CHAPITRE XYIII
i^iswiyg ï5©iLa?fl^ii)s.
Je ne sais quelle émotion vous saisit, rien qu'à les voir sous le même toit, tous ces hommes, les représentants dun pays comme la France : eh ! grand Dieu ! que de passions , que de besoins, que de préjugés, que de fortunes, que de misères ils représentent ! Moi , étranger, je n'ai pu avoir de l'aspect de la Chambre des Députés qu^une confuse et bourdonnante vision ; et pourtant , telle qu'elle est, cette vision est imposante, surtout à présent que 1 éloignement et la contemplation d'autres intérêts lui donnent toute la majesté d'un lointain lumineux. Je ne vous ferai donc pas cette histoire chapitre par chapitre, — pourtant ce serait là une très-curieuse histoire, — mais, tant que je pourrai , homme par homme , afin que vous ayez , non pas un portrait, mais une fidèle esquisse de toutes ces têtes parlcmenlaires, parmi lesquelles il y en a quelques-unes capables de mener le monde.
Regardez, par exemple, isolé sur son banc, mais* entouré de l'altention générale, cet homme au regard vif et hardi , au front vaste et déjà chauve , au geste animé et loyal ; admirez toule la beauté pleine d'esprit et d'harmonie de celte lôte si légèrement portée et pourtant si remplie de faits et d'idées! Cet homme, c'est peut-être le plus grand orateur des temps modernes; c'est leCicéron vaincu, mais non pas découragé, de la royauté légitime : c'est M. Berryer. Autour de M. Berryer brille et resplendi t une admirable auréole de fidélité et de courage. Il est né un royaliste, et il est resté un royaliste malgré la dernière révolution ; il mourra dans sa croyance. Obstiné si Ton veut, mais obstiné convaincu, d'hantant plus admirable en sa persévérance, qu'il est tout simplement royaliste par instinct, par devoir, non pas par nécessité et par origine. M. Berryer est un enfant du peuple, il est né en pleine révolution, il a été élevé au barreau parmi ces éloquents plébéiens qui ne veulent reconnaître d'autre supériorité entre les hommes que la supériorité de la toge et du bonnet carré. Encore enfant, Berryer se trouva le talent oratoire sans savoir comment ce talent lui était venu. Il fut frappé de bonne heure des pompes et des malheurs (le cette vieille royauté de France, passant de Téchafaud à l'exil, du trône à Pexil, de Pexil au trône , et retournant enfin et pour toujours du trône à fexil. Comme il vit que chacun servait le roi légitime par les armes que le ciel lui a départies, celui-ci par la poésie, celui-là par son épée, cet autre par sa noblesse, Berryer se dit à lui-même qu'ail le servirait d'aune façon plus puissante et plus utile à lui seul que tous les autres réunis, qu'ail le servirait par sa parole, et Berryer Va fait comme il Padit. Quand il quitta le barreau pour la tribune, les affaires privées pour les affaires publiques , Charles X était encore le roi le plus puissant de PEurope, et, comme c'^est Phabitude des rois tout-puissants , le roi Charles X s'inquiéta peu d'^abord de ce nouveau défenseur qui lui arrivait au milieu de ses prospérités de tout genre. Qu'était Berryer sous Charles X? Un jeune
REVUE POLITIQUE. llô
avocat plein de talent, il est vrai, mais qui voulait se faire, lui aussi, sa place au soleil, afin de devenir un pouvoir quelque jour. Mais Charles X tombé, et la royauté de France reconduite à Cherbourg par un avocat de Paris, M. Odilon Barrot, alors la royauté légitime apprit à connaître Berryer, Pavocat de son exi I , le dernier défenseur de ses malheurs. M. Berryer doit peut-ètro plus de reconnaissance à la Révolution de Juillet que M. Tliiers lui-même. LaRévolutiondeluilletafaitdeM.Thiersun ministre d'^état, elle a fait de M. Berryer un chef de parti, et, savezvous? le chef d'*un noble parti abattu, vaincu, écrasé, malheureux de tous les côtés , du côté du courage , du côté de Topinion publique, du côté du dévouement. Touchante et noble action de Berryer ! Quand tout le monde abandonne le roi légitime, quand les royalistes de la France ne savent guère qu'^exhaler leur mécontentement en quolibets inutiles, quand chaque propriétaire royaliste de ce sol, qui est royaliste de son essence, ne songe qu'^à entasser ses revenus et à renouveler les baux de ses fermiers, quand M. de Chateaubriand lui-même, fatigué d^une lutte de soixante ans , dit adieu au monde politique, quand Tégoïsme est partout dans celle France de royalistes, Berryer, Berryer seul se présente et monte à la brèche; seul, il prend en main la défense de ces intérêts à jamais anéantis; seul, il ose élever la voix en faveur de cette opinion dépassée; seul, quand madame la duchesse de Berri vient compro mettre doublement la cause de son fils par son courage et par ses faiblesses, Berryer se présente, et il couvre cette noblefemme de son pardon, de son estime et de ses respecis. Voilà ce que la Révolution de Juillet a fait pour M. Berryer Tavocat. Elle en a fait le défenseur de la veuve et de Porphelin, mais d'aune veuve royale , mais d'^un orphelin qui est né sur le premier degré du trône de France , qui est le petit-fils de saint Louis et de Louis XIV. Aussi toute TEurope royaliste a les yeux fixés sur M. Berryer; chacune de ses paroles retentit jusque dans le cœur des trônes; les rois l'invoquent dans leurs angoisses,
IIG UN HIVtR A PARIS.
comme le malelot, dans le naufrage, invoque Notre-Dame-cle- Bon-Secours. Lui, cependant, il marche tout droit son chemin, il suit, sans jamais en dévier, la ligne qu'ail s'est tracée ; il accuse, il attaque, il gourmande de toutes ses forces ce qu'ail appelle le coup de foudre deluillet. Il se fait une piquante et maligne joie de relever toutes les déceptions, tous les mensonges, toutes les fourberies , tous les paradoxes de cette Révolution qui a brisé le trône de Charles X; il la harcelle de tous les côtés, il la pique jusqu'au sang. Il se retourne souvent vers les nouveaux pouvoirs, et quand ceux-ci se plaignent amèrement que toute autorilé est brisée, que la royauté elle même est méconnue, que le peuple de France a perdu tout à fait le sentiment de Pobéissance et du devoir, Berryer se lève au milieu de la Chambre, et lui lançant ce coup d'^œil railleur et plein de feu qui est irrésistible : — C'est vous, dit-il, vous les premiers^ qui avez brise l'autorité^ avili la royauté^ détruit C obéissance ; ne vous plaignez donc pas de recueillir ce que vous avez semé vous-mêmes ! En même temps, et avec une grâce parfaite, il revient avec amour aux beaux jours de la Restauration , et il en parle comme le poëte Ovide parlait de Rome et de Page d'or. Attentive à ses moindres paroles sans y ajouter foi , émue et charmée et cependant se défiant d'^elle-mème, la Chambre écoute parler cet homme qui parle si bien, elle se repaît du doux miel attaché aux bords du vase , tout en se gardant d avaler la liqueur dont ce vase est rempli : c'est un si grand et si éloquent contrerévolutionnaire, Berryer ! Sa voix est pénétrante et incisive comme était la voix de M"« Mars; son geste est noble et élégant ; souvent il se passionne jusqu'au délire , mais c'est un délire contenu ; il s'émeut lui-même jusqu'^aux larmes , et ces larmes sont presque partagées. Il s'^abandonne en toute conscience, c'est-à-dire en toute liberté, à l'enivrement, à l'audace , au prestige de sa position , qui est supérieure à toute autre position dans cette Chambre; il invoque à son aide toules les puissances du passé , lous les prestiges des temps éva-
nouis, et pas un do ces principes qu'ail invoque ne lui nianque au besoin. Sa passion est sage et réglée , son désordre raênjo est logique. Pour être admirablement dissimulée, son habileté n en est pas moins grande et moins hardie. Tout improvisateur admirable que vous le savez, cependant, à la première parole de son discours , il sait fort bien où il va et par quels sentiers détournés il atteindra le but qu'il se propose. Son ' argumentation est soumise à des lois dont il ne s^écarte jamais. Il commence d'une façon calme et simple, il pose çà et là les premiers fondements de son dilemme; peu à peu, mais sans rien laisser paraître, il resserre le cercle de Popilius dans lequel il veut étouffer son adversaire; puis, enfin, réunissant toutes ses forces comme fait un athlète habile, il brise son adversaire sous les coups redoublés de celle éloquence si calme à Pexorde, si redoutable et si inflexible à la péroraison. L'homme écrasé se débat en vain sous cette furie éloquente qu'il n'a pas sentie venir.
D'autres fois, M. Berryer, qui. est le plus exquis délassement de la Chambre, joue avec son auditoire comme fait le chat avec la souris. Il promène rassemblée attentive par mille détours fleuris, lui montrant la moitié de sa pensée sous mille aspects variés et pleins d'intérêt. La Chambre s'abandonne bientôt à cet admirable plaisir d'^entendre parler tout à son aise cet homme qui parle si bien; mais tout à coup l'homme s^arrète, il brise sa phrase commencée, il revient sur ses pas, comme s'il avait oublié son devoir pour obéir au plaisir, il interpelle le ministre qui tout à Theure Pécoutait bouche béante comme un simple mortel ; et, comme c'^est là une mémoire qui retient toutes choses sans en oublier aucune, voilà l'orateur qui saisit sa proie , qui la déchire à belles dents, qui en jette les lambeaux à ces députés qui Pécoutent; ces mêmes députés, entraînés par tant d'*éloquence , subjugués par tant de hardiesse, ont oublié plus d'une fois qu'ils étaient la majorité, qu'ils étaient les amis du ministre, et ils ont battu
des maius à cel implacable ennemi de la Révolution de Juillet.
Homme à plaindre cependant, M. Berryer, etque nous autres les Américains nous plaindrons surtout de tout notre cœur : car nous ne comprenons pas, nous autres, qu'ail puissey avoir un seul homme inutile, même parmi les hommes éminents qui sont au service d^un tel pays. Nousne comprenons pas qu^rn pays éclairé puissedire à un homme : ccTe voilà! tu ne penseras jamais comme « je pense ; et moi, jamais je ne penserai comme toi ! Toi et « moi, il nous est impossible d'être du même avis, notre entê- « tement est égal de part et d'autre. Tu serais encore un plus i< grand orateur que Démosthènes, que toute ton éloquence ne « changerait pas mon opinion d^un cent-millième de ligne. Par « conséquent, tu ne m'^es bon à rien, tu m es parfaitement inu- « tile, je pourrais me passer de ta parole comme je me passe a de ton concours. Mes affaires vont sans toi et malgré toi. M Cependant tu parles en grand orateur, et ce m'est une grande « joie quand je prête à les futiles discours une oreille attentive ; « ta parole, sans puissance pour moi, est loin d'être sans charce mes. Parle donc, je t*'écoute ; parle, je t'applaudis; parle, et « pendant tout le temps que tu parleras, je partage ton indice gnation, ton enthousiasme, ta haine, ta colère ; parle, tu es ce sans danger pour moi, mais tu m'enchantes et tu me plais c( cent fois plus que ne font mes propres orateurs ! » Et croyezvous donc, mes frères de New- York, qu'un grand esprit comme Berryer ne soit pas bien à plaindre quand, à une pareille proposition, il répond : J'^acceple !
Non loin de M. Berryer, s'*élevait naguère un autre royaliste, de pure race, mais qui, celui-là, avait bien tous les droits du monde pour être un royaliste Cétait, m'*a-l-on dit, une noble tête, un calme visage, un grand air rempli de majesté et de candeur. Pour celui-là, il était tout à fait un grand seigneur, et dans ses veines bouillonnaient généreusement quelques nobles gouttes du sang royal d'Angleterre. Noble intelligence, esprit éclairé , facile éloquence, simple et net courage, ce royaliste s'appelait
M. le duc de Filz-Iames. Rien qa à le voir la tôte haute, la démarche indécise, à la fois superbe et abandonné, on reconnaissait un de ces vieux types de la vieille noblesse française qui s'^eu vont pour ne plus revenir. M. leduc de Fitz-Iamessappelait Jacques, du nom du roi d Angleterre qui régnait dans le château de Saint-Germain par la disgrâce de Dieu et par l'hospitalité du roi Louis XIV; et en effet, le roi Jacques était son aïeul. Il était naturellement duc et pair de France sous le roi légitime; mais quand la royauté fut passée, M. le duc de Fi tz- James pensa qu'il n*y avait plus de pairie en France, que ces deux hérédités se soutenaient Tune lautre; que, le roi légitime exilé, il était nécessaire que le pair du royaume sortit tout au moins du palais du Luxembourg : alors il redevint bourgeois et propriétaire. Cependant, après les premiers moments de ce muet désespoir de la fidélité, M. de Fitz- James se ravisa; il vint à comprendre que c'était faire à 1 ennemi la partie trop belle que d'^abandonner la partie, et il entra à la Chambre des Députés. Ainsi placé au milieu de ces maîtres improvisés qui gouvernent la France, M. deFitz-James représentait à lui seul cette ancienne aristocratie qui s'^en va s effaçant de jour en jour; il en avait 1 élégance, lesprit, la raillerie, la générosité, le bon sens plein de finesse, les belles manières, la parole quelque peu traînante, mais claire et lucide. Au milieu de cette salle remplie de bourgeois de tous les étages , il avait conservé cette exquise politesse qui forme une si infranchissable barrière entre le grand seigneur et les autres hommes ; il était dans la Chambre comme un homme bien élevé qui ne veut gêner personne, mais aussi qui ne veut être gêné par personne. Quand il faisait à la Chambre Phonneur de lui adresser la parole, M. de Fitz-James se mettait à 1 aise avec elle et il lui parlait avec la familiarité la plus convenable. C'était une grâce pleine d'abandon, mais si exquise qu'il eût fallu être bien malappris pour ne pas la trouver convenable. Enfin, quand d'une voix calme et lenle il récitait à la Chambre un discours fait à Tavance et appris par
cœur, la grande inquiétude de M de Fitz-James , c^étailde passer pour un orateur; aussi bien , quand il arrivait à l'éloquence, et il y arrivait bien souvent, c'*était toujours sans le savoir et surtout sans le vouloir.
Qui eût voulu un brutal contraste avec M. le duc de Fitz- James, eût choisi à coup sûr M. Dupin. M. Dupin , voilà le bourgeois brusque, entêté, violent, superbe, orgueilleux de sa puissance; voulez-vous me permeltre de le dire? voilà le vrai bourgeois des États-Unis. Il est si heureux d'hêtre parvenu à régenter le monde I il est si fier de voir se courber devant lui les tètes les plus hautes! il est si rempli de sa propre importance ! Il s appelle Dupin, Dupin Paîné. Parlez-lui avec respect, lui il ne respecte personne; parlez-lui avec terreur, lui il n'a peur de personne. Il est familier jusqu^à l'insolence. On m'*a raconté qu un jour qu'il était avec le roi, il frappa familièrement sur l'épaule du roi , et le roi , qui est presque un aussi grand seigneur que M. de Talleyrand, s'écria en montrant la porte: Sortez! M. Dupin sortit en effet, mais le lendemain il était au petit lever du roi, demandant humblement des nouvelles de Sa Majesté!
Cet homme, qui est un des hommes les plus éminents de la France, est tout rempli de contrastes. Il a tous les genres de courage, il a aussi toutes les faiblesses. Il est un orateur, il est un bouffon ; aujourd'hui Gicéron, demain Odry, il passe du quô usque tandem? au calembour avec une admirable facilité. Il est plus fier de sa vieille robe d avocat que ne l'était M. le duc de Fitz-James de son manteau fleurdelisé de pair de France. Il a Pair commun et trivial, la petite vérole a labouré son visage dans tous les sens. Le paysan du Danube n'était pas plus mal vêtu, et pourtant, ainsi bâti et couvert, monsieur le procureurgénéral de la Cour de Cassation porte haut la tête, et plus d'une fois il s'est demandé tout bas si M. d^Aguesseau avait d'aussi belles façons que lui. Du reste, il a ses beaux instants de dévouement et de courage, il a ses jours de niodeslie sincère ol
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vraie, ses moments d'abnégation. Sa vie est austère, studieuse, calme, honnête. A le voir, on reconnaît un honnête homme. Il a toutes les vertus de la famille, il en a le fanatisme.
Par un rare bonheur, les deux frères de M. Dupin Taîné se sont trouvés deux hommes éminents par les sciences , par le talent. Celui qu'on appelle M. le baron Charles Dupin est, pour ainsi dire, Tinventeur d'une science toute nouvelle en France, la statistique. M. Philippe Dupin est, à coup sur, un des éloquents avocats du barreau de Paris. Il est tout entier à son œuvre de chaque jour, à la Chambre des Députés, au barreau, dans le monde, partout, tout rempli d'idées, d'esprit, d'éloquence, de bons mots, de fines reparties, avocat avant tout. Aussi la mère de ces trois hommes à bon droit populaires et célèbres, femme heureuse et fière entre toutes les femmes, a-t-elle voulu que Pon écrivit sur sa tombe celte oraison funèbre, qui contient tous les éloges de ses enfants : Ici repose la mère des trois Dupin.
Pour en revenir à M. Dupin laîné, il a eu le bonheur de prêter son appui à de nobles causes; il a été le courageux défenseur du maréchal Ney, c'^est là un grand litre. Sa trivialité même a servi à le rendre populaire; il attache et il anime son auditoire, non pas par la beauté de sa parole, comme fait M. Berryer, mais par la bouffonnerie pleine de sens de son discours : car c est là un sens très-droit , un jugement exquis , une raison saine et correcte ; il est Thomme du bon sens, F homme du sens commun, et partant Thomme desaflTaires. Du reste, bon homme au fond; vaniteux, mais incapable d'une mauvaise action; colère, mais facile à apaiser ; méprisant les révolutions comme des excès qui coûtent trop cher, honorant de sa haine les gentilshommes, aimant peu les hommes d'épée, méprisant les hommes d'argent. Un secret instinct le pousse à aimer le pouvoir, même quand ce n'^est pas lui, M. Dupin, qui est le pouvoir. Il est, comme tous les révolutionnaires, très-obséquieux pour ceux qui commandent : flattez-les, ils vous mordent jusqu'^au sang ; mordez-les, ils vous flattent jusqu'^à la bassesse. Homme
égîilemenl haï et aimé, on l'aime avec haine, si on peni parler ainsi ; voilà du moins comment il est aimé du roi Louis-Philippe, qui rappelle son ami et qui a peur de ses brutalités. Quand il est chez le roi, il fait mille gaucheries pour se donner un air d ai sance; il est mal à Taise, et afin qu'on ne remarque pas qu'ail est mal à Taise, il est brutal. CestTanimal de la fable donnant la patte. La reine a bien de la peine à se gouverner avec cel ours mal léché qui ne veut être ni un bourgeois ni un grand seigneur. Dans les affaires, c'^est un homme gônant, mais dont on ne peut pas se passer toujours. Il est volontaire, acariâtre, entêté, colère, mesquin, aujourd'^hui triomphant jusqu'^à Tinsolence, demain abattu jusqu'^à la peur. Pour qu'ion dise qu'il est impartial, il va tout d'^un coup abandonner ses amis et passer du côté opposé. Il est à la Chambre des Députés comme ce domestique d'^Harpagon qui change de casaque tour à tour, tantôt cuisinier, tantôt cocher. Quand il était le président de la Chambre des Députés, il quittait son fauteuil de président pour monter à la tribune , et alors vous Tentendiez parler de façon à se faire rappeler à Tordre I Quand il veut parler sérieusement, Thomme d'affaires reparaît dans tout son éclat. C'est un homme qui serait un excellent orateur s'il n'avait pas été un si habile avocat, et qui eût été un admirable avocat s'^il n'^avait pas eu dans son esprit tant de qualités excellentes qui font Torateur. Il est membre de TAcadémie Française, et il écrit en français comme un clerc de procureur.
— Monsieur, dis-je à mon voisin de gauche, un curieux comme moi , mais qui bien plus que moi paraissait connaître le personnel et les affaires de la Chambre ; Monsieur, pourriez-vous m*'indiquer un homme qui a joué un grand rôle dans votre révolution dernière, M. Dupont de TEure? Est-il ici.? montrez-le-moi, que je puisse dire : Je Tai vu ! Disant ces mots, je cherchais à deviner celte tête austère et blanchie.
— Monsieur, me répondit mon voisin, ne cherchez pas Dupont de TEure dans cotte assemblée , ou plulôl cherchez-le
comme on cherchait, sous Néron, l'image de Brutus etdeCassius. M. Dupont de PËure ne fait plus partie de la Chambre des Députés de la France ; il la quittée le jour où fut tué dans un duel le malheureux Dulong, qu'il aimait comme un fils. A cette place, là-bas, était assis Dulong lorsqu'il prononça, assez haut pour être entendues, ces imprudentes paroles. Malheureux jeune homme ! il s^était attaqué à un soldat, Thonneur voulait du sang : vingt-quatre heures après cette triste séance, Dulong était mort, frappé d^une balle au front. Et moi , Monsieur, moi qui vous parle, j'ai suivi le cortège funèbre , j'^ai gravi les tristes hauteurs du cimetière du Père-Lachaise. Quel amas de tombes sans honneurs, de glorieux mausolées, d'inscriptions étranges ! Vous êtes un étranger. Monsieur, eh bien ! ne quittez pas Paris sans avoir visité cet immense Campo- Santo, impitoyablement ouvert pour dévorer toutes les grandeurs parisiennes. Figurez-vous une ville sans bornes dont chaque maison est muette, silencieuse, obscure, fermée; là, rien ne manque, ni le bronze, ni le marbre, ni les gazons, ni les fleurs, ni les statues debout sur leur piédestal , ni rien de ce qui fait les grâces, Tornement, la beauté; rien ne manque, sinon le mouvement et la vie. Pauvre Dulong! arriver si jeune à ce dernier asile! Aussi nous Tavons conduit jusqu'^à la place qui lui était marquée, et une fois là, l'oraison funèbre s'*est emparée de cette triste dépouille. Adieu, Dulong! adieu, jeune homme ! adieu, toi qui étais la joie de ton vieux père ! adieu, toi Ténergique défenseur des libertés compromises ! Monsieur, vous pouvez m'en croire, la chose publique a fait depuis dix ans de grandes pertes : Benjamin Constant, Lamarque, Dulong, Casimir Périer lui-même, et enfin Armand Carrel !
Ainsi parlait mon voisin , et comme sa douleur était vraie et bien sentie, je la respectai, et je m'en tins à mes faibles ressources pour étudier la physionomie de la Chambre des Députés .
Ce grand homme à moitié chauve, et cependant échevelé
(arrangez cela si vous pouvez) , que vous voyez assis au fauteuil du président avec un air de bonhomie contente d'ellemême, c'est M. Sauzet. Celui-là, s'il en était besoin, pourrait démontrer mieux que personne combien un grand avocat est loin d'être un grand orateur, et quelle immense distance sépare ces deux éloquences, l'éloquence du barreau et Péloquence de la tribune. Non pas qu'^iln'y ait aubarreau de Paris d'éloquents, d'^ingénieux et de charmants esprits d'une facilité merveilleuse, vifs, hardis, entraînants, pleins de courage, d'une audace à toule épreuve, d'une énergie digne des Catilinaires : M. Chaixd'^Estange, par exemple; mais ces esprits-là, une fois quMIs ont fait leurs preuves à la tribune politique, se tiennent à l'écart et retournent bien vite à leur éloquence de chaque jour. De tels esprits ne sont pas tout à fait ce qu'on appelle l'éloquence* Qui dit un orateur , môme dans l'acception moderne de ce grand mot, si dégénéré depuis les républiques antiques , dit un homme passionné, habile, convaincu, d'aune belle et énergique parole, qui obéit à tous les mouvements de son âme, à tous les nobles besoins de son cœur. L'orateur du barreau , à le bien prendre, en dépit même de tant de belles et heureuses qualités qui le distinguent, — la chaleur, Pentralnement, la vivacité de la repartie, — n'est pas Thomme que rêvait Cicéron , que nous a montré Démosthènes. C'est un homme de plus ou moins d'esprit, qui remplit une tâche et qui la remplit bien ou mal. Ce qu'ion appelle les causes à plaider, voilà son domaine ; après quoi, tant mieux pour le client si l'avocat est convaincu de la bonté de sa cause ; mais, bonne ou non , la cause sera plaidée, c'est la loi; bien plus, c'est l'usage. On voit chaque jour les plus illustres avocats recevoir l'ordre de défendre un malheureux bandit pris en flagrant délit de vol et de meurtre. Le moyen d'être orateur et convaincu à de pareilles conditions? Pour en revenir à M. Sauzet, M. Sauzet est tout à fait le type de l'avocat et de l'avocat de province. Je suis bien siir qu'à Lyon, au Palais, M. Sauzet «''est entendu
souvent comparer à Cicéron, à Démosthènes, qui sait môme? à M. Pilt et à M. Fox, et que M. Sauzet a laissé dire ces comparaisons. Cest un homme dé beaucoup d'esprit , mais tout imbu de cette lie oratoire qui écume et fermente en lui d'une façon si pleine d éclat et de bruit , jetant moins de feu que de fumée et produisant plus d'^écume que d'alcool. Qa'A soit venu au monde avec de grandes pensées oratoires et surtout avec une admirable domination sur la langue française, nul ne peut le mettre en doute. Mais à cette éloquence bâtie sur de si grandes dimensions, Tespace a manqué. Figurezvous la Colonne de la place Vendôme transportée au milieu de la basse. cour d'un fermier normand, et vous aurez l'idée de l'éloquence de M. Sauzet, condamnée à la séparation de corps des mariages de province et aux murs mitoyens de la ville de Lyon. Vous verrez ensuite que M. Sauzet aura été gâté de bonne heure par Tadmiration des bourgeois , les plus cruels (les admirateurs passionnés. Rien ne Va gêné dès le principe, et il a passé sans peine, et par une transition insensible, des bancs de l'école au barreau. Il a trouvé tous les chemins ouverts et toutes les oreilles attentives à l'avance. Cest un homme heureux avant tout ; heureux de vivre, de respirer, de marcher; heureux, mais si heureux! de s'appeler Monsieur Sauzet I II est arrivé à Paris du fond de sa province pour jouer tout à coup un rôle important dans le plus grand drame qui se soit agité en France depuis le 18 brumaire Je veux parler du procès des ministres de Son ex-Majesté Charles X en 1830, mémorable et solennelle procédure, où toutes les majestés de la justice étaient déployées en même temps que toutes les fureurs populaires étaient horriblement soulevées. Figurez-vous, en eflFet, la Chambre des Pairs, ce dernier soutien de la royauté légitime, cette ombre vivace encore de la légitimité proscrite, se réunissant pour juger en premier et dernier ressort les derniers ministres et par conséquent la dernière volonté de ce roi Charles X, qui avait élé le roi favori
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de la pairie; en même temps, figurez-vous le peuple de Paris, après son triomphe et son exaltation des Trois Jours, arrivant tout armé autour de la Chambre des Pairs, et semblant dicter par son attitude menaçante un arrêt de mort. Pour la Chambre des Pairs Talternalive était terrible ; elle était juge dans sa propre cause, et malheur à elle si elle ne faisait pas justice ! C'était la même Chambre qui avait mis à mort le maréchal Ney, le héros de la campagne de 1812, Pami de TEmpereur, le brave des braves : donc, de quel droit sauverait-elle ce ministère impopulaire qui avait porlé sur la Charte et sur le peuple des mains violentes ? D'*un autre côté, comment la pairie, qui avait été le soutien du trône renversé, el qui , peut-être , avait partagé en secrel ses espérances el son délire, pourra-t-elle échapper au déshonneur public, si, trop obéissante aux rancunes populaires, àdes rancunes amoncelées depuis I8I5,elleenvoieàréchafaud des ministres du roi, des députés, des pairs de France , des hommes de son esprit et de son rangp Le dilemme était terrible : la mort ou le déshonneur. Eh bien! il faut rendre cette justice à la pairie française, qu'*entre ces deux abîmes elle resta calme. En vam le peuple s'amoncelle contre les grilles du Luxembourg, en vain la garde nationale, qui était toute la dictature de la Révolution de 1830, formule hautement ses exigences, la Chambre des Pairs écoute, délibère et juge. Quand parut sur le banc des accusés M. de Polignac, ce grand seigneur qui avait alGFronté avec un dédain voisin de l'insolence toutes les haines de la nation française, la Chambre des Pairs ne perdit ni son sang-froid ni sa contenance ; elle ne pencha ni pour le peuple, qui criait sous ses fenêtres, ni pour ces accusés que quelques jours auparavant elle appelait ses frères. Ce fut donc en ce moment solennel que, tout à coup, fendant avec peine celte foule furieuse qui s'opposait à son passage, un avocat de province, qui n'avait jamajs plaidé que des causes de province, devant des juges de province el devant des auditeurs de province, se trouva transplanté dans la première cour
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du royaume, dans une cour souveraine , et appelé à porter la parole dans une cause où s'^agitait toute la révolution nouvelle. Les ministres de Charles X élaient-ils dans leurs droits en signant les ordonnances? Acquittez-les! mais, alors, arrêtez ce qui suit : la Révolution de 1830 est une félonie! Bien en pritdonc à M. Sauzet d'hêtre né le plus intrépide des hommes, et d'^avoir de lui-même cette admirable bonne opinion qui ne le ferait pas reculer devant Mirabeau en personne. Celte fois, son ignorance de toutes les convenances de ce monde , son profond mépris pour tout ce qui n^est pas M. Sauzet, servirent admirablement M. Sauzet. Rien ne rétonna, ni ce peuple si agité, ni cette assemblée si calme , ni ces juges qui étaient les propres juges de leur honneur, ni ces ministres vaincus dont on demandait la tête ; un mur mitoyen, ou un cours d'^eau, ou une question hypothécaire, n'^aurait pas trouvé M. Sauzet plus calme et plus à l'aise. Aussi , pendant que ses collègues hésitaient, pendant que l'un d'yeux, au lieu de défendre son habile client, trouvait plus simple et plus naturel de s'évanouir, comme fait une femme coquette qui est à bout de toute défense, M. Sauzet prit la parole; et, appelant à son aide le cortège brillant des mots sonores, des périphrases brillantes, des antithèses, jetant à pleines mains, çà et là, et dans un abondant désordre , toutes les fleurs fraîches écloses de sa rhétorique provinciale, M. Sauzet étonna et confondit l'auditoire. Ces juges, si préoccupés de la sentence qui allait venir, s'étonnèrent de l'abondance et du sang-froid de ce nouveau venu dans les affaires, et plus il parla longtemps, plus on trouva qu'ail parlait bien. En effet , ce long discours, dans ces circonstances présentes, était mieux qu'un discours : c'^élait un répit, c'^était une relâche dans la tempête, c'était un abri pendant lorage.
Les juges de M. de Polignac, tant que parla M. Sauzet, eurent le temps de s'entre-regarder, et plus il parlait, plus on trouvait qu'en effet une cause qu'ion pouvait défendre si longtemps et avec tant de raisons amoncelées , n'était pas une
cause si désespérée qu'on Pavait cru tout d^abord. Ainsi, le sang-froid verbeux de l'avocat rendit un service énoinent à la Chambre des Pairs, à la Révolution de Juillet. A la Chambre des Pairs, M. Sauzet donna le temps de se reconnaître et de se sauver par un arrêt qui ne fut ni une lâcheté, ni un sublerfuge. La Révolution de Juillet, en épargnant le sang des ministres accusés , se priva à jamais, et quel triomphe c'était pour cette Révolution déjà innocente de tant d'^excès! de la peine de mort politique. La société française, voyant qu'enfin dans cette lutte immense personne n'^étaitmort,et, bien plus, que personne n'était déshonoré, respira plus à Taise et se mit à espérer des destinées nouvelles. Quant à M. Sauzet, incapable de comprendre ce qui s'était passé autour de lui, et ne sachant même pas bien au juste ce qu'il avait dit et ce qu'il avait fait, il se frotta les mains de plaisir, et il se dit à luimême que, puisqu'il avait si bien parlé pour des ministres , il serait ministre quelque jour; ce qui n'a pas manqué d'arriver. Sur les bancs de l'opposition modérée, voyez- vous cet homme en vieux chapeau, chapeau plus souvent gris que noir, plus souvent vieux que neuf? L'homme a l'air très-fin, trèsrailleur, et son esprit tiendra tout à l'heure toutes les promesses de sa figure; cet homme, c'*est M. Mauguin. Celui-là aussi est un avocat, mais un avocat bien disert, ardent, généreux, disons plus, un avocat convaincu. Que veut-il? on Tignore; lui-même il l'ignore. Où va-t-il? il n'en sait rien. D'où vient-il? la question serait folle, il ne saurait pas vous le dire. C'est un esprit fantasque et capricieux, mais ferme et généreux. Il aime la guerre politique comme un homme qui la fait bien ; et ne trouverait-il dans la bataille oratoire que le plaisir de la bataille, il s'y livrerait encore avec délices; il a beaucoup étudié, il a peu appris; cependant il est moins ignorant de toutes choses que la plupart de ses confrères; il a fait des ministres et il n'^a pas voulu l'être : cPesi une grande différence de plus avec M. Sauzet.
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Ainsi abandonné à lui-mônic, flottant entre les deux extrêmes de son opinion, républicain le soir, monarchique le lendemain , ardent et paresseux, quelquefois parlant en orateur, quelquefois en avocat, homme du monde dans le fond, mais non dans la forme, M. Mauguin parait placé à côté de M. Odilon Barrot pour faire mieux éclater les défauts et les vertus de celui-ci. M. Odilon Barrot, rien qu'*à le voir, n^est pas de Técole de M. Mauguin. Cest une figure calme, sévère, presque imposante, lia dans son espritetdans son cœur les plus belles qualités de Torateur, Tentralneroent, le courage, la conviction, de sévères et solides principes, la probité, le désintéressement et assez peu d estime pour Pexercice du pouvoir. CTest une des voix les plus écoutées de la Chambre et les plus aimées, car cette voix est honnête et sincère. Si les États-Unis avaient besoin d'un orateur et qu'on leur permît d en choisir un seul dans toute la Chambre, je leur conseillerais de prendœ M. Barrot. Il est le modèle des orateurs positifs. Sa logique est pressée et pressante; il est le plus rude jouteur qui soit au monde; son indignation éclate et tonne, mais toujours avec une certaine mesure qui vous persuade d'hantant plus facilement que même cette mdignation vous a appris quelque chose. Les plus chauds partisans de M. Odilon Barrot lui font ce reproche unique *. son éloquence a trop de grâce, trop de limpi dite , trop de science et trop d'apprêts.
En fait d'orateurs qui ne parlent guère, et que bien peu ont entendus, vous avez M. de Cormenin. Les ennemis de M. de Cormenin lui reprochent très-sérieusement d^avoir été vicomte, et, de bonne foi, un homme sérieux, un Américain se prend à sourire de pitié quand il entend reprocher à un homme d'^avoir été vicomte. Reprochez à un homme ses mauvaises actions , ses lâchetés , ses perfidies ; mais lui reprocher d'être ou d'^avoir été vicomte, c'est se moquer de soi et des autres. Voilà pourtant oii en est aujourd'hui la politique de la France. Quoi qu'ail en soit, que M. de Cormenin ait été vicomte, qu'il ne
I ait pas éié ou qu il ne le soit plus, toujours est-il qu'ail est et qu'ail sera encore longtemps un écrivain incisif et dangereux. Il a été élevé à l'école d\in terrible pamphlétaire , Paul-Louis Courrier , qui a fait bien du mal à la Restauration , et il en copie à merveille le ton , les tournures, le style, les manières, Tindignation . Non pas qu'Hun pareil style ne soit fatigant à la longue; mais, dans leur nouveauté, ces pamphlets ainsi écrits ont bien vite produit une impression irritante dans les esprits. M. de Cormenin sait cela mieux que personne, et comme il est incapable de prononcer quatre phrases de suite a la tribune , il se dédommage de ce silence forcé par une suite de petits pamphlets bien acérés qui ont leur popularité et leur influence redoutables. M. de Cormenin est surtout Pennemi prononcé du roi Louis-Philippe , et des princes ses enfants.
II compte par sous, livres et deniers leurs revenus, leurs dépenses publiques ou privées ; il leur dispute pied à pied leur liste civile; il ne veut pas que le roi soit mieux vêtu , mieux logé, mieux nourri que M. de Cormenin. Il s'épouvante quand on dit *. les enfants de France. Il est républicain comme un homme qui n'aurait jamais été vicomte. C'est sans contredit un homme dun vif et ingénieux esprit , mais d*un esprit malfaisant , de ces esprits qui peuvent nuire, qui ne peuvent jamais servir et qui ne sont bons que pour le mal. Hommes que Platon aurait à coup sûr chassés de sa république; mais sans leur donner des couronnes de fleurs , comme il fait pour les poètes.
Noublions pas, dans son coin, dans son obscurité et dans son silence, un des plus dangereux mécontents de la Chambre des Députés, M. Royer-Collard, Pi nventeur des doctrinaires, malheureux père si cruellement dépassé et vaincu par ses enfants. On parle de l'ingratitude des républiques; mais cependant je ne vois pas que dans les monarchies l'ingratitude pour les hommes publics soit moins grande. Cet homme, d'un rare esprit, d'une haute vei lu, d'une science admirable, il a élé, par
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la seule force de son mérite , un des hommes les plus imposants de la France. Sept collèges électoraux le nommèrent dépulé le même jour, incroyable et illustre honneur. Il rédigea l'adresse des 221 , qui fut le commencement de la ruine de Charles X. Il a été à la fois le chef de la philosophie nouvelle et de la politique moderne. Le premier il réunit ces doux mots sur lesquels repose encore tout Tavenir de la France : royalisUconstitutionnel. Il a combattu longtemps sous ce double drapeau, — la Charte et le Hoi! 11 est à croire que lorsque enfin la Charte eut renversé le Uoi , M. Royer-Collard ne fut pas peu étonné et malheureux de voir ainsi un de ses deux cultes brisé et renversé. Aussi, depuis (|ue tout équilibre a été perdu entre la constitution et la royauté, M. Royer-Collardestmalàraise, il est plus triste et plus sérieux que jamais. La double passion de sa vie, il Ta perdue. Il ne sait plus s'il doit se réjouir du triomphe de la constitution, on s'^aOliger de la chute de la royauté. 11 aimait la royauté des Bourbons. Il aimait leur antique origine, leurs grandes actions dans la paix et dans la guerre, leur désintéressement chevaleresque, leur loyauté qui était passée en proverbe, et maintenant encore il ne peut pas s^expliquer comment Charles X a pu ainsi violer la Charte, qu'ail avait reconnue par son serment. ^Quelquefois, M. Koyer-Collard se reproche tout bas d'avoir peut èlvc poussé à bout ce faible et entêté monarque , et il se dit que [Mîut-être avec un peu moins de rigueur , la vieille royauté de France serait debout encore , et qu'aussi la constitution eOit gagné peut-être à ne pas se séparer violemment, comme elUî l'a fait, du principe royal. Triste et respectable position, celle de cet homme , qui est royaliste dans le cœur , qui croit à la légitimité de toute la puissance de son esprit, et qui se voit em{K)rlé par une révolution qu'il a faite sans le vouloir!
Cette revue de la Chambre des Députés , tout incomplète ({ue je vous la fais, et à la manière d\m homme fort peu instruit des affaires très-compliquées et Irès-embrouillées d'un pays en révolution qui n'a pas eu encore le temps de se bien
rcconnallrc , nfa donc intéressé au plus haut degré. Je cherchais parmi ces hommes , que réunit la volonté d*un pays, les espérances, les craintes, le passé et I avenir de la France. Tous ces bruits, tous ces murmures, toutes ces agitations, toutes ces paroles éloquentes, furibondes, insensées, retentissaient a mon oreille avec une véhémence qu^une oreille américaine peut seule comprendre. A Paspect de ce chaos toul rempli de cent mille passions diverses, je me demandais en tremblant comment Tordre pouvait sortir de ce chaos, la lumière de ce nuage P J'^étais saisi d'effroi en songeant que tous ces hommes si différents de mœurs , d'opinions , de fortunes , agités par tant de passions diverses , pouvaient produire des lois qui gouvernent un pays comme la France ? Je restais épouvanté de ce pôle-môle plein dintérôt. Ici M. Arago, Phomme le plus savant de TEurope, qui descend de PObservatoire et du ciel pour se mêler à toutes les agitations de la terre ; là M. de Lamartine, le poëte chrétien, parlant, et parlant à merveille, comme un économiste d'un rare talent, des impôts, de Pagriculture et des chemins de fer. Un peu plus loin , M. Bugeaud, le soldat, Pimplacable , montant à la tribune comme il monterait à lassant, et menaçant à la fois ses adversaires de .son pistolet et de ses opinions, de son épée et de sa parole M. Dubois , esprit nébuleux , tout rempli de pédantisme , qui, pour avoir été pendant six mois un écrivain d'^un journal peu lu et un philosophe obscur , .se figure qu^il est toujours un philosophe et un écrivain. M. Duvergier de Hauranne, un de ces hommes qui sont nés mécontents , — sombre humeur, — colère sourde, — amitié peu sure, — logique inflexible, — pa rôle brutale, le digne airière-petit-neveu de ce farouche abbéde Saint-Cyran , le tyran de Port-Royal. M. Hennequin, avocat , mais un avocat d'un beau langage, de belles manières , qui a lu Cicéron et qui s'^cn souvient. M. Ilumann, un Allemand de Strasbourg, parlant allemand en français^, mais d^une voix si pui.ssante , que les écus se remuent à sa voix et se rangent on
ordre , comme autrefois les murs thébains , lorsqu^Amphion jouait de la lyre; pauvre homme mort à la peine^ mort ministre (oui comme Casimir Périer. M. Isambert, la plus bourdonnante et la moins agissante des mouches du coche , un homme qui avait grand besoin de la royauté légitime pour que son opposition eût l'apparence de quelque valeur : ces hommes-là ont été ensevelis, eux et leur importance, sous les débris du trône de Charles X. M. Jaubert, espèce d'^oraleur d*avant-gardc ^ intrépide, éloquent, beau diseur, qui se jette tète baissée dans toutes les questions où le pousse son courage. M. Théodore Jouffroy , belle tète et noble cœur. Il est mort accablé par le travail et par une maladie impitoyable qui la conduit lentement au tombeau. M. Théodore Jouffroy était le meilleur élève de Pécole de Platon; il avait la douce gravité , Ponction pleine de charme de son maître. Homme enveloppé dans sa modestie et qui cachait avec le soin le plus original sa science, ses idées, son éloquence, tout, excepté sa tristesse et son bon cœur. M. de Kératry, rude gentilhomme breton, qui a toutes, les apparences d*un forgeron bien élevé. L opposition de 1620 et années suivantes avait reconnu M. de Kératry pour un de ses héros. Et dans la foule, qui voyez-vous encore .** Un homme qui aété le mallre de la France et de l^opinion, qui a régnédoublement par la puissance de la parole et de Targent. Il marchait en France plus envié et surtout plus aimé, plus honoré qu'un roi. Quand, par hasard, il passait dans les rues, la foule faisait silence , elle se le montrait du doigt avec un geste res- |)cctueux, et elle murmurait tout bas : Le voici! M. Rothschild est, dit-on, le banquier des rois; mais on avait tort de dire qu'ail était le roi des banquiers. Le roi des banquiers , c'^était M. LaRitte , quand il était le banquier et Phomme d'affaires de toute Popposition. M. LalTitte s'hélait fait le Mécène avoué, et, ce qui est plus rare, très-avouable de tous les talents (]ui étaient redoutables ou qui promettaient d'hêtre redoutables iui |>ouvoir. Il avait fourni les premiers fonds pour créer le
Constitulionnol , cette vieille catapulte quelque peu ruinée aujourd'hui , si puissante il y a quinze ans. Il avait recueilli dans sa maison un certain employé aux Fiuanccs, qui s'appelait Béranger , et qui a Tait depuis de singuliers ravages dans toutes les Âmes. Cette maison de M. Laffîtte était une espèce de port d'où Ton partait à pleines voiles pwur la lialaille , où l'on revenait chargé de couronnes après la bataille. Un jour, chez M. Laffitte, déliarqua, plein d'espoir et loger d''argent, un nouveau venu des provinces du Midi. Cétail bien le regard le plus 6cr, la parole la plus hardie , le geste le plus vif et le plus net, la pauvreté la moins affamée, et l'éloquence la plus vivCf le style le plus éclatant, l'intelligence la plus animée, Tespérance la plus heureuse qui se pât voir. Ce nouveau venu, c'était M. Thiers. II s''iQstalla chez N. LaUitte , comme dans la grande hôtellerie ouverte à tous les esprits remuants et dont Péclatne pouvait se payer qu'eau prix d'une révolution.
Mais pendant que nous étudions tous ces visages, toutes ces pensées , quatre ou cinq orateurs se sont succédé à la tribune; chacun d'eux a parlé avec emportement, avec chaleur, comme parlent les gens convaincus. — Qu'ont-ils dit? La Chambre le sait à peine ; elle n'écoute guère que les gnmds oraleui-s, pour tout le reste elle est inattentive, inqjaticnle, malheureuse; et quand cnlîn le côté gauche, le cAlé droit et le centre ont dit chacun leurs raisons les meilleures, la (Chambre passe au scrutin secret, la loi est faite.