‹ Un hiver à ParisChapitre 35 sur 74 · LE PRINCE ROYAL · texte numérisé non relu

LE PRINCE ROYAL

Il esl plus difficile d^aborder le duc d'Orléans que le roi luimême, et une fois auprès du duc d'Orléans, il n'est pas donné à tout le monde de découvrir toutes ses vertus cachées. Il ne se livre pas, et il ne cherche pas non plus à vous surprendre. II y a dans ses rapports avec lous ceux qui rapprochent tant de bonne foi apparente que les habiles ne peuvent pas croire qu'il y melte si peu d'habileté. En jeune homme bien élevé, il sait rendre aux vieillards tous les respects qui sont dus à la vieillesse. Il parle avec égard aux vieux généraux de l'Empire, glorieux débris de tant de victoires. II estime fort les vieux politiques, et il abordait avec tant de déférence M. de Talleyrand, ce Nestor de la diplomatie européenne, que M. de Talleyrand se laissa loucher par les bonnes façons de œ jeune homme. En même temps, la jeunesse a pour lui des charmes; il comprend que le présent est à son père, et que si quelque chose lui appartient à lui, c'est l'avenir : aussi aime-t-il, cherche-t-il de préférence toutes les espérances des hommes et des choses; il n'en veut qu'au printemps de Tannée, il est le prince de la jeunesse.

 le savoir élevé au milieu d'^un turbulent collège, par des maîtres nombreux et parmi de familiers condisciples, on ne se douterait guère que le ducd'Orléansfûtsi habile à commander et à se faire obéir; c'est pourtant là un des grands talents du prince. Il a une volonté ferme et nette, un commandement précis, une grande habitude de remuer les hommes. — Belle qualité d'un prince qui veut accomplir de grandes choses ! Il a déjà, à plusieurs reprises, subi le feu de l'ennemi et avec courage. Au siège d'Anvers il était à la tranchée, et les obus passaient bien près dé sa tête. Peu s'en fallut qu'il ne fût tué en Afrique d'une balle qui l'a louché, et de bien d'autres coups de fusils arabes, à travers lesquels il passait sans s'inquiéter de ce qui pouvait arriver. Dans toute cette campagne, remplie de difficultés et de périls, il a été admirablement simple. Une fois,

entre aulres, qu'il s'élait arrêté, lui troisième, à une source pour

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élancher leur soif brûlanle, ils furent cernés par un parli d'Arabes et serrés de près; ils se firent jour gaillardement à travers celle horde. Mais si les Arabes avaient su qu'il y avait à couper la tête du fils du roi des Français, certes, ilsnauraient pas laissé échapper si facilement une si belle proie. Dans celte même campagne, les flèvres, les privations de tout genre, la fatigue, le poussèrent bien près de la mort : il vit arriver la mort sans se plaindre. Pour le rembarquer il fallut le porter à dos d'^homme , et ses deux jambes amaigries pendaient dans Teau de la mer; il se croyait perdu, — il en échappa; et à son retour, son père fut bien élonné de le voir revenir avec un volume entier écrit de sa main, sous la lente. Dans ce livre il rendait compte, à la manière des Commentaires y de cette expédition. Lecture a été faite de ce mémoire parmi quelques amis du roi , et Ton trouva que c'est là un bon style net et simple, incisif et coloré, et qui suffira très-bien, sans autre office d'historien, à raconter tout ce que voudra raconter cette plume si bien taillée.

La grande passion de M. le duc d^Orléans, s'il a une passion, c'est une passion toute moderne qui s'est emparée des âmes françaises, pour les vieux meubles, les vieux vestiges et les vieilles rehques des vieux siècles. Je pourrais vous faire à ce propos, dans la pensée futile de ce livre, — qui aura sa pensée futile, rassurez-vous ! — rhistoirede cette passion singuhère qui remue des milHons, et à la tète de laquelle marche Tun des plus habiles et l'un des plus fervents antiquaires, M. le duc d'Orléans. Il a arrangé avec un luxe plein dégoût le pavillon qu'habitait, au château des Tuileries, madame la duchesse de Berri. 11 a profité du dédain que porte le roi à ces brillants colifichets, pour faire fouiller à son profit le garde-meuble de la couronne et les châteaux royaux, et partout où on a.pu en ramasser, on lui a apporté les bois vermoulus, les corniches brisées, les dorures fanées, les dentelles trouées, les tapisseries, les reliques décolorées des siècles qui ne sont plus. Lui, cependant, avec une persévérance infati-

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gable, il ré|)are, il restaure, il redore toutes ces vieilleries; quand elles ont tout Téclat désirable, il les place avec honneur dans son palais, et il s'extasie devant ces porcelaines, ces bronzes, ces marbres qui ont traversé avec tant de peine toute une révolution. Autant le roi son père est passionné pour la pierre, pour le plâtre, pour les niagons et leur cortège de bruit et de poussière, autant le duc d'Orléans est avide d'^anliquités, de curiosités, de vieillescruches,dechinoiseries,de fer façonnéet de porcelaines. Ils restaurent, Tun et Tautre : le père, les palais; le fils, le mobilier. Le roi sourit en voyant cet acharnement d'^antiquaire; le duc d'Orléans, qui ne rit jamais de son père, ne comprend pas le goût paternel pour les échafaudages et les peintres en bâtiments. L'^un et Tautre, ils ne sont pas moins divisés dans la façon de juger les arts et les artistes. Le roi n'^aime, dans les arts, que Pécole italienne, les tableaux italiens, Tarchitecture italienne, les oeuvres sévères de la belle école du dix-septième siècle; le roi est tout à fait dans le goût noble et pur de Louis XIV ; Versailles lui parait le chef-d'œuvre des chefsd'œuvre ; et, excepté M. le régent et la Révolution française, il ne voit rien en deçà ni au delà du règne de Louis le Grand. Le duc d'Orléans, au contraire, reconnaît et admire sincèrement tous les siècles de notre histoire ; mais, sous le côté de ?art, il préfère François I*"" à Louis XIV, et je ne suis pas bien sûr encore qu^à François 1" il ne préfère Charlemagne. L'art gothique lui parait le plus beau de tous les arts, et il donnerait dix palais comme le palais de Versailles pour la puissante cathédrale de Notre-Dame de Paris. En ceci le père est aussi exclusif que le fils, le fils que le père. L'un et l'autre, parmi les artistes contemporains, ils ont fait leur choix, mais toujours d'après leurs idées relatives sur le beau. Le roi a adopté pour son peintre M. Horace Vernet, le peintre coloriste, improvisateur d'une grande facilité ; le duc d'Orléans a tourné toutes ses sympathies vers un admirable disciple de Raphaël, M. Ingres, qui eût été, à toutes les époques, un admirable dessinateur. On trou-

verail de pareils contrastes à Tintini entre le roi et son fils, s''il s'^agissait ici de faire un parallèle.

Mais, hélas 1 à quoi pourrait nous servir ce facile parallèle P Non, point de parallèle , point de portrait historique ; le duc d^Orléans n'^a plus droit maintenant qu*à nos hommages et a nos larmes. A présent que le prince royal est mort, il me semble que nous eussions dû accorder quelques louanges plus complètes au noble prince que TEurope entière a pleuré. Écrire rhistoire du prince royal, ce serait écrire T histoire de Paris depuis douze années. M. le duc d'Orléans, mieux que tout autre jeune homme de son âge , représentait la jeunesse parisienne. De toutes les pages qui ont été écrites sur son compte au mois de juillet, en voici quelques-unes que je recueille comme Pexpression sincère d'^un regret unanime. C est un écrivain contemporain de M. le duc d'^Orléans qui parle ainsi. . .

De beaucoup d^entre nous il avait été le condisciple. Dans les luttes du collège, sa présence et son nom avaient été de bonne heure un encouragement précieux; et plus d*un qui n'eût pas poussé jusqu'au bout ces difficiles travaux de la jeunesse , les avait , au contraire , acceptés avec joie en voyant le petit-fils de tant de rois porter si légèrement ce lourd fardeau des premières études. Rien qu'à le voir tout d'abord vif, animé , heureux , facile à vivre , plein de grâce, d'^abandon et d'^intelligence , ses condisciples se prenaient à aimer le jeune prince. Niluini les autres, ils nepouvaient pressentir les grandes destinées qui allaient lui venir : il était, comme nous tous, le sujet du roi Charles X , et encore en était-il le premier sujet , c'est-à-dire exposé à tous les soupçons des royautés mal établies. 11 quitta le collège et devint un soldat ; ses condisciples se dispersèrent çà et là pour gagner leur vie , chacun de son côté. Aujourd'hui , les camarades d'un prince du sang royal et quelquefois ses rivaux heureux; le lendemain, exposés à tous les hasards du pain et du toit de chaque jour : ainsi vont les rovaumes constitutionnels !

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