens qui ne ressentent en quelque sorte la bienfaisante influence de ces heureux et bienveillants ombrages. Je ne suis guère Padmirateur des jeunes gens de Paris. Je les trouve oisifs, superbes, vaniteux, pauvres; ils ont trop peu de temps et trop peu d'argent à donner à l'élégance et au plaisir, pour être élégants et passionnés dans leurs désordres ; ce sont d'ailleurs des esprits élevés avec assez peu de soin, fort indécis entre le bien et le mal , entre le juste et rinjuste, passant facilement par tous les extrêmes; aujourd hui républicains, le lendemain dévoués à la monarchie ; aujourd'hui prodigues, demain avares. A Pheure qu'il est, le jeune homme
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(lo l'aiis, unlinairciiienl si giilanl (.'iivcrs (es dames, n'aime (jua les clievanx et la fiiinêe du talme. Ne pas parler aux femmes, ne les pas saluer, leur faire place à peine quand elles passcol, voilà le suprême bon ion français par excellence. J'excepte de cel anallième les jeunes Parisiens de la giande allée des Tuileries. Ceux-là esliiiient -encore les femntes, c'est-à-dire (|u'ils les aiment encore. Ils ne viennent dans la grande allée que |)our revoir dans son négligé d» malin la jeune femme qu'ils iiiiionl fait danwr au liai dans loul l'attirail de sa lieaulé
Ils passent respectueusement devanlelle, osant à peine la reconnallrc, carc''estsculementdans ta grande allée des Tuileries que les femmes ont gardé leur empire; autre part, on les peut compter pour rien, on peut oublier de les saluer ou de les admirer; il faut les admirer, les saluer elles respecter dans la grandeailée des Tuileries. La grande allée est fermée, impitoyablement fermée, au Lovelaco du boulevard de Gand, au dandy du bois de Boulogne, au féroce gant jaune du lialrou de l'Opéra ; elle
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leur est aussi bien défendue qu'aux vestes rondes et aux casc|ueHes. Dans la grande allée des Tuileries, les femmes se pro légent et se soutiennent Tune Pautre; elles n'ont un regard bienveillant que pour celui qui mérile leur bienveillance par ses respects. Dans la grande allée des Tuileries, la mère conduit sa fille à marier, et les jeunes gens y viennent môme pour les filles à marier. La femme y mène son mari, et les jeunes gens y viennent même quand le mari est près de sa femme; en un mot, le peu de chevalerie, le peu de galanterie, le peu de respect chez les hommes, le peu de réserve chez les femmes, le peu de jeunesse et d'innocence, le peu d''abandon et de chaste amour que le monde parisien ait conservé, s'^est réfugié dans la .grande allée des Tuileries. Chaque année TAcadémie-Française est obligée de décerner le prix de vertu du testament Montyon, et chaque année TAcadémie-Française est en peine pour savoir h qui elle donnera ce prix de vertu : qu'elle le donne donc à ta grande allée des Tuileries !
Au delà de cet oasis tout rempli de décence et de bon goût, s'élève, tout à Texlrémité du jardin, un massif de grands arbres tristes en hiver, sombres en été. Cette forêt reculée compose pour ainsi dire le désert du jardin. Il y a bien des promeneurs assidus qui ne savent pas Texislence de ce bouquet de grands arbres austères et silencieux. On ne saurait se croire au milieu d'aune des plus populeuses cilés de 1 Europe, et surtout de la plus bruyante, quand on se trouve par hasard caché dans Tombrede cette forêt presque druidique. Personne n'y va, parla raison qu'on n'y voit personne. Quelquefois par hasard on y rencontre quelques promeneurs solitaires qui y promènent leurs ennuis, presque toujours leurs ennuis d'amour. Plus d'une blanche statue de marbre se tient debout au milieu de ces platanes. Le jardin est plein de statues. L'antiquité et les temps modernes, la Grèce, Rome, Paris, lemarbre, la pierre, le bronze, lescopieset les statues originales, tout s'y rencontre à profusion. Avancez toujours, lai.ssezde roté ce vaste bassin où se jouent des poissons
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rouges; vous vous Irouverez, en monlanl quelques marches , sur la terrasse du bord de leau , parallèle à la terrasse de la rue de Rivoli. Cette terrasse a aussi sa destination : cest la promenade des philosophes. Là se rend le penseur dans les heureux instants où s'arrête la pensée; là l'orateur de la Chambre des Députés prépare à loisir son improvisation de tout à rheure contre l'homme d^état qui , de sou côté, rêve aux objections quon peut lui faire et à tout ce qu'il faudra répondre. Cette allée du bord de Peau est triste et solitaire. La Seine coule lentement à ses pieds pendant que la rue de Rivoli court et roule sur les flancs de Pallée opposée ; ce sont là deux contrastes qui ont été admirablement sentis dans la distribution du jardin. Là-bas le bruit, ici le silence; là bas l'action , ici la pensée; — puis entre ce bruit et ce silence, entre Paclion et le repos, entre la rue de Rivoli et la Seine, entre PArc-de-Triomphe de l'Étoile et le château des Tuileries , un triste, un heureux amant qui rêve et qui espère! Et que lui font, à celui-là, la puissance et l'obscurité, la gloire et le bruil, TArc-de-Triomphe et le palais? Il est le plus heureux, il est le plus sage de ce monde, ou plutôt il est le seul heureux. Lui .seul est sage, puissant, glorieux, logique, — il aime!
Mais tout au bout de la terrasse du bord de l'eau, — prêtez l'oreille ! Entendez-vous ces cris joyeux qui résonnent dans l'air? Vive la joie! Ce sont les plus beaux enfants de Paris qui se livrent à leurs ébats. Avancez, avancez ; laissez là vos méditations philosophiques, laissez là votre rêverie oratoire, laissez là vos longues pensées; bien plus, mon Jeune amant, laisse là ton amour; accourez, accourez, venez voir tous ces jolis enfants qui dansent, venez voir le printemps de Tannée en sa fleur, le mois de mai bouclé et souriant qui se démène et qui s'agite dans sa joie! Nous sommes à la petite ProvencSy sur les bords du lac où le cygne blanc livre au vent ses ailes amoureuses, non loin du petit jardin destiné par l'empereur Napoléon au roi de Rome, pauvre petit royaume de quelques pieds
LE JARDIN DES TUILEBItHS. -j:
rarrés que l'enfant impérial a perdu le môme jour où il portlil Paris et Rome, la France et Tlialië, et le monde!
Il n'y a rien de joli à voir, lien de charmant à entendre comme ces petits enfants parisiens. Ils arrivent aux Tuileries conduits par leurs mères, et aussitôt ils courent en joyeuses volées à leur rendez- vous de chaque jour. Rien qu'à les voir, on comprend que c''est là le plus beau sang de la ville , (ant ce noble sang éclate et brille dans ces regards si hardis, sur ces lèvres si roses, sous cette peau brillante de santé, colorée comme la pèche et revêtue de son brillant duvet. Les mères-de ces heureux enfants ont épuisé à les parer toute leur ingénieuse coquetterie maternelle. Pour eux , il n'y a pas , dans toute la ville, assez de dentelles, assez de broderies, assez de velours. Eux, insouciants comme on Test à leur âge, ils ne pensent qu'au plaisir; ils se livrent à mille jeux d'adresse et à mille tours de force dans lesquels éclatent déjà tout leuresprit et tout leur courage. Les jeunes garçons se provoquent entre eux à la
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lutte, à la course, à la paume ; ils se prennent corps à corps, ils se roulent sur le sable comme de beaux serpents entrelacés; leurs bras, leur âme, leurs cheveux se confondent ; c'est un ad mirable pêle-mêle. Et dans ces luttes honorables, point de cris, point de larmes, nulle peur; celui qui est battu se relève et recommence le combat. D'autres, moins pétulants, disputent déjà comme on faisait dans les jardins d'Académus. Tous les instincts de ces enfants se révèlent dès cette heure, et il n'est pas besoin d'hêtre un grand observateur pour deviner que déjà tous ces instincts sont nobles et honorables. Parmi les petites filles vous retrouvez déjà tous les penchants de la femme. Celle-ci est déjà coquette et se complaît dans sa petite robe blanche qui flotte sur deux petits pieds qu'on voit à peine ; celle-là, pensive et solitaire, rêve du ciel en répétant tout bas les beaux vers de Lamartine ; d'autres, vives et hardies comme les petits garçons, se mêlent étourdiment à leurs jeux, et les plient, despotes de neuf ans ! à tous leurs caprices enfantins. Que j'en ai vues qui seront belles comme des anges dans dix ans ! Tailles naissantes, cheveux flottants, petites mains jetées en l'air! Leurs mères les regardent, les larmes aux yeux, la joie au cœur. La mère parisienne est fière de son fils, elle est heureuse de sa fille. Une jeune mère qui tient à la main son jeune garçon de dix ans, marche aussi fière et aussi tranquille que si elle donnait le bras à un maréchal de France. Une jeune mère qui voit sa fille de six ans assise à ses côtés, est aussi inquiète que si sa fille avait vingt ans. Il n''y a pas de ville au monde où les enfants soient pris plus au sérieux quà Paris. Eux-mêmes, ils comprennent à merveille toute la dignité, j*ai presque dit toute la majesté de l'enfance. Leurs serviteurs leur parlent avec respect; leurs parents leur parlent tendrement ; on les salue comme on saluerait des hommes On a pour les petites filles autant de flatteries obséquieuses que pour de jeunes demoiselles. L enfant parisien d!no à table avec son père et sa mère; il passe ses journées dans le salon de sa mère, à côté d'elle; il va à la promenade