‹ Un hiver à ParisChapitre 37 sur 74 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

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A vous tous, les esprits ingénieux et désintéressés des affaires de ce monde , qui vous occupez exclusivement d'^art et de poésie, il n'est pas besoin de répéter quelle était la princesse Marie. Dans cette haute position où le ciel Pavait mise, elle était restée, au fond du cœur, le plus simple, le plus naïf, le plus honnête, le plus convaincu des artistes. Vous seuls donc, à cette cour où elle a paru comme un bel ange qui passe , vous pourriez dire tout ce que valait ce jeune esprit si habile à tout comprendre , tout ce génie caché sous ce grand nom royal , toute Ténergie de cette blanche main devant laquelle se prosternaient les plus superbes, et qui, plus d'une fois, même dans les réceptions du soir, conserva la rude et glorieuse empreinte du ciseau des sculpteurs.

Cette jeune femme, à jamais regrettable, avait tous les senti-

\ù4 UiN HIVER A PARIS.

mcnls qui i'out les grands arlistes. Elle avait, avant tout, le sentiment de-rind6pcndance; elle aimait de préférence la causerie facile, l'étude, le silence, Tobscurité. Dans ce palais qu^^elle habitait, elle s''était creusé une retraite profonde, où nul ne TeiU découverte, si les abords mêmes de cet appartement écarté n'eussent révélé je ne sais quel goi1t plus exercé que les autres parties du château. Comme un grand artiste qu'acné était , la princesse avait arrangé à son usage un riche atelier, qu'ion eût pris pour l'atelier de quelque Michel-Ange inconnu, tant elle avait habilement dissimulé la lourde et maussade architecture de ce palais dénaturé de Philibert Delorme. Là, pourvu qu'ion la laissât rêver tout à Paise aux beaux vers, aux Jbeaux-arts , à Tidéal qui l'obsédait , la princesse Marie était heureuse. U\ elle déposait toute contrainte et toute parure incommode ; puis elle réalisait dans la terre glaivSe les rêves brillants de cette âme si bien inspirée. Quand elle était ainsi occupée à donner la vie , le mouvement, la pensée à ce peu d'argile, alors vous pouviez sonner sous ses fenêtres, tambours et clairons; alors vous pouviez défiler devant le château, escadrons de guerre; alors vous pouviez remplir le palais de son père, pairs de Franco, députés, ministres, représentants des rois de l'Europe : lo royal artiste ne pensait pas à vous.

A force d'étude et de travail , et sans autre protection que son talent , sans autre recommandation que son génie, elle arriva à cet le popularité qui, dans toutes les choses de ce monde, (*st la plus douce et la plus chère des récompenses. Elle gagna la renommée comme il la faut gagner , par ses œuvres et sans aucune recommandation étrangère. Par son esprit avancé, par .son goût quelque peu allemand , par son penchant naturel à la rêverie, par ses instincts poétiques qui ont été la plus grande préoccupation de sa vie , la princesse Marie appartenait tout à fait à cette jeune école qui a fait justice de l'école de David Je ne sais quel instinct lui avait révélé de bonne heure que celte

LA PRINGESSK MARIE. i:,ô

uiesquinc imitation qui s'attache aux costumes et aux armures était tout à fait chose misérable et indigne d'un talent sérieux. Ete bonne heure elle avait compris toute la portée de ces grands noms, Michel-Ange et Dante ; car dans sa pensée elle ne séparait pas le poëte de Partiste , la pensée de la forme, l'inspirateur de Pinspiration. Elle était donc la dévouée de tout ce qui était jeune et nouveau. Elle préférait l'inspiration, et môme l'inspiration qui s'^égare, à toutes les choses convenues : toute tentative nouvelle était sûre de lui plaire; elle était la première à Pétudier , elle nY^lail pas la dernière à l'applaudir. Ainsi elle a salué avec transport les jeunes poêles , les jeunes artistes. El savez-vous qu'il y avait en ceci quelque mérite P car enfin , elle était la fille d'^un roi qui , lui aussi , a son système littéraire ; qui , lui aussi , quand il a le temps , s'occupe d'art et de poésie; et, plus d'une fois, à propos de ces charmants sujets de causeries et d'études , ce dut être , j'imagine , entre le père et sa fille adorée , une longue dispute, celui-ci défendant sa pensée en homme qui se connaît en révolutions et qui sent que les révolutions se tiennent Tune Pautre, celle-là proclamant le progrès comme la plus invincible nécessité de Tesprit, et ne redoutant que le statu quo dans les arts; Pun qui se trouvait satisfait de Part présent , Pautre qui ne pensait qu'à Part à venir; celui-ci content et fier de Versailles, sa création; celle-là fière de Versailles, mais dont le regard trop sur se détournait bien souvent aux mômes toiles que son père trouvait belles |K)ur les avoir vu faire sous ses yeux.

Ainsi ce bel et noble esprit , qui à cette heure est au ciel , s'était fait bénévolement un intermédiaire animé, chaleureux et bienveillant , entre le trône et la jeune école poétique ; elle apprenait à son père les noms des nouveaux venus dans l'arène ; elle accoutumait cette oreille rebelle aux vers nouveaux, à la prose nouvelle , au drame moderne ; elle lui démontrait , les preuves à la main , qu'^à tout prendre , la France , qui a produit Lamartine et Eugène Delacroix , M. de Lamennais, oui , M. de

Lamennais lui-même, et madame Sand (car elle parlait, même au roi, de Georges Sand), n'était pas, à tout prendre, sans honneur dans les lettres et dans les arts. Et vous pensez que le père , tout fier de sa fille et de son royaume , se laissait facilement convaincre par celle-ci en faveur de celui-là. Cependant qui donc eût osé , sinon la princesse Marie , soutenir ainsi la poésie , la littérature et les beaux-arts de ce siècle , comparé à ce dix-huitième siècle français , si cher sous tant de rapports aux hommes de 1789P

Si Ion pense à quel âge est morte la princesse Marie si

Ton songe qu^elle a tenu sa place autour de ce trône nouveau, qu^elle a partagé toutes les angoisses, toutes les inquiétudes de cette monarchie si cruellement éprouvée , on restera confondu du nombre et de la variété de ses travaux. Après avoir longtemps dessiné sous la direction d'^un maître habile qu elle avait choisi elle-même, elle s'était mise à peindre. On lui doit plusieurs des beaux vitraux exécutés à Sèvres, et entre autres les vitraux de la chapelle de Fontainebleau, qu'on dirait dérobés à quelque dôme italien du seizième siècle. Mais son véritable penchant était pour la sculpture; elle en avait deviné tous les secrets. Elle modelait avec une fermeté sans égale ; sous ses doigts, l'argile obéissante prenait toutes les formes. Elle avait poussé très-loin la science des détails, et elle savait à merveille comment s'habillent la reine et son page , comment s^arment le chevalier et l'écuyer. A son gré, la terre, ainsi pétrie, devenait armure ou velours, épée ou dentelle. La première tentative qu^elle fit en ce genre, ce fut la statuette de Jeanne d'Arc à cheval. Le cheval est un très-beau cheval normand, calme et vigoureusement posé ; la jeune guerrière , armée de toutes pièces, tient de sa petite main la terrible épée dont elle vient de se servir pour la première fois. Il y a ici une idée ravissante, qui ne serait venue à aucun sculpteur de notre temps ; cette idéelà ne pouvait se rencontrer que dans un jeune cœur rempli des plus doux sentiments : donc, lorsque Jeanne d'Arc, penchéesur

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