CHAPITRE XX?L
LES p;iis:î)]cAr2i);iô.
C'est ainsi qii en France Tidée chrétienoe lient à toutes
choses. En vain un homme de quelque valeur voudrait-il se
soustraire à cette loi commune, il faut qu'il laccepte. Moins
le respect aux choses religieuses est écrit dans les lois, et plus
il est indiqué dans les mœurs. Courbe la léle^ fier Sicambre!
c'est le mot que disait Tévèque baptisant Clovis, roi de France ;
Courbe la tête, fier Sicambre! c'est encore le mot que dit
rËglise à quiconque entre dans la vie ou en sort. L^Église
a sa part dans toutes les joies et dans toutes les douleurs de
ce peuple singulier. Elle a, comme TOpéra, ses modes,
ses usages, son costume, ses fidèles abonnés. Bien plus,
dans ces derniers temps , elle s'est mêlée plus que jamais
aux excitations , aux besoins , aux exigences de la vie de
chaque jour. Au dehors de TÉglise , il y a les deux Chambres,
I8G L> HIVKU A PARIS.
il y a la Bible , les livres , les discours, les conversations, les intérêts divers, lesvoltairiens, les philosophes, les insouciants, les sceptiques ; il y a ceux qui disent comme M. Dupin : Que la loi est athée, horrible maxime qui fait de Tathéisme le fondement de la société tout entière. Mais aussi, dans TÉglise môme, vous trouverez des forces que Pon peut opposer à toutes ces forces réunies. Ah! certes, elle est construite sur la pierre, comme il est écrit dans 1 Évangile, cette institution de dix-huit siècles, qui a résisté à tant d'^orages et à tant de tempêtes. Que parlez-vous des deux Chambres et des journaux ? Ouest rautorilé morale de cette Chambre soumise à l'élection? Où est la toute-puissance de cette autre Chambre, où Pon n'entre qu'avec des cheveux blancs, sans avoir même l'espoir de laisser à son fils le titre de cette pairie viagère.'' Que parlez-vous de livres que personne ne veut lire, et de journaux soumis k la réfutation universelle? L'Eglise a beaucoup mieux pour sa défense que les journaux et les livres. Pour tribune, elle a la chaire évangélique ! Certes, de ces hauteurs où l'orateur chrétien va chercher la foudre et les éclairs, et dont il descend, les Tables de la Loi à la main, PEglise n'a rien à craindre. Là elle vit, là elle règne. De ces hauteurs, elle parle, non-seulement des intérêts humains (chose vile et périssable), mais elle parle aux hommes de leur conscience, de leur liberté, de leurs saintes croyances, elle leur parle de l'Évangile ! Aussi bien, à l'ombre de la chaire chrétienne se sont élevés d illustres, de hardis et jeunes orateurs, déjà puissants par la parole, puissants par la pensée, austères, inspirés, éloquents, et que la foule écoute avec attention , avec entraînement et conviction. Qui aurait dit qu'eau milieu de ce Paris , tout occupé de canaux, de chemins de fer, de budget, de questions coloniales, et aussi tout occupé de marchandes de modes , de bijoutiers, de vieilles dentelles , de chapeaux de femmes, de rubans, de velours, tout occupé aussi de musique, de tableaux, de dorures, de peintures, de beaux-arts; eh!
LES PRKDICATEL'RS. 1S7
<|ue disons-nous P lout occupé de la calomnie el de la médisance parisiennes, des comédiens et des comédiennes, de chevaux et d^équipages, d'intrigues et d'^ambilions, de danseuses et de danseurs, trouverait le temps encore de passer une grande |)artie de ses loisirs au milieu des choses chrétiennes? Ainsi rÉglise , forcée dans ses derniers retranchements, a élevé non pas trône contre trône, non pas autel contre autel, mais tribune contre tribune. Ah! vous avez abandonné à l'éloquence Tadministration des affaires humaines! ah! vous avez fait de la parole, ce vain et pauvre caprice des peuples abâtardis , une façon de cardinal-ministre à qui rien ne résiste, ni le peuple , ni la monarchie! eh bien! TÉglise se souviendra qu'elle a dompté le monde par la parole. V^ous voulez de l'éloquence à tout prix , au prix même de votre bon sens el de votre renomnïée! eh bien! elle sera éloquente à son tour. Elle aura son Berryer inspiré, son Odilon Barrot qui gronde, son Filz-James qui parle du haut de sa conscience et de son blason , son beau rhéteur Villemain, tout enchanté de sa grAce antique; tout ce que vous aurez en fait d'orateurs, elle l'aura à son tour; elle aura son énergumène plein d emportement et de colère, elle aura son vieillard qui se souviendra, son jeune homme qui marchera en avant, l'orateur qu'il faut provoquer et I orateur qu'il faut retenir. C'est ainsi que l'Eglise de France n'a jamais manqué de ce généreux courage, prêt à tout entreprendre quand il s'^agit de tenir tête aux passions des multitudes et à leurs entraînements.
Ouvrez l'histoire des beaux-arts, de la poésie, de l'éloquence chrétienne dans TÉglise gallicane, et vous verrez combien de grands noms, que de grâce, que de puissance, que de force, que d'éclat et de majesté! Au nom seul de Bossuel, lout s'incline en France; Bossuet a remplacé Voltaire dans Tadmiration unanime ; les moins religieux Pont comparée Mirabeau , que Bossuet dépasse de toute la tête pour Tenlraînenienl et la toute-puissance oratoire. Au nom seul de Fénelon ,
rs8 UN HIVER A PARIS.
tous les cœurs sont émus, la sympathie s^empare de toutes les âmes : il est plus qu'un apôtre , il est devenu le poëte de la France. Il n y a pas encore vingt ans, en pleine Restauration, rÉglise de France entendit parler tout à coup, — vous pensez bien avec quelle joie et quel orgueil, — d'un certain disciple de J.-J. Rousseau qui parlait, à la façon du père Bridaine, des crimes de Tindifférence en matière de religion. La voix était inspirée, la parole était abondante, 1 éloquence était pleine de lueurs et de bon sens : jamais le citoyen de Genève, du haut de cette montagne où il s'est assis entre Caton et le Vicaire Savoyard , n*avait rencontré dans son âme de plus éloquentes paroles. D'où venait ce nouveau-venu ? Il venait du pays de M. de Chateaubriand : il était, comme lui, un Breton, mais un sauvage et inflexible Breton tout d^une pièce, qui frappait à tort et à travers y brutalement, sans trop s'inquiéter des terreurs et des épouvantes qu'il accumulait autour de sa parole. Quel était le nom de ce nouvel apôtre dont lËglise s'inquiétait par je ne sais quel pressentiment funeste, et comme si elle eût prévu les embarras et les afflictions dans lesquels il allait la jcter.^^Ce nouveau-venu s'appelait M. 1 abbé de Lamennais. Il est venu au monde vingt siècles trop tard. Il était fait pour être un tribun du temps de Caïus-Graechus ; il avait Tallure, la fierté indomptable, Torgueil féroce, l'abnégation insolente d'un tribun; il marchait dans cette molle et énervée société française, tout armé de son vefo de fer, et une fois qu'il avait jeté son veto, malheur à qui était touché! M. de Lamennais a joué dans ce siècle le rôled'excommunicateur. (Test lui qui dans ce royaume do France s'est écrié : Racalh toutes les vanités du siècle. Mais, hélas! la vanité l'a perdu à son tour. Il n'^a pas trouvé que le monde tel qu'il était fiU à la hauteur de son génie, et il a voulu le bouleverser de fond en comble. L'autqrité par laquelle il avait été si éloquent lui a bientôt pesé comme un poids insupportable. Comme il était en train de proclamer que l'obéissance était assuromont la sauvegardienne de l'avenir, l'obéissance lui a