LE THEATRE
de toute TEurope, tout comme s'il ne s'agissait que d'un chapeau ou d'une robe nouvelle. En effet , vous savez le nom de ces œuvres musicales, dont quelques unes sont des chefsd'œuvre: RobetU^le-Diable^ un opéra qui a fait taire Rossini, qui l'a réduit à ne plus écrire que des romances pour des églises ; la Juive ^ la Muette, Guillaume Tell , la partition qui a tant causé de chagrins à son maître, sous laquelle a succombé Nourrit, le plus grand chanteur de la France ; et parfois, de temps à autre, mais rarement, car les œuvres vraiment admirables ont bientôt fatigué ces Alhéniens frivoles, vous voyez apparaître, dans toute la verve passionnée de leur éternelle jeunesse, le don Juan de Mozart ou leFreischutz deWeber. Voilà donc que sur cinq ou six œuvres seulement des anciens et des modernes , le théâtre de l'Opéra passe sa vie ; et certes l'exécution de ces grandes partitions suffit, et souvent au delà , à toutes ces voix réunies, à tous ces talents si divers . N'oublions pas cependant que nous ne sommes pas à rOpéra seulement pour entendre chanter Mme Dorus, qui chante d'une voixsicharmanteetsi légère, ou bien Duprez, Thabile chanteur, mais dont la voix trahit souvent les forces et le courage, et moins encore tous ces débutants qui passent et qui repassent sans jamais s'arrêter, astres d'un jour qui jettent leur brillant phosphore sur ces hauteurs musicales, pour a voir le droit, plus tard, d'illuminer la province. On a beau aimer le chant et le drame musical, et les évocations magiques, et les évolutions des armées triomphantes (car c'est l'usage que dans tout opéra moderne on nous montre une évolutionquelconque, toute unearmée que l'on passe en revue) ; pour l'étranger qui ne fait que passer à Paris , il est un intérêt cent fois plus puissant que le drame chanté, il est d'autres héros que les chanteurs et les chanteuses : le grand intérêt, c'est la danse, c'est le corps de ballet , non pas les danseurs, que l'on regarde à peine , qui sautent de la façon la plus maussade et qui s'agitent tristement dans leur coin ; mais les danseuses , la troupe aérienne et voltigeante, cette chose sans nom, qui joue un si grand rôle dans
les romans de tous les pays. A voir de loin cet escadron volant en robes de gaze et aussi nu qu'on peut Tôlre , on se demande si c'est là en effet une institution publique, et si ces bras nus, ces jambes nues, ces seins et ces épaules sans voile , ne sont pas une illusion d'optique. Non pas, certes; rien n'est plus vrai ; ce sont là de véritables filles d^Eve, dressées à l'avance à ce grand art des séductions, des nudités et des sourires^ troupe légère, flottante, escadron vêtu de gaze, armé ^e fleurs. Alors vous êtes saisi d'un abominable désir de voir de près cette gaze , cette soie , ces souliers do satin , ces fleurs artifidelles, ces longs cheveux, ces longs sourires. A voir de près , la chose n'est pas facile ; n'entre pas qui veut dans le redoutable sanctuaire. Ce n'est pas une rose qui en défend l'entrée , comme on pourrait le croire , c'est une horrible épine sous la figure d'un ignoble portier. Ceux-là sont seuls les bienvenus à gratter à cette porte, qui af^rtiennent à la diplomatie , à la presse , à la finance , les trois grands pouvoirs de ce siècle ; pour être reconnu , il est nécessaire d'être le porteur , 6 innocence presque champêtre ! d'un jeton en ivoire, tout chargé d'emblèmes allégoriques, des houlettes , des bergers, des musettes, des moutons. Florian n'eût pas mieux fait. Vous gravissez un sale escalier, vous frandiissez une porte huileuse , vous vous trouvez tête à tête avec un vieux comparse chauve ou, qui pis est, avec un cheval enharnaché bizarrement. Enfin, après tant de peines et tant de salutations dont vous rougissez vous-même, vous vous croyez arrivé dans l'Eden tant rêvé^ et vous vous promettez de bien retenir votre cœur à deux mains ; peine inutile, vous avez bien d'autres dangers à courir. D'abord il vous faudra traverser le théâtre, et c'est là un périlleux voyage ; car à vos pieds s'ouvrent des abîmes et sur votre tête sont suspendus, prêts à tomber, des temples, des palais, des chaumières, des mers , des villes entières, des édifices de marbre et d'or ; allez vite, et cependant marchez doucement; le machiniste