‹ Un hiver à ParisChapitre 38 sur 74 · LA PRINCESSE MARIE · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE MARIE

sa selle, a tranché la tète du premier Anglais qui se présente, tout à coup la guerrière disparaît, la jeune bergère se montre sous la cuirasse; peu s'en faut que cette épée terrible n'échappe à cette main tremblante ; on découvre sur ce beau visage un étonncment mêlé d'effroi : ce n'est pas elle qui a tué cet homme, c'est son épée. Rien de plus animé, de plus ingénieux que ce petit groupe, que recèlent quelques appartements intérieurs du château des Tuileries.

El le avait donc adopté Jeanne d'Arc comme son héros. Jeune enfant, quand elle jouait sur les vertes pelouses de ce château d^Euqui a reçu sa dépouille mortelle, elle avait pu voir, parmi les portraits de sa famille, Jeanne d'Arc elle-même, un instant renfermée au château d'Eu, quand les Anglais Tentralnaient à cette ville de Rouen où ils la brûlèrent. Donc elle avait appris de bonne heure cette funeste et glorieuse histoire, et elle s'était éprise d^un bel amour pour cette jeune héroïne dont le malheur a égalé le courage. Aussi , quand le roi son père entreprit de tirer de ses ruines ce château de Versailles , qui avait été le tombeau d'aune monarchie après en avoir été le plus illustre théâtre, la princesse Marie se mit à l'œuvre. Dans ces galeries consacrées à la vertu française, elle choisit sa place et son héroïne. Cette statue de Jeanne d'Arc a déjà fait le tour du monde.

La Pucelle est debout, sans emphase, sans recherche; elle est simplement vêtue, et même sous Pattirail guerrier on devine la bergère ; sa belle tête ovale et pensive s'^encadreà merveille dans ses longs cheveuxarrangés avec art ; ses deux belles mains sont admirables, nerveuses et mignonnes ; des tendons de fer dans ces doigts 6ns et déliés ! Elle tient son épée avec une conviction si ferme et si nette ! Mais la pointe de c^tte épée est tournée vers la terre ! Evidemment Théroïne est à se recueillir ; elle attend Tennemi, elle attend que l'oriflamme se déploie. — On ne saurait dire Peffel tout-puissant de ce marbre si simple au milieu de tant de marbres furibonds et déclamatoires !

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Et cependant elle est morte! Elle est morte loin de la France», loin de Paris, loin de son père, loin de sa mère, loin de ses frères, loin de ses sœurs! A peine a-t-elle eu le temps d'^embrasser, une dernière fois, ce frère qui lui apportait les derniers embrassements de sa famille, les dernières nouvelles de la France ! Fisc se souviendra longtemps de ce grand artiste mort dans ses murs ; le vieux dôme se souviendra de cetle pâle et belle personne agenouillée sur ses vieux marbres; la Tour Penchée aura pleuré sur elle ; le Campo-Santo, immobile, se sera ému de pitié ; tous les siècles enterrés là se seront attendris à cette perle funeste. Et sans doute, si la France n'eût pas réclamé cette illustre dépouille, la comtesse Béatrice se serait levée de cette urne d'^emprunt qu'elle occupe depuis trois siècles pour faire place à cetle petite-fille d'André de Pise , de Michel-Ange et d'Orcagna .

DansTéglise funèbre de Dreux , et comme pour protéger les tombeaux dans lesquels sont réunis tant d^ossements épars, le voyageur s'agenouille dans une chapelle funèbre, où le deuil de cette vie terrestre et Tespéranc^ de la vie à venir se mêlent et se confondent d'une façon admirable. Cette chapelle est toute une élégie chrétienne. Là tout est calme, grave, solennel. La douce couleur du vitrail ajoule à l'effet des marbres; la voûte est haute et sonore ; Tautel s'^élève majestueusement au-dessus de toutes ces poussières royales. Voyageurs qui passez ! ne demandez pas fe nom du grand artiste qui a construit ce tombeau : ce grand artiste est là, enterré dans rhumble place qu'il avait choisie. Il est là, enterré à côté de son frère. Malheureuse et noble princesse, qui lui eût dit qu'elle rencontrerait si vite un pareil compagnon de sa mort et de son tombeau !

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