CHAPITRE PREIIER
Si, par une belle soirée du printemps ou de l'hiver, vous entrez dans cette ville immense — abtme étourdissant — et surtout si vous entrez par la belle |K)rte , — car nous ne comptons pas toutes sortes de portes dérobées qui sembleraient plutôt vous précipiter dans un cloaque que vous introduire dans la reine des capitales de l'Europe, vous vous trouvez saisi de je ne sais quel espoir d'un grand et magnifique spectacle, espoir qui s empare à votre insu de toute votre Ame. Une allée sablée doucement vous conduit, par une pente irrésistible, du village de Neuilly, résidence royale, au bois de Boulogne, l'élégant rendez- vous de tous les riches , — et du bois à TArc-de-Triomphe de l'Étoile , une masse de pierres chargées de gloire ; — et de TArc-de-Triomphe sur la place de la Concorde , où se tient debout, calme et solennel, TObélisque, enlre deux fontaines
monumentales. Cette place, qui a porté tant de noms différents, place Louis XV, place de la Révolution , place de la Concorde, elle se montre à vous ornée de bronzes dorés, de statues colossales, toute remplie de bruit et de lumière; à proprement dire , c'est là , dans cet espace brillant, entre le Garde- Meuble de la couronne et la Chambre des Députés , que le vaste Paris commence. Donc, entrez au pas, lentement, regardez, admirez, rêvez.
Ne restons pas pourtant sur la place de la Concorde; parcourons de nouveau, à la hâte, la longue allée des Champs- Elysées, et revenons au palais de Neuilly. Juste ciel! voilà Paris dans toute sa gloire ! Cette maison là-bas , modestement couchée sur le rivage , entre deux îles flottantes , c'est la maison de plaisance du roi des Français. Dans ces murs si modestes, dans ces jardins cachés et sans bruit, vous chercheriez en vain S. M. le roi des Français ; vous ne trouvez que le père de famille qui vient se reposer des fatigues de la journée et se préparer au travail du lendemain.
Il y a encore quelques années, quand la royauté avait toute confiance dans le peuple, on voyait souvent passer dans les allées des Champs-Elysées un grand omntfttis royal, tout à fait semblable à ces voitures populaires dans lesquelles tous les Français sont égaux comme devant la loi. Dans cette longue et bourgeoise voiture, s'entassaient, pressés au hasard, le roi et sa femme, et sa sœur, et ses quatre fils, et ses trois belles filles, et son gendre et quelques amis; c'était une cohue royale, toute remplie d une douce joie. La voiture s'en allait au petit trot, du château des Tuileries à la maison de Neuilly. Pas de gardes, pas d escorte; saluait qui voulait la fortune de la France. Seulement, à la bonne humeur du roi , à son visage épanoui et riant, on voyait qu'il était heureux et fier de cet incognito bourgeois.
D'autres fois, à côté du chemin qui mène à Neuilly, une jolie barque pavoisée et remplie d'enfants et déjeunes femmes
Ui\ HIVER A PARIS.
remontait la Sçine à force de rames ; c'étaient dans celte barque mille cris joyeux, mille viW/ fièrement accentués; 1 étranger, qui regardait couler leau et passer le bateau , ne se sérail jamais douté que toute la famille royale était portée dans celle barque plus fragile que la barque de César. — Tu portes César et sa fortune!
Un autre jour, au milieu des maçons et des gravais dont sont encombrées les demeures royales, vous rencontriez un gros homme d'une belle et intelligente figure. Il allait, il venait, il avait la toise à la main , il consultait les plans et les corrigeait, il grimpait lestement à Téchelle ; vous demandiez si ce n'était pas là M. Fontaine, Tarchitecte du roi; on vous répondait que c'était le roi en personne , le plus entreprenant architecte de son royaume. Rien qu''à le voir distribuant l'éloge ou le blâme , donnant des encouragements et des conseils aux manœuvres émerveillés , il était facile , en effet, de reconnaître le sauveur du château de Versailles , le restaurateur du château de Fontainebleau , le propriétaire du château d^Eu et du palais deNeuilly. Le roi est peut-être en France le seul homme qui ait poussé à ce point-là la passion pour les grands édifices qu'il faut achever, pour les nobles ruines qu'il faut sauver; il est le protecteur naturel de ces masses de pierres que chaque gouvernement commence sans jamais rien finir, comme si la gloire de la main imprudente qui pose la première pierre valait jamais la gloire de la main sage et modeste qui pose le couronnement de l'édifice! C'étaient là les heures tranquilles du roi Louis-Philippe, s'il eut jamais des heures tranquilles. Évidemment, il était né tout exprès pour vivre ainsi deja double vie qui lui convient , la vie royale et la vie bourgeoise ; c'étaient là ses plaisirs; les balles de Pabominable Fieschi et des autres y ont mis bon ordre ; s'ils n'ont pas tué le roi , ils ont blessé la royauté. Surtout, ils ont attristé, bien avant le terrible accident du 13 juillet 1842, celle roule facile qui conduit du château des Tuileries à la maison de Neuilly ; ils
I oui encombrée de soldats qui veillent et de gardes qui passent. Pauvres insensés! qui n'ont pas deviné que c'est la plus mauvaise heure dç toutes pour attaquei* un roi , Theure où il nest plus que le père de ses enfants!