CHAPITRE II
LE Bd)J5 '£)2 iDfî)UL-^âj^J2.
SiL VOUS platt , dans ce voyage plein de douces fantaisies que nous allons faire ensemble, nous irons quelque peu au hasard. Nous voyageons dans des pays trop connus pour que nous soyons dominés par une méthode bien rigoureuse. Nos excellents pères les Anglais ont en ce genre un chef-d'œuvre que je me garderai bien d'imiter, le Voyage senlimenlal. Jamais le Paris du siècle passé n'a été mienx étudié et d'une façon plus complète que par ce bonhomme de Sterne , qui est bien de la famille de La Fontaine. Il prêchait toutes les vertus qu'il n'avait pas d'un air si calme et si câlin ! Il faisait, comme on dit en France, la sainte nitouche; mais cependant ne vous fiez pas à sa contrition, à ses yeux baissés, à sa joue qui rougit pudiquement parce qu'une autre joue l'a touchée de son feu palpable ! Certes, nous nous donnerons bien de garde d'aller à la suite de
ce bon apôtre, qui connaissait Paris beaucoup mieux que tous les Parisiens de son temps. Nous ferons mieux, nous autres , nous suivrons notre propre sentier, — nous arrêtant çà et là pour tout voir, pour tout entendre, pour tout redire. D'ailleurs nous ne sommes pas seuls dans ce voyage , nous avons avec nous un peintre, un dessinateur, un graveur, un traducteur que voici , qui sait fort peu la langue que nous parlons, et pour qui nous demandons toute votre indulgence. Vous pensiez que nous étions déjà arrivés au palais des Tuileries; nous étions au pont (le Neuilly, tout au plus.
C'est un pont hardiment j6té sur la Seine, entre les t les qui entourent les jardins du roi. Là, Biaise Pascal fut un jour emporté par les six chevaux de sa voiture, et il vit la mort de si près qu'il devint tout d'un coup le terrible chrétien des Pensées et des Provinciales. Quand vous avez franchi le pont, vous trouvez que déjà s'amoindrissent les maisons de plaisance. A ce moment commencent les grands parcs d'un demi-arpent, les vastes jardins composés de quatre ou cinq pots de fleurs ; tel qui possède un cep de vigne quitte Paris le samedi soir en disant fièrement : — Je vais à ma vigne. Le Parisien est un grand amateur des plaisirs champêtres; il s en fait de toutes sortes , pourvu quils soient à sa portée. Depuis quil a vu tant de révolutions accomplies en vingt-quatre heures , il n'aime guère à s'absenter de sa ville, tant il a peur de ne pas trouver, au retour, le gouvernement qu'il y a laissé. Après quelques tours de roue, vous avez bientôt atteint la grille du bois de Boulogne. Là, par un accident dont je me loue , ma voiture fatiguée se brisa, comme fait le navire qui perd son mât en arrivant au port. Je fus bien vite dégagé, et pendant que le postillon , aidé de mon domestique, réparait la voiture, je vis passer, dans son élégant attirail de chaque jour, tout le beau Paris qui venait se voir lui-même et se montrer au bois de Boulogne. Si vous saviez quelle infinie variété de voitures, de chevaux, d'équipages, de costumes et même de visages ! Toutes les femmes, jeunes et vieilles, du
us HIVER A PARIS. il
j;i'jii)d iiioikIi^ parisien, étaient, ce jour-là, ù la promenade du soir; tous les hommes, jeunes gens que dévore l'usure, ministres en lierlie que dévore la politique, les illustrations dans tons les genres, étaient au Ijois de lloulogno. Ils piissaicnl , ils repassaient devant moi , à cheval , en voiture , au galop, au pas; ils cornaient comme l'oiseau vole. Et moi , le nouveauvenu dans ce beau monde, je m'efforçais déjà d'en deviner les passions cachées, les désirs mystérieux. J'aurais voulu nio fiiire le suivant de toutes ces oisivetés si occu|K*es, de toutes ces ambitions si oisives; j'aurais voulu monter en cronpe derrière elles, et là, caché sous la livrée, les entendre plaisanter ou rire, espérer ou craindre, bénir ou maudire. Mais le moyen de courir après ce monde qui vole dans l'espare el <|ui se perd dans l'infinii^
Ce]M'mliUit, le légei' accident qtii manètail à cette |)iaee, devant cette grille où je voyais («isser au galop toutes les puis-
10 UN HIVER A PAUrS.
sauces parisiennes^ fut réparé bien vite. Nul ne pensait à me jeler un coup d'œil, ni les hommes, irès-occu|)és de leurs chevaux, ni les femmes, très-occupées de l'effet de leur toilette et de leur sourire. — Ils passent ainsi leur vie, les uns les autres, à se donner en spectacle, à se regarder venir, à se dire tout bas toutes sorles de mystères que le premier venu peut expliquer tout haut après un mois de séjour dans cette ville bruyante. — De cet endroit à TArc-de-Triomphe la distance est peu considérable; TArc-de-Triomphe n'est pas loin. C'est le plus grand arc qui soit au monde, mais aussi il a été placé là pour célébrer les plus grands triomphes; il lève sa tête, toute blanche de jeunesse, aussi haut que le ferait la plus vieille montagne chargée de tempêtes et d'^orages. Tout à l'entour du vaste monument, des remparts sorlent de terre, des fossés se creusent, des citadelles s'élèvent, mais leParisien n en sait rien encore; il ne croira aux fossés que lorsqu'il les aura franchis à deux pieds, il ne croira aux citadelles que lorsqu'il les aura entendues gronder en jetant le feu et la flanm)e; alors seulement il se mettra en peine de ce bruit formidable. L'entrée est facile, la porte de la ville est ouverte la nuit et le jour. L'assassin, le faussaire, la grande coquette, peuvent entrer fièrement et la tête haute, pourvu cependant qu'il n'y ait rien de prohibé dans leur voiture ou dans leurs poches. Entrez, entrez tout à l'aise, vous qui apportez dans ces murs le jeu, Pusure, le vol, I adultère, toutes les passions mauvaises! Entrez, les portes vous sont ouvertes, on ne demande pas même quel est votre signalement, quel nom vous portez, et si vous avez un passe-port! L'^octroi municipal n''a rien à faiVe avec les hommes, il ne s'occupe que des chOvSes. L'octroi
ne reconnaît ni hommes ni femmes de contrebande. Que lui
importe que Phomme qui entre dans ces murs soit un vil pamphlétaire, un faussaire, un voleur? il n'est pas chargé de la morale publique; ce n'*est pas à lui que la société s'adresse pour châtier les coupables. Pour peu que la recelte soit bonne
UN HIVER A PARIS. il
aux portes de la ville, l'octroi est content, la ville est satisfaite. Le grand crime envers cette cité , qui a besoin de tant d'argent pour vivre, c'est de fumer du tabac qui n ait pas passé par les mains de la Régie, c'est de boire du vin qui n ait pas payé son droit d entrée à 1 octroi municipal. L'octroi se tient à celte porte la nuit et le jour; il est vêtu de vert ; il est armé d'une épée équivoque, épée sans garde et sans pointe; mais cette épée sait découvrir l'objet le mieux caché. Pas une voiture n'est exceptée du droit de visite; la calèche fringante, où se tient la danseuse qu'attend l'Opéra, le cou|)é de l'agent de change, la berline du pair de France à moitié endormi, la voiture du Roi lui-même, qui plus d'aune fois a subi la visite de Toctroi, tout doit obéissance et respect à l'octroi municipal. On se fie au pair de France pour faire les lois du royaume, on ne s'y fie pas pour la viande de boucherie, qu'il pourrai! cacher dans sa voiture. Grande leçon d'égalité !
Véritablement, cette entrée ù\\ue si grande ville est magnifique, et elle annonce dignement les merveilles qui vont venir. Déjà vous ne savez plus de quel côté vous devez tourner votre admiration et vos regards. De cette place vous entendez comme un bruit tout-puissant et inspirateur qui s'^en va grandissant toujours. Je le crois bien, juste ciel! ce bruit de fournaise ardente , c'^est le bruit que fait Paris tout le jour ; la croyance et le doute, la philosophie et la morale, la poésie et l'industrie, l'ambition et Pamour, la démocratie et la royauté, tous ces éléments si divers bouillonnent tous à la fois. Bruit solennel! étrange concert au milieu duquel l'esprit français jette lescent mille éclats de sa voix puissante. Mais aussi, si vous pouviez savoir combien, à cet instant du voyage, vous êtes rempli de craintes, de terreurs, d'espérances; si vous pouviez savoir ce qui s'agite en vous-même , en écoutant ces bruits précurseurs ! Ainsi s'^annonce, bien longtemps à Tavance, la cataracte du Niagara : on la reconnaît d'abord à son bruit, à son écume bondissante , bien avant que Ton puisse juger de ce
12 LN HIVER A PAIUS.
Ileiivo inunense qui semble se précipiter du haut du ciel. Et, (le bonne foi, n*est-il pas bien permis d'hêtre inquiet et de trembler quand on se dit à soi-même : Voilà le gouffre! et quand ou songe que Ton va se précipiter tout vivant dans ce bruit, dansée tumulte, dans cette épouvante, dans cette écume? Dieu, cependant, nous donne du sang-froid et du courage. Pour peu que nous ayons quelque bon sens et que nous ayons un bon guide , peut-être saurons-nous nous tirer victorieusement de ce grand péril du cœur, de la tête et des sens.
Ainsi je pris tout d'abord ma première leçon de patience. J'^attendis, tant qu'on voulut me faire attendre à cette porte; chacun de ces Parisiens passait devant moi, à mon tour, en se disant tout bas : Voilà un étranger qui est une bonne dupe s'il attend pour passer qu'il n*y ait plus personne devant lui ! Moi, cependant , je mettais à profit cette heure d'attente pour étudier tout à mon aise l'Arc-de-Triomphe de TÉtoile, depuis sa base , (jui se perd dans la terre , jusqu'à son faîte , qui se perd dans loscieux.