CHAPITRE III
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En général , les illustres habitants de ce plaisant pays de France, comme disait Marie Stuart , qui ont été longtemps des Grecs et des Romains, et qui auront bien de la peine à redevenir tout simplement des Français, professent un grand amour pour les arcs de triomphe. L'Arc-de-Triomphe de Trajan, et les monuments de la même sorte dont Fltalie est chargée encore , ont longtemps empêché les Français de dormir. Nous autres Américains, peuple d'hier, ainsi qu'ils nous appellent, ces frivoles vieillards, nous n'avons pas encore appris à estimer pour leur seule beauté ces masses de pierre, vaines décorations d'une grandeur fastueuse. En France, tout au rebours : plus un monument paraît inutile et mieux on lui fait fête. Le Franç^^is aimo Téclat, la majeslé, la gloire; son plus grand plaisir, dans les fêtes publiques, c'est de voir briller et se dissiper dans les airs
un beau Teu d'artidcc , éclair de quelques minutes dont la moindre étincelle sauverait une famille misérable. Mais non! les plus pauvres gens qui n'ont pas même un morceau de pain pour le repas du soir, accourent à cette joie du salpêtre enflammé, sans songer à tout cet argent qui se perd en étoiles éphémères ; au contraire, plus le feu a coûté d'argent, et plus sa majesté le peuple français est contente et satisfaite. 11 y a certainement beaucoup plus du François l^^ que du Francklin dans ce peuple-là.
L'Arc-de -Triomphe de I Étoile est, depuis peu d'annéesquon Ta achevé, le plus grand orgueil du Parisien. Le Parisien est plus fier de son Arc-de-Triompheméme que de la Révolution de Juillet, cette œuvre d'enfant et de géant tout à la fois. Il y a juste trente-six ans que TArc-de-Triomphe de l'Etoile a été commencé. France! que de révolutions inattendues vous contemplent de ces hauteurs! C était un grand peuple ce peuple de 1806 , gouverné par ce grand homme que le monde appelle l'Empereur ! Le dix-neuvième siècle français, qui corn mençait à peine, était déjà chargé de palmes et de triomphes ; 1806! c'est l'année d'Austerlilz , cette victoire qui devait dé cider de l'Empire. Quand donc elle se vil un pied sur la Kus sie, l'autre pied sur l'Autriche , la France imagina de se donner le hochet glorieux d'un arc de triomphe. Elle voulut surtout que ce fût le plus grand arc du monde entier, comme Austerlitz était la plus grande des victoires. La première pierre de cette montagne fut posée le 15 août 1806. Depuis le commencement de la monarchie, le jour du 15 août avait été consacrée la fête de la Vierge; mais il était devenu le jour de la Saint-Napoléon , tant la mère de notre Seigneur Jésus- Christ avait mis de bonne grâce à céder son jour de fête à celui qui était l'Empereur,
Et maintenant que me voilà à le contempler du haut en bas, ce monument gigantesque où sont écrites tant de victoires dont il ne reste que le nom , où sont représentés tant do héros
i:n hivek a paius. 15
morts depuis longlcmps, enveloppe impérissable d une gloire passagère, pierre funéraire élevée sur le cercueil de tant d armées qui ont passé comme passent l'orage et la tempête, il me semble que je vois l'illustre monument peu à peu sortir de terre, et, tantôt joyeux, tantôt voilé de deuil, élever sa tôte tour à tour glorieuse et humiliée. Laissez-le s'élever cependant au bruit du canon qui gronde au loin, et pour le reste soyez tranquilles : Austerlitz a posé la première pierre de ce triomphe de pierre, léna posera la seconde, Wagram, achèvera cette base indestructible. Mais qu'il aurait fallu de batailles comme Austerlitz , comme léna et Wagram pour l'achever sans inlerruption, ce monument dressé parla victoire et que la paix seule put achever! A peine, en effet, était-il sorti de terre, que voilà quelque chose qui se dérange dans la fortune de la France. Une secousse violente arrive , qui ne renverse pas le monument commencé, mais qui l'arrête. Le vent qui soufile de Waterloo ne veut pas qu'on pose une pierre de plus. A peine le monument est-il assez élevé pour que le vieux soldat qui veille à son sommet puisse voir, les yeux obscurcis par les larmes, de quel côté l'ennemi doit venir!
Alors s'écroule l'Kmpire. Il tombe, emportant arvec lui cet avenir qu'ion disait éternel. De celte monarchie fondée pour les siècles , rien ne reste, excepté le souvenir qui s'*est relevé plus puissant et plus fort après avoir dormi si longtemps sous le saule de Sainte-Hélène. De l'idée impériale couchée-là, cVst à peine si Ton s'occupe en France, sinon pour s'écrier que cet homme, si grand qu'il était, avait confisqué toutes les libertés de la France. Ainsi les deux colosses qui foulaient le monde de la hauteur où ils étaient placés, l'Empereur et la statue de la Colonne, tombèrent en même temps, celui-ci de son trône, celui-là de l'airain qui lui servait de base; alors on vil en France (ô calamité de^s défaites, qui brise même le courage civil, qui fait oublier toutes choses, même la gloire nationale!), alorson vit des Français, attelés comme des bêles
16 UN HIVER A l>AltIS.
de summc avec des chevaux autrichiens , renverser de sa base immorlelle la statue de l'Empereur ! Qui donc empêchait ce bronze terrible de tomber sur ces hommes et sur ces chevtHix et de les écraser? Mais la noble statue en eut pitié sans donlc, elle descendit de sa base comme un Empereur détrôné; elle se coucha dans son linceul triomphal; elle Tut patiente parce quelle se sentait éternelle, élemelle comme le drapeau aux trois glorieuses couleurs. Quinze ans elle est resiée dans sou ombre comme le drapeau tricolore est resté dans sa poussière : mais voilà que par un jour de grand soleil et d'omnipotence jiopulaire, tous deux ont reparu à la himière plus brillants, plus puissants, plus glorieux que jamais!