‹ Un hiver à ParisChapitre 28 sur 74 · LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS

bunc diplomatique. De là vous voyez toute la Chambre des Députés , un grand cercle présidé par M. Sauzet. Il n'est pas encore une heure. Les députés arrivent lentement Pun après Tautre. Depuis la Révolution de Juillet Tuniforme n*est plus de rigueur, et vous n avez devant vos yeux que d'honnêtes bourgeois, assez négligemment vêtus pour la plupart  mesure que l'heure avance , les bancs se garnissent ; on arrivait à pas comptés, voici que maintenant on accourt. Queva-t-il se passer et que va-t-on dire? Il est bien difficile de le prévoir, même aux plus habiles; laissez faire le caprice, le talent, Phabileté des orateurs. Telle séance qui promettait d'être orageuse, s'est plus d'une fois terminée sans coup férir. Telle autre séance, sans importance tout d'^abord, a fini par s'^engager, entre les plus ardents et les plus éloquents, d^une façon si vive, que la Chambre ne savait plus auquel entendre. Les combats de la parole sont de véritables combats, soumis aux mêmes hasards, aux mêmes accidents, aux mêmes revers imprévus, aux mêmes victoires inespérées, que les batailles véritables. C est une page blanche sur laquelle personne ne sait ce qu'ail va écrire ; c'est un drame dans lequel nul ne sait le rôle qu'il va jouer. Ce qui fait le grand intérêt des séances de la Chambre des Députés, c'est que tout ce qui s^y-dit est absolumentet réellement improvisé. On permet seulement de tempsà autre à quelques orateurs de venir lire un discours quMls se seront fait écrire par quelque homme spécial y comme on dit en France , ou bien réciter le discours appris par cœur dès la veille ; la Chambre gagne alors en beau langage ce qu'acné l^erd en imprévu.. Mais ces sortes de permissions sont fort rares. 11 faut que celui qui parle improvise, il faut qu'ail parle du fait même dont il est question quand il prend la parole. Tout est net, arrêté, précis, même dans les divagations de celte Chambre. On est tellement fait à toutes les ruses du métier qu'on les découvre à l'instant même, et aussitôt découvertes, l'orateur est rappelé à Tordre. Ils gagnent ainsi

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beaucoup plus de temps qu'ils n^en perdent. Ajoutez que d'ordinaire on parle là sans emphase, mais non pas sans élégance ; on parle sans recherche et sans apprêt, mais non pas sans une grande envie de convaincre et de réussir. Cest à la fois une conversation et un discours : une conversation par la netteté et par la précision de la parole ; un discours par Tarrangement des mots et la grâce abondante de Texpression. Un des grands caractères de Pesprit français, c*esl la moquerie; une raillerie faite à propos peut perdre un homme. Or, à la Chambre des Députés , la moquerie est toujours prête à saisir sa victime. L ironie veille sans cesse sur le moindre geste , sur la moindre parole , toujours toute prêle à faire sa pâture du plus léger ridicule. C'est là une grande excitation pour Téloquence de la tribune. Celui qui parle sait fort bien qu^il se tirera toujours d'une bévue , mais il sait aussi qu^une faute dç français, une liaison douteuse ne lui sera pas pardonnée. Que de tristes exemples d^une popularité perdue pour un mot mal prononcé à la tribune! Que d'honnêtes gens couverts d'^un ridicule ineffaçable pour une expression de leur province quils auront innocemment transplantée de leur province à la Chambre ! L''un dit : Nonanu-cinq^ il est sifflé par toute PEurope. L'autre est montré au doigt pour avoir dit conséquent quand il devait dire considérable. 11 y a eu un ministère perdu |)Our avoir appelé la censure une loi de justice et d'amour. En France , c'*est l'esprit qui fait l'orateur ; à Rome, c'était le cœur : Pectus est quod disertos facit , a dit Cicéron.

Mais silence! chacun est à son poste. Le président de la Chambre arrive précédé de ses huissiers, au bruit éclatant du tambour et du portez armes des soldats et des gardes nationaux , — les ministres sont sur leurs bancs , — toute conversation s'^arrête , — la sonnette retentit, — la séance est ouverte, la bataille oratoire est commencée. Mais que vous importo, à vous, qui n'êtes venu là qu'yen curieux, et plutôt pour voir que pr)ur entendre? Aussi , après le premier étonne-

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ment, voire premier soin est de chercher dans la foule quelques-uns de ces noms que TEurope sait par cœur, des noms qui sont tout un symbole, des noms conquis dans la paix et, grandis dans la guerre , et qui ont un si grand poids sur les destinées de PEurope. Quels hommes , je vous prie, cherchezvous tout d^abord? Les premiersde tous; vous cherchez M . Thiers et M. Guizot, deux chefs de parti, deux hommes éminents dans ce pays de France, à qui rien n'a manqué pour réussir, ni la parole, ni le style , ni Thistoire, ni Torigine plébéienne, ni le doute, ni la croyance, ni les haines, ni les sympathies publiques. Les voilà l'un et Tautre qui, après avoir suivi d*un pas infatigable, M. Guizot la monarchie de Charles X, M. Thiers la France de 1789, se rencontrent dans la même victoire. L^un et Pautre, ils sont deux enfants de leurs œuvres , ce sont deux arrivés, comme disait M. de Talleyrand, deux arrivés glorieux et tout-puissants. Amis aujourdMiui , ennemis le lendemain, la France les suit et les abandonne tour à tour; l'Europe les regarde et les écoute toujours. A ceux-là l'avenir appartient, mais à des titres différents : M. Guizot est le maître de la paix, il commande à la tempête, il calme l'Europe dun re- £i;ard , il a déjà prononcé deux fois , non pas sans être obéi , le quos ego politique; M. Thiers est Ihorame des tumultes, des temps d'émeute, des guerres menaçantes; vous le verrez galoper à cheval sur Téquilibre européen, au milieu de toutes sortes de ruines entassées par son caprice et par son génie. M. Guizot , c'est la volonté sévère et calme; M. Thiers, c'est linspiration bouillante et jeune. L'un va d'un pas silr à son but, qui est Tobéissance volontaire des peuples; lautre va par sauts et par bonds à son but, qui est l'obéissance des rois à leurs ministres; celui-là ne hait pas un roi qui règne et qui gouverne , celui-ci veut toujours être seul à gouverner et quelquefois seul à régner. Otez à ces deux hommes la royauté, qui leur sert de contre-poids et da garantie, faites-les forts et puissants , non pas par la parole et la conviction , mais par la

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force et par lY^pée, cl vous aurez quelque chose qui ressemblera à la luUc de Sylla el de Caïus Marius, comme la Chambre dos Députés ressemble au Capilole.

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