LES PRÉDICATEURS
manqué, à lui tout le premier, et du Saint-Siège dont il s'était fait le missionnaire il est devenu Tépouvante et le fléau. Pauvre homme ! que je le plains ! Le rôle quMl était destiné à jouer dans rÉglise a été joué avant lui, le rôle de Luther, de Calvin , de ZwinglOi de Mélanchton , ou tout au moins le rôle imposant de Savonarole , qui meurt sur le bûcher où il a entassé les perles, les joyaux, les poésies, les riches habits, les tableaux précieux , (ouïes les vanités de Florence ; il meurt sur ce bûcher dont il devait traverser la flamme , tant chez lui la foi était vive et puissante. Pendant vingt ans, l'Église de France a placé tout son espoir sur la tête de cet écrivain hardi qui soulevait des montagnes ; mais enfin, quand, à force d*audace, ce Chrysostome rebelle en fut venu à faire son appel au peuple, quand il eut écrit ce terrible évangile dans lequel Tinsurrection est prèchée comme le plus saint des devoirs , alors fallut-il enfin chercher quelque digue qui pût résister à ce torrent. La cour de Rome s'^inquiéta de ce révolutionnaire qui lui prêtait un si étrangeet si dangereux concours; M. de Lamennais encourut le blâme du successeur de Saint-Pierre. Aussitôt le prêtre français entreprit le pèlerinage de Rome. Il voulait aller se défendre en personne; il voulait expliquer lui-même comment il entendait la propagation de 1 Évangile. Vaines explications! plaidoyer inutile! 11 eût parlé comme Bossuet, qu'on ne Teût pas écouté. Rome, plus que jamais, a grand'^peur des révolutions , des tempêtes, des orages , des grands bruits qui traversent Tespace. — M. de Lamennais revint de son pèlerinage avec plus de fiel et de colère qu'il n'en avait emporté en partant. De retour à Paris, il recommença la guerre contre les riches et les propriétaires de ce monde : à Paris, il trouva la prison, comme à Rome il avait trouvé I interdiction. Itfais sur de pareils courages, sur des âmes si bien trempées, que peuvent faire les foudi-es du procureur du roi et les foudres du Vatican .^^
Cet homme cependant n'est pas resté sans avoir une église,
sans avoir des disciples; autour de lui sonl accourues toutes sortes d'^oppositions honnêtes , toutes sortes d'éloquences généreuses. Son silence a été plus éloquent encore que sa parole ne Tavait jamais été. Que de jeunes esprits qui lont salué comme un martyr ! que dimaginations puissantes qui Ton accepté comme un maître! Il s'est enveloppé dans son dédain et dans son mépris pour tout ce qui est le gouvernement et la puissance tels qu'on les entend aujourd'hui , et de ce mépris nul n'a pu le faire sortir. Quand il se tait, le peuple écoute pour savoir ce qu'il va dire; quand il parle, la France entière prête l'oreille , se demandant avec terreur s'^il ne va pas soulever les orages et les tempêtes des plus mauvais jours P Jamais homme en France, un homme isolé, sans un titre , dont le nom est partout excepté dans l'Almanach Royal, n'a soulevé autant d'intérêt et de passions que cet homme en apparence si calme , si résigné aux décrets de la Providence , le plus terrible des révolutionnaires, par la raison toute simple qu'ail en est le plus hardi et le plus convaincu.
Plusieurs grands noms &e sont établis autour de la chaire chrétienne, des noms sonores que le peuple répète dans les rues, dont les plus grands seigneurs s'entretiennent dans leurs salons : l'abbé de Ravignan, que la passion intérieure consume et dévore; l'abbé Cœur, qui, d'une voix sourde et frêle, vous (ait frisonner jusqu au fond de l'âme; Pabbé de Guerry, tête bouclée, front inspiré, orateur dont le geste est aussi puissant que la parole; l'abbé Dupanloup, plein de tristesse; et enfin, leur maître à tous, grand par la conviction, grand par la charité, grand par l'éloquence et par les plus nobles inspirations du cœur, cet homme en habit de dominicain, l'abbé Lacordaire, devant qui s''est prosternée plus d'une jeune pensée, heureuse et fière de s'écrier : je vois!... je crois!