‹ Un hiver à ParisChapitre 51 sur 74 · CHAPITRE XXYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXYII

12 'J^L^m'S.DR.

Les écrivains français de l'école moderne emploient trèssouvent un mot tout nouveau , le mot type. Qui dit fj/pe, dit un caractère complet, un homme modèle, une chose curieuse. Paris est tout rempli de types, ou plutôt d^esprits singuliers, de caractères originaux avec lesquels on ferait un beau livre. I/étranger qui passe n*estpas très-habile à saisir ces nuances, ces différences, ces singularités excentriques. Il faut avoir battu longtemps le pavé de la grande ville , pour pouvoir tracer d*une main sûre quelqu'une de ces silhouettes brillantes; cela parait et disparaît comme fait le nuage, comme fait la fumée ; et courez après pour saisir ces formes fugitives, ou bien dites-leur : Arrêtez-vous et passez devant moi! Cela ne se devine guère qu'à vol d'oiseau et à la grâce de Dieu. Prenez par exemple, dans tous ces (ype;, le type que voici : le Flâneur^ un

lU UN HIVEB A PABIS.

mot tout parisien , pour représenter uoe passion toute parisienne. Non pas certes (nous ne voulons condamner personne), non pas que TAnglais, ou le Russe, ou l'Américain ne puisse pas faire, avec beaucoup de temps et de bonheur, un admirable flâneur, mais c'est qu'en vérité on ne flâne qu'à Paris-

Paris est la première capitale des flâneurs ; la ville est disposée, coupée, arrangée tout exprès pour la flânerie. Ces vastes quais, ces monuments, ces boulevards, ces places publiques, cette eau qui coule, ces dômes, ces flèches élancées , ce bruit, ce mouvement, cette poussière, ces voitures qui passent comme passe Péclair, cette foule active, remuante, insensée; ces écoles, ces temples, ces grands bommes qui vous coudoient à chaque coin de rue, ces beaux jardins , ces eaux, ces statues, cet empereur Napoléon qui est partout, ces soldats

qui marchent au son de (ouïes les musiques ; ce Palais- Itoyal , la plus immense boutique du monde, où tout est à vendre , depuis la perle de la plus belle eau jusqu'au diamant à vingt-cinq centimes ; celte cohue , ce mouvement, ces gravures, cesbouquios, cescaricaturcs, vivantes histoiresdesridiculesde chaque jour ; ces femmes qui marchent demi-vélues ; et celte permission de tout faire, de tout voir, les mains dans ses poches et le cigare à la bouche ; et cette facilité d''avoir tout de suite et pour très-peu d'argent tout ce qu'on veut; ces bibliothèques ouvertes à tout venant, et ces musées où, les siècles des beaux-arlsontentassé toutes leurs splendeurs, et ces académies et ces collèges, et ces fôles, ces cérémonies, sans compter ce que nous oublions comme à plaisir : voilà, j''espère, un vaste ihéâlre de flânerie .

Notez bien que le flâneur ne s'avoue pas à lui-même qu'il est un flâneur; au contraire, il se regarde, le bienheureux 1 comme l'homme le plus occupé et le plus laborieux de ce monde. Lui, un flâneur! y pensez-voust mais il a en horreur l'oisiveté ; mais à peine est-il debout qu'il se met à son travail Tavori ; artiste, il est à son tableau; poëte, à son poëme ; homme d''Ëlal, à sa correspondance.

Vous allez voir comme il va travailler aujourd'hui ! car enfin, il faut bien Tavouer, il n'est pas très-content de sa journée d'hier ; hier il était sorti pour chercher un document qui lui manque , un conseil dont il a besoin , un peu de couleur dans le ciel bleu ou noir; mais, bah ! il s'en passera aujourd'hui, il ne sortira pas de toute la journée : le temps est trop précieux; c'est un capital , c'^est le tissu dont la vie de Thomme est faite. — Allons ! se dit-il, à Tœuvre ! Notre homme, en effet, pousse un gros soupir , et enfin le voilà qui se décide ; la couleur est sur la palette, inspiration est arrivée, son papier blanc attend le laborieux écrivain; oui, mais voici un maudit rayon de soleil qui jette bien du jour tout là-bas dans la rue ; ou bien , voici un maudit nuage qui jette bien das ténèbres dans mon cabinet; et puis, il fait froid, il fait chaud, ma tête est pesante Si je profitais de ce moment-là pour aller voir mon

ami Théodose ? se dit le flâneur ; Théodose n'^est pas loin d'^ici, il reste chez lui jusqu'^à six heures, il est homme de bon conseil, il m'aime fort; allons-y, c'^est l'affaire d\m instant. Sur ma parole d^honneur, je serai rentré dans une heure. — Madame Julien, dit-il à la portière, je reviens tout de suite; si quelqu'un vient pour me demander, dites à ce quelqu'un-là qu'il m'attende; et cependant ayez bien soin de mon feu et achetez-moi mon dîner, car je vais me mettre au travail tout le jour et une partie de la nuit. — Disant ces mots à madame Julien, qui rit tout bas, le voilà dans la rue. Aussitôt il n'est plus le même homme. Sa tête se relève , sa poitrine se dilate , ses jambes sont plus légères, la vie remonte à sa joue, l'espérance à son cœur. Il regarde toutes choses, aussi étonné que put Têtre Adam , notre premier père , lorsqu'il s'^éveilla au milieu de toutes les œuvres de la création. Phomme heureux! En ce moment il a tout oublié : sa femme, s^il a une femme (mais le plus souvent, jamais, le flâneur n'est marié), ses créanciers, son travail, son ambition, son génie, tout lui-même. Userait malade, qu'il oublierait son malaise en flânant. Le voilà ; faites-

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lui place! Que la foule s^écarte avec respect devant lui, lui , il ne voit pas la foule, il s'^y mêle sans le savoir, sans le vouloir, comme le flot se mêle au flot. La foule Pentratne et le pousse partout où elle veut aller. Un jour, en flânant, le flâneur s est trouvé assis sur le trône du roi Charles X , au beau milieu du palaisdes Tuileries. Il regardait, sous le feudesSuisses, les créations de Jean Goujon, et la révolution, en passant, Ta porté dans la salle du Trône. Un autre jour, comme -il flânait dans la rue Saint-Méry, il s'^est trouvé plac^ au premier feu d\me barricade, et il s^est bien étonné de lui-même quand, de flânerie en flânerie, il s'est vu sur le toit des maisons au milieu des héros et des victimes, à ce point qu il a manqué d être tué de ce côté-ci , et de recevoir la croix d'honneur de ce côté-là . Bien plus, sa passion dominante, la flânerie, a conduit notre homme, un jour qu'il avait été surpris à regarder comment on force une porte, même à la Cour d'Assises ; mais M. le procureur du roi a senti fléchir son réquisitoire quand on lui a dit : C'est un flâ~ neur ! Le flâneur est le plus innocent et le plus naïf person> nage de cette grande ville. Il passe sa vie à regarder sans voir, à écouter sans entendre, à marcher sans faire de chemin ; il admire toutes choses ; il est comme cet homme qui criait : Ah ! oh! et oh! ah! Ce ah! éternellement contemplatif, il est au fond de son cœur, de tout son cœur. Chemin faisant, il devine un tas de petits mystères inaperçus pour tout autre. Pourquoi ce pot de fleurs au cinquième étage.'' Pourquoi ce rideau blanc à moitié soulevé? Pourquoi cette petite chanson si matin? Pourquoi ce cri aigu à minuit? Il sait où va ce billet doux, de quel côté viendra la réponse; il vous le dirait, mais il est discret. Passez à trois heures devant la porte de telle maison, vous y trouverez un cabriolet noir attelé d'un cheval bai. — Voulezvous suivre le flâneur? vous avez du courage, et c'est une entreprise au-dessus de vos forces. Le flâneur est partout et il n'est nulle part. Il est au jardin du Palais-Royal pour régler sa montre sur le canon qui part justement frappé par le premier

tt>G tJ^ HIVER A PARIS.

rayon du soleil de midi. 11 est sur le quai Voltaire , tout occupé à contempler les antiquités des marchands de bric-ù-brac, tout occupé à regarder les hommes célèbres de madame Delpech. Il est dans la rue de Richelieu , autrerois le plus grand centre de la flânerie parisienne, mais aujourd'hui vaincue el dépassée par la place de la Bourse et la rae Vivienne; toutefois, dans la rue de Richelieu, le flâneur s'amuse à regarder remplacement où doit s'élever la fontaine dédiée à Molière. Notre homme est encore, et surtout, dans le passage de l'Opéra , à l'heure où la répétition cominence ; et là, il voit passer dans toutes sortes d'appareils, en souliers de satin, en souliers éculés, ou même sans souliers, les belles petites danseuses à qui la Gloire n'a pas encore tendu sa main pleine de dentelles et de cachemires. Flâneur ! ça veut tout dire. Il ira à la Morgue pour saluer d'un regard attristé les cadavres de la nuit dernière; il ira au3L Champs-Elysées pour assister aux exercices des cbiens savants; au Jardin-des-Plantes, pour jeter un morceau de brioche à Tours Martin.

Au Jardin-des-Plantes, il veut savoir comment se porte la

girafe, si la grosse tortue a pondu de nouveaux œufs, si les petits serpents ont mangé leurs souris blanches ; il veut saluer Tun après Pautre messieurs les singes, qui lui font une grimace de joie comme à un confrère en flânerie. Le passage des Panoramas est sou domicile; là il est à Tabri, là il est chez lui ; c'est là qu'il reçoit son monde , qu'il donne ses rendez-vous et qu'on est sûr de le rencontrer. Et quel plus beau salon que ce passage des Panoramas? Où trouverez-vous de plus nombreux visiteurs et plus de liberté? Où Irouverez-vous de plus jolis minois le matin, et plus de gaz allumé le soir? Jamais salon ne fut plus rempli de chefs-d'œuvre , de musique , de rafraîchissements de tout genre. Là , jamais le tabac, jamais la bière, jamais le journal, jamais la grisette, n'ont fait défaut à leurs constants amateurs. Or, le flâneur aime toutes ces choses, il les aime tout à I aise, sans gène, sans folie, posément, comme un homme sage qui est sans besoins, sans passions, sans vanité, sans envie, qui peut se passer de tout, excepté se passer de flâner. Bravo homme, digne homme! Jamais triste, jamais morose, ne s'aflligéant jamais de rien, mais, au contraire, faisant tourner toute:"^ choses au profit de sa passion dominante. Si c'est une émeute, tant mieux! il saura ce que devient la bagarre ; si c'est un enterrement, tant mieux! il montera dans les carrosses noirs. SV git-il d'un mariage, tant mieux encore! il ira voir de trèsprès la mariée et lui enverra toutes ses bénédictions. Il entreprend aussi le baptême et la fête patriotique ; la Chambre des Députés ne lui déplaît pas , mais il n'y va que les jours où la Chambre des Députés est grosse d'éloquence et de colère ; il aime l'opposition parce qu'elle fait durer les choses longtemps et qu elle tratne tout en longueur. A la Chambre des Pairs, le flâneur préfère la Cour des Pairs. On y voit alors des accusés , on y entend des avocats ; c'est la Cour d'Assises élevée à son plus haut degré de puissance. Une fois, il est allé à Versailles pour voir le Musœ, mais il a bien juré qu'il n'irait plus par

le ciiemin de fer : uoe voilure qui vous prend et qui vous emporte sans crier gare! Vous êtes aussitôt arrivé que parti. Fi donc ! A quoi donc sert de partir, sinon pour se sentir aller i" Parlez-moi des coucous de mon lemps, disait le flâneur; vous partiez toujours, vous n'arriviez jamais.

Il est bien entendu que le flâneur commande chaque jour son dîner dans sa maison, et qu'on ne lui fait pas son dîner. Il dloe où il se trouve, partout, quand il a faim, quand il a découvert quelque beau poisson, quelque primeur, quelque bel et bon endroit où il pourra s'abandonner librenient à sa douce fantaisie. Ceux qui n'ont pas vu une de ces admirables salles à manger dont Paris est fier à bon droit, ne sauraient se faire une idée de l'éclat el du luxe avec lequel peut se manger un bifteck! Ce ne sont partout que cristaux, bronzes précieux, colonnes, glaces, dorures; le feu étincelle de toutes part; des serviteurs empressés sont là tout prêts à obéir à vos moindres désirs ; la cuisine est brûlante ; la cave est remplie ; le vin est dans la glace; au comptoir, se tient une femme parée et souvent belle. C'est là que vient le flâneur , poussé plus encore par son instinct que par sa gourmandise. Il est seul comme un

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rêveur de bonne Foi ; il s'étend dans un petit coin, et là il voit entrer tous les dîneurs Tun après lautre; il les reconnaît à leur accent, à leur habit, à leur tournure ; il dit à coup sûr : Voilà un Normand , voilà un Picard. Bientôt, sans le vouloir, il est au courant de leurs désirs les plus cachés, de leurs ambitions les plus modestes ; il sait que celui-ci a fait tel héritage, que celui-là vient demander la croix d^honneur pour son père, que cet autre court après sa femme, et que sa femme est venue à Paris sous un nom d'^homme, tout exprès pour écrire des comédies et des romans, comme George Sand. Ainsi la comédie humaine se déroule devant cet homme, ainsi il met à profit tous les discours , toutes les pensées des autres hommes. Son dîner achevé, il se promène dans les riches galeries du Palais- Royal ; c'^est là son salon d*été , comme le passage des Panoramas est son salon d'hiver. Rien qu'^à parcourir les glaces brillantes de ces magnifiques bazars , il se met au courant de la vente qui s'est faite dans la journée : un bracelet a été vendu ; un faux toupet a disparu ; qu'est devenue cette petite marchande de faux -cols ? Puis il s'arrête devant le gros pilier où sont collées toutes les affiches de Paris chargées de tous les noms grotesques ou terribles que le public recherche. Où aller? où ne pas aller.? Au Théâtre-Français? c'est bien vieux . A la Porte- Saint-Martin ? c'est bien long. UOpéra plaît assez au flâneur , car à rOpéra on flâne plus que Ton n'écoute. Et le café Lemblin, pourquoi donc est-il ouvert ? Et le café de la Régence ! à quoi serait bon le café de la Régence si Ton n^était pas libre d'^y entrer et d'y voir tout ce qui s''y passe ? Pourquoi donc, par exemple , ne pas assister à quelque une de ces belles parties d'échecs où sont mises en jeu toutes les forces intelligentes des deux joueurs? Les échecs, le jeu de dames, voire même le jeu de dominos, font les délices du flâneur. Non pas qu'ail joue à aucun de ces jeux-là ; il est vrai qu'il les sait à fond, il les comprend, il les devine ; mais il laisse aux autres toute la peine du jeu , toutes ses inquiétudes , tous ses bourdonnements ; il

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garde pour lui toute la curiosité, tout le plaisir. Il aime les lieux publics : on entre quand on veut, on sort à sa fantaisie , on ne parle pas et Ton parle, on est chez soi et Ton est chez les autres, on est son propre maître et on ne doit à personne ni un salut, ni une visite, ni un sourire. Ce n'^est pas que le flâneur soit inabordable ; au contraire, il cause volontiers , il se met à la portée de tous et de chacun ; il fait facilement les honneurs de sa ville bien-aimée ; il sait mieux qu'un édile les rues à percer, les quartiers qui s'^élèvent, les îles que Ton entoure de digues puissantes. Rien qu à songer aux fortifications que les deux Chambres viennent de voter tout exprès pour lui, il se frotte les mains de joie; et, en effet, quel beau champ pour la flânerie : un rempart de quinze lieues de tour ! La soirée se pas^e ainsi à recueillir les bruits de sa ville bien-aimée. Cependant , peu à peu le bruit tombe et sWace ; dans les rues, le silence s'étond doucement. Si vous voulez voir encore le bruit et retrouver le mouvement, la vie, Téclat des lumières, il vous faut retourner où vous étiez ce matin même, à Tortoni. A onze heures du soir, le café Tortoni n'est plus un endroit où Ton mange : c est un salon où Ton prend des sorbets et des glaces. Autant ce matin même il était question d'argent et d'agiotage dans ces murs , autant, ce soir, il est question d'amour et do plaisir. Les plus belles personnes parmi les beautés les plus élégantes, et les plus galants jeunes gens, accourent à ce dernier rendez-vous de la soirée ; pour Tortoni , ils abandonnent l'opéra inachevé, ils quittent le drame avant le dernier coup de poignard ; Paris veut se voir encore lui-même dans son bel appareil avant d'aller se mettre au lit. Singulière ville, où chaque heure du jour est une heure de spectacle dont la ville fait tous les frais ! Vous voyez d'abord la ville en déshabillé du matin, en petite toilette à midi, en riches habits sur les quatre heures , en grande tenue deux heures plus tard et le soir en robe de bal. Tous ces Parisiens , que font-ils, je vous prie? ils se montrent, ils se regardent, ils ne regardent qu'eux-

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mêmes; et quand enfin ils se sonl bien vus et bien regardés, ils sont contents. Ce sera à recommencer le lendemain.

Notre flâneur s'^en va donc, lui aussi, faire un petit tour au café Tortoni. H passe et il repasse, il écoute et il entend; il voit partir, Tune après Tautre, ces voitures dans lesquelles il a vu monter ce monsieur et cette dame; et quand enfin le beau Paris a disparu tout à fait aux yeux de notre homme, alors, en soupirant, il se décide à reprendre le chemin de sa maison ; mais, comme faisait le fabuliste français pour aller à TAcadémie, le flâneur prend le plus long chemin. Il y a dans Paris des endroits que lui seul il connaît, d'affreux passages , des labyrinthes, des ruines, des cours habitées par tous les voleurs de la cité ; voilà le chemin que choisit notre homme ; il s'en va, les mains dans ses poches, à travers ces sombres couloirs. Ah ! voilà , certes, ce qui n'est pas beau à voir ; voilà le revers de cette médaille brillante! Le Paris de la nuit est épouvantable; c'est le moment où la nation souterraine se met en marche. Les ténèbres sont partout ; mais, peu à peu , ces ténèbres sVclairent sous le fallot tremblotant du chiffonnier , qui s'^en va, la hotte sur le dos, cherchant sa fortiine parmi ces haillons affreux qui n^ont plus de nom dans aucune langue. En même temps, à la porte des maisons qui dorment, s arrêtent d'infectes voitures pour emporter toutes sortes dimmon* dices. Au coin des rues les plus sombres brille, d'une clarté funèbre, la lampe du marchand de vin, à travers des rideaux rouges comme le sang. Le long des murs se glissent, en poussant de temps à autre le cri de quelque oiseau de nuit, les voleurs qui vont à la maraude ; des femmes vont et viennent, cherchant la cave où elles passeront la nuit ; car cette abominable population passe la nuit dans des caves. Ainsi la terreur est grande, terrible, formidable. Ces pas que vous entendez retentir tout bas sur ces pavés fangeux , c'est la patrouille grise qui commence sa chasse acharnée. Ainsi, plus vous avancez dans ces quartiers fabuleux , dans les coupe-gorge

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qui untoureiil lo Palais-de-JiislJcc el la place lio («rêve, et plus

lo danger devienl immineiil.

Oilcs, pour s'ox|)Oser à tant do péiils dans ces mes décriées, il faut ^iro un ^rand philaalhrope on un grand flâneur Laissez-moi vous conler, à ce propos, l'histoire d^n philanllirope. cl achever en même temps celle de nolrn flflneur

Le digne homme qui a écrit l'hisloiic la plus complète du Paris souterrain, M, Parenl-Duchâlelet. était un chrétien de l'ancienne roche, un disciple de Port-Royal, un de ces hommes dont te dévoucnteni n"*» pas de bornes, non plus que I» eliarité Il a écrit, en deux gros tomes, l'histoire de la prostilution jiarisiennc, et cVsti"i vous épouvanter de façon à nepasoser mettre le pied dans ces murs. A ce grand courage, le préfet de police avait ordonné que 1 on ohéîl comme à lui-même : toute porte de prison, de cachot, d'Iiôpilal, de repaire impur, devait s'ouvrir devant cet homme qui apporlait la consolation et la charité. Si vous éliez des gens plus coura.ueux , si vous n'aviez pas, comme ou dit en France, U cœur sur les lèvres , si . poui-

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vous plairo , il ne fallait pas sans cesse vous entretenir de descriptions heureuses, placer sous vos yeux les plus belles images, nous vous ferions marcher à la suite de cet héroïque Parent-Duchâtelet, et toucher toutes ces plaies, et visiter toutes ces immondices; mais alors il me semble que nous vous entendons, ma belle dame, pousser votre petit cri d'épouvante. . . . (Test en effet si terrible ce qui est vrai !

Un soir qu'il se promenait avec le chef de la police, devisant de toutes ces choses malsaines, le savant docteur, prenant par le bras son compagnon, qui écoutait avec un petit sourire d'ironie tous les beaux projets de cette ardente philanthropie : c< Monsieur, lui dit-il, quand les voleurs ne volent pas, quand ils dorment; quand les filles de joie ne s^abandonnent pas à leur abominable métier, quand elles reposent ; où se cachentils? où se tiennent-elles ? »

A ces mots , l'officier de police, sans rien dire, conduisit le philanthrope au plus épais de cette caverne qu'on appelle la Cité, non loin de la Préfecture de Police ; car il semble que la police attire, par une attraction inévitable, toutes ces immondices. Une maison tout en ruine, immonde, se tenait au fond d'*un affreux cul-de-sac; dans cette maison, qui appartenait à un chiffonnier, était établi un grand dépôt d'immondices que les tombereaux de la nuit apportaient incessamment ; cet amas de boues et de fumiers de tout genre était entassé dans les étages inférieurs. A l'étage supérieur, et sur les chiffons du maître de la maison, étaient couchés pôle-mêle, au nombre affreux de deux ou trois cents , des voleurs , des forçats, des filles de joie; celles-ci ivres-mortes, celles-là qui avaient h peine mangé une bouchée de pain ; ceux-ci qui venaient de voler, ceux-là qui attendaient l'ordre des chefs; là ils dormaient entre toutes les abominations de la ville ! — Les voilà tous, dit l'officier de police; qu'en dites-vous, monsieur le docteur? et quel parti le bon Dieu lui-même pourrait-il tirer de ces pourritures^

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— Monsieur, s'écria ce digne homme, au bon Dieu rien n'est impossible. De ce fumier fécondant vont naître les fruits et les fleurs ; avec ces haillons crapuleux, on va faire un beau papier sur lequel Tonfant écrira plus d^me leltre à sa mère ; noble papier, à qui le poêle confiera ses plus chastes vers ! Et vous ne voulez pas que de ces âmes avilies, de cet amas de hontes et d'impuretés, mais aussi de souffrances et de misères, de cette boue où se peut retrouver une étincelle de Dieu , de ces fronts oîi se trouverait encore la trace éternelle de Peau du baptême , vous ne voulez pas que Dieu tire une âme à son image! —^ Monsieur le docteur, répondit Tofficier, c'est une rude tâche que vous entreprenez là ; mais je m^incline devant vous.

Quant à notre flâneur, voici une terrible histoire que lui avait racontée son père pour empocher son fils de flâner, ce qui n'a rien empêché. Cétait à Paris (toujours à Paris ! ) en Tan de terreur et de meurtre 1792 ; en ce temps-là, Téchafaud était bâti, non pas planté sur la place de Grève; il était là en permanence, il servait tous les jours à jilusieurs tombereaux de victimes ; la place élait marquée par une mare de sang humain, le sang le plus noble et le plus illustre de cette malheureuse nation. Certes, il fallait pousser bien loin la passion du vagabondage pour aller chercher les aventures d^m oisif, môme sur la place de Grève, à minuit; ainsi fit pourtant le flâneur, qui fut le père de notre flâneur. Dans ces parages sanglants, tout était nuit et silence : au ciel, la lune jetait une lueur rouge ; sur la place, la lugubre machine dressait ses deux bras impitoyables ; le couleau tout aiguisé brillait là>haut d'une

façon aiguë et avide Notre homme, perdu autour de ces

planches funèbres, cherchait vainement à se tirer de cet affreux endroit, il y revenait toujours. A la fin, cependant, il venait de découvrir le sombre guichet de rHôtel*-de-Ville, et il allait le franchir pour s enfuir au plus vite, lorsqu'il découvrit, assise sur la borne froide, une belle jeune fille de vingt

ans à peine, toute nue, moins un linceul de mort dans lequel s*enveloppait ce beau corps. I^ lune, projetant sa clarté funèbre sur cette pâle figure, en montrait les nobles contours; on

eût dit un marbre froid, muet, immobile. A cette vue, le premier mouvement de Phomme fut de rebrousser chemin et de s*enfuir au plus vite; mais il fallait repasser devant Téchafaud, et les forces lui manquaient autant que le courage. D un autre côté, œmment faire pour franchir cette voûle que défend le doux fantôme? A la fin, notre homme s*enhardit, il approcha de cette belle personne, et, sans lui rien dire, il la prit par la main... Cette main était glacée. Cependant le fantôme se leva et se mit à marcher; ils s'enfoncèrent ainsi sous le guichet. Pendant ce temps, un nuage passa qui effaça toute lumière dans le ciel : le jeune homme et le fantôme marchaient toujours.

Le jeune homme arriva ainsi jusqu'^à la maison, tenant toujours cette main froide et sans pouls , qui ne s'était pas réchauffée sous son étreinte. Ils gravirent en silence les soixante marches qui conduisaient à la chambre à coucher; le fantôme se laissa tomber sur un fauteuil, mais si doucement, qu'à peine si la plume se courba. Alors, voilà le jeune homme éperdu qui allume la bougie ; la bougie jette un pâle reflet , comme si elle brûlait sur un tombeau. Cependant le feu est allumé, un peu de vin ef^i placé sur la table; sur les épaules de son étrange compagne , le jeune homme jette une mantille oubliée chez lui dans des jours plus heureux.... La mantille glisse sur cette épaule luisante, et alors le jeune homme put remarquer sur le cou de cette fille pâle un ruban noir.

Qu'houe était belle ainsi ! Sa tête était fixe et fière, ses yeux étaient grands et tout bleus, ses belles mains contenaient à peine un jeune sein de vingt ans ; de chaque côté de sa tète tombaient de longs cheveux qui Tentouraient comme un manteau virginal. Il était seul au monde, en effet , et elle-même elle était seule. Peut-être que sur cet échafaud, au pied duquel

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il Pavait rencontrée, elle avait vu périr sa famille tout entière — Oh ! lui disait-il en se mettant à deux genoux, parlez-moi, parlez-moi! D'où venez-vous? qui <^tes-vous? La peur vous a àié la parole ; rassurez-vous , vous ôtes chez un ami , chez un frère; vous ôtes en sûreté dans ma maison, dans la vôlrc. Répondez-moi , répondez-moi ! El comme elle gardait le silence , il reprenait avec plus de violence que jamais • — Si vous saviez comme vous ôtes belle ! si vous saviez que je serais heureux et fier de mourir pour vous ! Oh ! je vous aime ! Je suis un insensé , peut-ôtre ; sans doute vous portez un des grands noms de l'histoire, et moi, je ne suis qu'un vil plébéien ; mais, encore une fois, sachez que je suis votre esclave, que je veux vivre pour vous , que je veux mourir pour vous. Dites-moi votre nom , et si votre père n'est pas mort, nous h» retrouverons; dites-moi votre nom , et s'^ils n^ont pas égorgé votre mère , nous la retrouverons. Pauvre enfant que vous êtes, si jeune! Dites-moi votre nom , j'irai le dire demain à la reine, r|ui est à la Conciergerie , à madame Elisabeth , qui est au Temple , et je vous rapporterai leur bénédiction demain. Dites-moi votre nom ! dites-moi votre nom !

Jusqu'^alors la jeune fille était restée immobile; mais , au non) de la reine , au nom de madame Elisabeth , dans ce corps inanimé, un soudain frémissement se fit sentir. La jeune fille porta son doigt au ruban noir qui était à son cou , et elle fit signe qu'on le déliât.

Le jeune homme obéit. surprise! ô terreur! Le ruban délié, la tête de cette enfant roula à ses pieds : celte tôte avait été tranchée, le matin môme, par le bourreau!

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