LES ÉGLISES
suffiraient à vous dislraire de l'idée de Dieu. Mais silence! on va chanter; non pas chanter les sévères psaumes tout remplis de laustérité chrétienne, non pas réciter les lamentations des prophètes terribles , on a sagement supprimé toutes ces terreurs ; ou bien, si on les chante encore, on les chante sur des airs nouveaux, petites mélodies pleines de grâce et toutes scintillâmes. Pour que l'illusion soit complète, ce sont les chanteurs de l'Opéra qui deviennent les chanteurs de Téglise. La veille encore ils ont crié à tue -tête : Je t'aime ^ je t'adore! aime ' moi ^ ma bien -aimée! le lendemain ils vont chanter le Dies irœ , die$ illa / ou le Super flumina Babylonis , Illic flevimus ! etc. ; et , chose étonnante, autant ils ont été remplis d amour dans leur extase amoureuse , autant ils sont remplis de tristesse et de deuil dans leurs lamentations chantées. A ces sons efiTéminés, voilà soudain nos jeunes catéchumènes qui battent la mesure d'un petit signe de tète charmant. Si par mal* heur un des chanteurs invisibles vient à se permettre une petite note qui ne soit pas dans la gamme, soudain vous voyez tous ces petits fronts se plisser, et peu s'en faut que la maison du Seigneur ne retentisse de ces bruits aigus qui font tant de peur aux comédiens ! . . . Voilà ce qu'ils appellent bénévolement une cérémonie religieuse. Quand donc Toflice divin est accompli, chacun s'en va en regardant son voisin d'un regard curieux. Alors la conversation s'établit plus vive et plus bruyante ; on se demande si Monsieur un tel a bien chanté; s'il ne chantait pas mieux à l'Opéra, l'autre jour; si M. le curé est bien portant. Le curé passe, on le salue avec un petit sourire qui veut dire : La messe a été belle ! On m^a raconté qu'un des curés de Paris était devenu célèbre pour la magnificence des cérémonies de son église et pour la bonne grâce avec laquelle il en faisait les honneurs. Malheureusement, on a fait de ce beau prêtre un évéque, et l'église est redevenue sérieuse, austère, chrétienne ; de façon que Ton n'y va guère plus que l'on ne va dans les autres éa;lises de Paris.
Nous sommes à la Chaussée -d^ An ti n , dans un quartier tout nouveau et habité par les femmes les plus légères , les marquises de la rue du Helder, les comtesses de la place Bréda. N'*a-t-on pas imaginé d'élever à cette place une très -jolie petite église, si mignonne, si jolie, si bien peinte, si fraîche en été , si bien chauffée en hiver , que toutes les dames ont tenu à honneur d'^aller faire leurs dévotions dans ce beau lieu! Cest là, au milieu de toutes sortes de beaux fauteuils recouverts de coussins de velours , qu'ion peut lire en toutes lettres le nom de Fanny Elssler. Fanny Elssler , votre divinité, mes frères du Nouveau-Monde, celle que les Français nous ont fait porter en triomphe , à nous autres Américains.
Fanny Elssler! voilà donc le velours où elle s'agenouille, le fauteuil sur lequel elle s'appuie, le marchepied qui la rapproche du ciel, elle, profane et frivole créature, dont la danse est rame et la croyance ! Sur ce velours chrétien que peut-elle dire tout bas au Dieu sérieux, au Dieu terrible? Quelles prières peut-elle donc lui adresser? Et le bon Dieu, comment reçoit- il ce pater noster couleur de rose, prononcé entre deux gambades, entre deux sourires? Certes, il n''y a qu'yen France que se rencontrent ces contrastes. CVst le seul pays où se mêlent ainsi, dans le même encensoir, Tencens divin et l'encens profane ; où la Madeleine, non pénitente, vienne porter au pied de la croix le trop-plein de son enthousiasme et de son cœur. — Mais, cependant, la chose est ainsi ; au fond de ces frivolités mondaines, vous retrouverez non pas seulement Tidée, mais Finfluence religieuse. Tel qui a vécu comme un pervers, voudra bien mourir; et il appelle bien mourir^ avoir, à son lit de mort, un prêtre qui lui ferme les yeux et qui dise à son âme : Partezy âme chrétienne! Proficiscere ^ anima chrisliana! Tel autre qui aura mené la plus folle vie, jetant aux vents des passions contraires son âme, son esprit, le présent, Pavenir, lont ce qu'il est, tout ro qu'il peut être, soudain, un beau ma-
LES ËGLISES. 181
lin, par un doux rayon de soleil, il s'^aperçoil que ce n'est pas là la vie, que la vie est chose sérieuse , et qu'il faut rendre honorable et sainte ; alors il se rappelle délicieusement la maison paternelle, le toit domestique, les cheveux blancs de 1 aïeul, le sourire de la mère, les heures favorites de son père, et son joyeux petit bruit d'*enfant, à lui-même, quand il n'hélait qu'Hun enfant gâté. — Douces et saintes visions du bonheur et de la gloire domestiques ! D'^abord , il les repousse comme on repousse un remords. Il se dit à lui-même : Cest impossible! je suis trop vieux, il est trop tard; la vie que je me suis faite est trop belle pour que j'y renonce : une vie de fêtes, d'enchantements, d'amours, de passions, de délires de tout genre ; il est trop tard ! Mais, ceci dit, reparaît ladouce vision domestique, lui montrant au loin la femme jeune et belle, les enfants vifs et charmants. Cen est fait , notre homme est à moitié vaincu; il ne s'avoue pas encore sa défaite, mais il fait mieux que se Pavouer, il l'aime, il en est fier; il se dit h lui-même : Mon Dieu! tu as bien fait. Car, au milieu de sa réforme, il a déjà découvert la belle jeune fille qu'il a rêvée, Tenfance innocente et pure qui doit jeter sur son nom le doux éclat de sa beauté et de ses vertus. bonheur [ la route est plus facile que tu ne le pensais, jeune homme. La société ne f^a pas repoussé à tout jamais ; au contraire, elle revient à toi avec joie, elle te tend les mains, comme lu lui tends les mains toi-même; elle se réjouit de sa victoire pendant que tu te réjouis de ta défaite. En effet, l'autel est paré, Tégliseest remplie d'^encens et d'harmonie, Porgue éclate en mille transports joyeux, les cierges jettent à Pogive leurs vacillantes clartés, la plus belle foule est accourue pour assister à ce mariage dont la cité entière s'est occupée ; voilà enfin les deux époux : que la jeune fille est jolie ! quelle grâce dans son maintien! quel goût dans sa parure! comme sa tête frêle et mignonne s'*incline avec une joie pleine de gravité et d'onction sous la bénédiction du prêtre! Aussi, bientôt toute conversation s'arrête, on écoute, on ro
garde et Ton prie. Le voltairien lui-même , celui qui s'^esl habitué, à l'école de son maître, à rire et à douter de toutes choses, s'est ému jusqu'au foud de l'âme; c'^est qu'en effet, dans ces grandes décisions de la vie, la prière en commun, Péclal de laulel, la voix du prêtre, les bruits de l'orgue, Papparat, la pompe et la majesté de Téglise catholique, ne sont pas sans avoir leur influence sur les destinées, sur le bonheur à venir de l'homme qui appelle à son aide l'idée chrétienne. Ce besoinlà est au fond de toutes les âmes, et dans cette France incrédule, il y a toujours été. Lorsqu^au plus fort de sa grandeur et (le sa gloire , Napoléon Bonaparte fit venir de Rome même et des hauteurs du Vatican le pape Pie VII, ce fut autour de Sa Sainteté un enthousiasme unanime La France entière, cette France de Voltaire et de Diderot, de Robespierre et de Saint- Just, se prosterna sur les pas du saint vieillard. Le pontife, attendri jusqu^aux larmes, ne reconnaissait pas ce royaume terrible de 1 incrédulité et des tempêtes. Il se demandait si c'était bien là ces mêmes Français qui avaient fait monter une infâme prostituée sur le grand-autel de l'église de Notre-Dame de Paris , les mêmes Français qui avaient égorgé, par la main du bourreau, le petit-fils de saint Louis, roi de France, et nonseulement le roi de France, mais sa femme et sa famille entière ! Eh bien! oui, c'est la même France , la France révolutionnaire et chrétienne; la France de Marat et de M. de Chateaubriand, le même pays qui a publié U$ Droits de l'homme et le Génie du Christianisme !
Plus il avançait dans ce royaume étrange , et plus le pape Pie VU retrouvait son courage et son égalité d^âme , si bien que son entrée à Paris fut un triomphe véritable. Aucun roi vainqueur ot tout-puissant qui rentre dans sa ville capitale n'a été accueilli avec plus d'unanimes transports. Dans la longue suite de chrétiens prosternés pour implorer la bénédiction du Saint-Père, il n'y eut qu'un jeune homme assez malappris pour ne pas recevoir avec respect celte sainte bénédiction. Alors