LE BAL DE L'OPÉRA
justice qui porte la robe du magistrat ; le pair de France danse vis-à-vis du forçat libéré. Oh ! que tous ces hommes seraient honteux s'^ils pouvaient savoir quel a été leur partner, quelles mains souillées leur ont été tendues! Surtout au milieu de tous ces groupes , au plus fort de cette fête qui n'a pas sa pareille dans le monde, vous voyez circuler de (emps à autre deux affreux coquins que la gaieté française a adoptés comme son type le plus réel, deux bandits couverts de sang, deux voleurs : Robert-Macaire et Bertrand, son compère. Sans ces deux-là il n est plus de bonne fôte pour Paris; leurs affreuses guenilles, leurs abominables quolibets sont aussi nécessaires dans un bal masqué que la musique et les bougies ; ils sont les bienvenus partout, on les aime, on les accueille, on les admire, on les attend. Ils ont remplacé les Sganarelle, les Gros-Jean et les Gros-René de Molière. Je sais bien qu''à Paide de ces deux types , les Français de 1830 ont flagellé tant qu'ils l'ont pu les faiseurs d^affa ires, les fabricants de sociétés industrielles , les inventeurs de commandites ; Robert-Macaire et Bertrand les ont merveilleusement aidés dans celte justice secondaire et terrible de Pesprit français ; mais, en fin de compte, le rire de ces deux bandits est un rire sans gaieté, leurs sarcasmes impitoyables exhalent Podeur fétide du bagne. Je conçois, à tout prendre, que ce Paris, blasé sur toutes les émotions de Part, du bon goût et du bon sens , se soit amusé quelque temps de ces affreux paradoxes en chair et en os ; mais avouez aussi que pour Pétranger qui a longtemps étudié avec amour, avec passion , avec respect, les chefs-d'œuvredê cette langue admirable, pour celui qui arrive à Paris sachant par cœur le Gil Blas de Le Sage et les comédies de Molière, et les charmantes plaisanteries d'Hamilton, voire même les Contes de La Fontaine, pour celui-là sans doute c'est un triste sujet d'étonnement que de voir toute cette nation française, si renommée pour son atticisme, s'amuser de quolibets des échappés des galères. Alors c'en est fait, vous vous apercevez que vous ne savez plus un seul mot de cette
belle langue française si bien parlée et si bien faite. Ce n est plus une langue , c'est un patois abominable , c'est un argot digne des halles et des carrefours : la société française que vous êtes venu chercher de si loin , a été changée de fond en comble. Je compare la société de France à un grand bal masqué; car il est impossible à une nation^ tout aussi bien qu'à un homme, de se déguiser à ce point qu'on ne puisse pas les reconnaître sous leur habit et sous leur visage d'emprunt .
Remontez donc, s'il vous plaît, par la pensée, au premier bal masqué de l'Opéra ; c'était sous le roi Louis XV. Il y avait plus que jamais ce qu'ion appelait dans ce temps-là la ville et la cour, c'est-à-dire des bourgeois et des grands seigneurs, des manants et des duchesses. Jusqu'alors les uns et les autres, Paris et Versailles, ils avaient été complètement séparés; le bal masqué devait les réunir une heure. Cétait une occasion toute trouvée pour mesdamesles marquises etpourmesdames les duchesses de savoir comment étaient faits un financier et un robin, et réciproquement. L'idée parut belle et neuve, elle fut acceptée avec enthousiasme des deux parts, car des deux parts la curiosité était la même. L'excès fut poussé à ce point que la reine elle-même, la reine de France voulut se montrer dans cette foule où chacun la reconnaissait moins encore à la fierté de sa démarche qu'au respect qui l'entourait. Oui , mais enfin, en ce temps-là, le bal de l'Opéra était tout au plus une promenade toute remplie de causeries et de murmures ; chacun arri vait à celte fête dans un costume sévère et plein de gravité ; rintrigue marchait à pas comptés, et elle y mettait, sinon beaucoup de décence , du moins beaucoup de goût et de réserve. En un mot, on disait en ce temps-là que Versailles avait absorbé Paris, que la ville était restée la suzeraine de la cour, et que le bourgeois était véritablement trop honoré de se mêler aux plus grands noms de la monarchie pour jamais manquer de réserve et de respect. Oui, mais ropendani allez à TOpora,
LE BAL DE L'OPERA. iU
jetez-vous dans ce pêle-mèie pour lequel la description est sans force, voyez entrer le grand Chicard, suivi de sa bande infernale, entendez ces bruits, ces cris, ceshurlenoents, ces injures, ces rauques paroles d'amour, et dites-nous maintenant si c'est la cour qui absorbe la ville, si c'est Versailles qui absorbe Paris.
Où ôtes-vous , les beaux jeunes seigneurs, les princes du sang doucement avinés? où êtes-vous, vous le régent de France, que Tabbé Dubois déguisait à grands coups de pied au derrière? et vous surtout, la belle reine, la Majesté toute-puissante, vous la sainte Marie-Antoinette d*^ Autriche, où étcsvous?
Vous ne sauriez croire. Américains mes frères, vous qui tenez un compte sévère de chaque minute dans votre vie , à quoi point ces frivoles habitants de Paris peuvent jeter aux venls de la passion et du plaisir les plus belles heures dont la vie se compose. Ils ne dansent guère mieux que des ours mal léchés; ils sont tristes à faire peur, même dans leurs gaielés les plus expansives; ils se démènent en silence non pas comme des gens qui s'amusent , mais comme des ouvriers (jui accomplissent une tâche; eh bien! la grande occupation de ces gens-là , c'est la danse. A chaque rue vous voyez affichés en grands caractères ces mots . u Bal! — Bal paré! — Bal de nuU! y^ Ils ne songent qu'eau bal. Les hommes, les femmes, les jeunes gens, les jeunes filles, et plus d'un vieillard, plus d'une femme Agée, n'ont pas d'autre façon de s'amuser que de danser une contredanse, ou, qui mieux est, de se môler au galop infernal. Une fois lancés, ils passeraient sur le corps de leur vieux père sans s'arrêter : on dirait d'une force invisible qui les obsède et qui les pousse. C'est pour le coup que Ton pourrait appliquer la réponse que fit un Turc à une belle dame qui Pavait renconlré au milieu d'un bal. Ce Turc assistait en silence à toutes ces agitations de la danse française. Il regardait, sans y rien comprendre, ces évolutions infinies, ce tourbillon de léles bon
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clées et do seins mis ; il se demandail tout bas à lui-in^me pourquoi ces hommes el ces femmes se plongeaient ainsi, de gaicléde cœur, dans tout ce délire inutile; il restait là immoliilc, muet, étonné, abasourdi.
H Que pensez-vous, lui demanda une belle dame, de cette fétei'
— Par Allali ! dit le Turc, il faut donc que ces gens-là niaient pas un esclave pour les faire danser à leur place! »
Ceci dit , il rentra dans sa contemplation et dans son repos.
Mais aujourd'hui, le digne homme, que dirait-il s'il pouvait voir, pendant toule «ne nuil de ce tumulte, le bal masqué tourbillonner sans fin et sans cesse, ivre de vin, ivre d'amour, ivre d'esprit, el succombant sous cette triple ivresse de la tète, de l'esprit et du cœur?
Aujourd'hui, le même fils de Mahomet sécrierail sans doute: " Faites venir, non pas des esclaves, mais des forçats de vos bagnes pour s'amuser de pareils plaisirs! «