‹ Un hiver à ParisChapitre 52 sur 74 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

L'jî^joYj'ruY.

Je lisais mon livre à un mien voisin , un Yankee qui n'^a jamais quitté les hautes terres. Ccst un homme moitié loup et moitié renard, casanier et plein tresprit, qui me disait : — Avouez avec moi que vous ôles bien diflîcile à suivre ; vous marchez au hasard comme un cheval indompté; à peine ôtes-vous entré dans celle grande ville parisienne , dont vous nous donnez une assez bonne idée , que tout d^m coup vous tombez en arrêt sur le palais des Tuileries , et une fois là , il nous est impossible de vous en faire sortir. Mon cher, ce n'est pas là ce qui s'appelle savoir voyager. Puisque vous me racontez votre excursion , il est nécessaire que vous me conduisiez, pour ainsi dire, par la main, à travers cette ville immense. Je veux, grâce à vous, et sans sortir de ma maison , parcourir ces ponts, ces rues, ce» quais magnifiques, ces ruelles abominables, tout ce luxe et

a«s ll^ HIVEK A PARIS.

luul ce vice, el avoir enfin igucIqucs-UDs des inyslères de \n i;rande cité. Prenez donc en pilié mon ignorance, el, puisque vous ôles à Paiis , parlez-moi de Paris.

A quoi je répondis, non pas sans me tenir à deux mains , pour ne pas me défendre trop vivemeul : — Mais , mon cher voisin , Pai'is n'est pas seulement un assemblage de maisons, de palais, de temples, de fontaines; cVst aussi un entassement de passions et d''idées. Le temps u''est plus où le voyageur croyait sa lâclic accomplie quand il avait dit à son lectenr : La Bourse est un grand nionumeiit lUuë au bout de la rue Vivieutte. — Il faut aujourd''hui , à propos de la Bourse, par exemple, raconter, non pas comment sont faites ces murailles, mais quelles passions habitent ces murailles, et' commeiil s'y font et s'y défont loules ces fortunes passaRorae.

Votre description! que voulez-vous que j'en fasse 1* Le peintre et le graveur auront toujoui's plus d'esprit que moi. Ce que je dt^cris, ils vous le montrent; ce que je dis à vos oreilles, ils le placent sous vos regards. Ce voyage se divise en deux parties , la ville extérieure et la ville intérieure, les murailles et lesliabitanls, les maisons Qt les mœurs. Laissez-moi donc, cher voisin, vous raconter à ma guise ce que j'ai vu et entendu et compris dans cette ville immense. Dieu me préserve que je sois jamais asi^ez complet pour vous 6ler Penvie de voir Paris quelque jour!

Du même pas je conduisis mon voisin dans unlieu savantetUltérairedoRlil n'avait guèreenlendu parler: je le menai à l'Institut de France. D'abord il fut émerveillé de ce Louvre qui s'en va retrouver le Jardin des Tuileries et PArc de Triomphe. It admira toutà Taise le vaste panorama qui s'étend à droite et à gauche, une fois que vous avez mis le pied sur le poiitdes Arls : ici la statue de Henri [V, dominant fièrement le Pont-Neuf; — là, quand votre regard charmé a franchi le pont du Carrousel et le Pont- Royal , s'étend jusqu'^au Palais-Bourl>on cet horizon immense dont le dôme des Invalides est le point culminant. — Marchez encore, traversez lentement ce pontdeboistoutuséoùquelques manœuvres malhabiles raccommodent des planches pourrie.^.

-Vous voilà bien près de l'Inslilut , mon frère. I.^s vieux

lions de bronze à la gueule héanle jettent une eau plaintive dans leur bassin de pierre. . . Il est une heure . C'est fête dans le palais des Quatre-Nations, comme on disait du temps du cardinal de Mazarin. Rare fortune ! suivez la foule qui se précipite. Quand sonnera la deuxième heure, les portes du monument seront fermées, et rAcadémio-Française, en grand uniforme, procédera à la réception de quelque nouvel immortel.

Je ne suis pas venu de si loin pour me moquer des institutions les plus sérieuses de la France. A mon sens, c'est mal reconnaître l'hospitalité d\me nation, que de la diffamer dans son gouvernement, dans sa littérature ou dans ses mœurs. Laissons aux Français, eux-mêmes cet abominable bonheur de se couvrir entre eux d'^injures et d^outrages... Nous ferons mieux, nous autres : nous parlerons de toutes choses, et même de rinstitut de France , en lout^î humilité et en tout respect.

Je suppose qu'en votre chemin un homme hospitalier vous ait donné un billet d'entrée. — Vous entrez — Des huissiers en grande tenue, Tépée au côté, la dentelle aux manchettes et au jabot, marchent devant vous et vous placent non loin de l'hémicycle sacré où se tiennent les membres des quatre ou cinq académies que contient cette enceinte. Déjà rassemblée est nombreuse. Elle se compose des aspirants à ce difficile honneur, des plus belles dames de Paris, qui tiennent à se montrer dans cette enceinte savante, de quelques étrangers, comme vous et moi., et d'une douzaine d'esprits goguenards, venus tout exprès pour railler tout bas d'abord , et pour railler ensuite tout haut dans le monde, ce qu^ils auront raillé tout bas à Tinstitut. A rheure dite, car la docte compagnie sait très-bien que Texactitude est la politesse des petits et des grands, s'ouvre une porte à deux battants. Soudain vous voyez défiler tous ensemble les membres des diverses académies. D'abord vous êtes ébloui , vous ne reconnaissez plus personne. Ils ont tous le même habit bleu doublé de vert, la même épée flottante, le même aspect modeste et réservé. Autrefois ils avaient tous la

même tèle chauve et luisante comme l'ivoire ; mais, depuis dix années déjà , les plus jeunes esprits ont fait irruption parmi les vieillards , si bien qu'une des marques à quoi se peuvent reconnaître les académiciens , c'est celle-ci : beaucoup de cheveux noirs, ou bien, plus un seul cheveu, mèmeblanc. — Nous ne parlons ici q\ie de TÂcadémie-Française. Nous laissons dans leur docte nuage loutes les autres, de peur d'encombrement. Certes, si l'utilité de T Académie des Inscriptions ne nous est pas très-fort démontrée , non moins que Putilité de l'Académie des Sciences Morales , à coup sûr, nul ne peut mettre en doute les utiles travaux de TAcadémie des Sciences. Mais le moyen de se reconnaître parmi toutes ces illustrations!* Et puis, l'Académie-Française est la mère de toutes les autres. Elle est sortie tout armée du cerveau du cardinal de Richelieu ; elle est la fille du cardinal de Richelieu et de Télection. Louis XIV l'a reconnue; elle a reçu dans son sein toutes les gloires du dix-huitième siècle français. L^empereur Napoléon , malgré la peur que lui causait l'élection, qui est le principe sauveur de l Académie-Française, s'^en est occupé à ce points qu'ail a signé longtemps : Bonaparte^ membre de l'Imlitut; seulement, à PAcadémie-Française il réunit toutes les académies présentes et à venir. Vlnelitui , cela veut dire la réunion de toutes les académies. U Académie- Française^ cela veut dire les Quaraide^ le nombre primitif de PAcadémie primitive. A tout prendre, c'est un des pouvoirs de TÉtat, c^est une grande force morale; l'opposition de ce corps tout littéraire est comptée pour quelque chose; appartenir à F Académie-Française, c'est avoir un droit quelconque à siéger dans la Chambre des Pairs. Noble et intelligente idée , d'avoir fait une catégorie tout exprès pour les hommes qui vivent de leur intelligence et de leur esprit !

Telle est cependant la popularité de quelques-uns de ces hommes, que, même sous leur habit brodé, vous allez les re* connaître les uns et les autres, sans qu'ail soit besoin qu**ori vous

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les nomme. Cette tête immense , ce vaste front tout chargé de cheveux gris , cette attitude pensive et calme, à coup sûr, c'est rillustrc auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs , c'est M. de Chateaubriand en personne. Cet homme, jeune encore, élancé et svelte , noble tôte , fier regard , belles mains , cheveux grisonnants , c'est M. Lamartine, le poëte des Harmonies et des Méditations. Ce regard qui pétille, cette petite tète animée, ce geste brusque et vif, ce sourire sans méchanceté , mais non pas sans malice, c'est M. Thiers. Voilà M. Guizot , à coupsûr; vous pouvez le reconnaître à son air pensif, austère et grave. M. Mole, c'est ce gentilhomme bien vêtu qui ressemble un peu à M. de Chateaubriand — M. Victor Hugo, c**est ce vaste crâne un peu dégarni , cette tète juvénile et joufflue. Et celui-là , qui est rhonneur, la joie , la force, l'enfant et la gloire de l'Académie, celui-là qui parle si bien au nom de tous , parole charmante , éloquence tout académique , vous Tavez déjà nommé , c'est M. Villemain lui-même. Il a fait ses premières armes dans cette enceinte ; à vingt ans, l'Académie avait déjà des palmes pour ce jeune homme. Elle se sentait déjà émue et charmée à Tentendre lui parler, en si beaux termes, de toutes les littératures des temps passés et des temps modernes. Aussi , dans les grands jours de ses solennités les plus choisies , dans ses discours au pied du trône, quand elle veut parler tout à fait le langage qui lui convient le mieux, quand elle veut annoncer dignement son dictionnaire , cette œuvre des siècles , toujours terminée et qui recommence toujours, l'homme que choisit PAcadémie, c'est M. Villemain. — Et ce visage plutôt triste que gai, ce regard curieux , intelligent y ce sourire caché qui se montre en dedans , quel est donc le nom de cet homme ? Cet homme , c'est celui qui a le plus amusé la France ; c'est l'inventeur le plus fécond et le plus varié qui ait jamais tenu en suspens un immense auditoire. A lui seul , il a conclu plus de mariages impossibles que jamais n'en ont fait, à eux deux, Fenimore Cooper et Walter Scott; à lui seul il a été toute la joie de la France pendant

vingt années. Sa fortune a égalé la fécondité de son esprit. Son nom est devenu populaire en Europe , à ce point que ce nomlà , hors de France, on rapplique même aux œuvres que cet homme n a pas signées. Cet homme-là est un improvisateur, c'est M. Scribe. Il est le roi du Théâtre-Français etde l'Opéra. Il règne au Gymnase et à TOpéra-Comique. Â cette place où vous le voyez assis , le père de la comédie dans le monde moderne, le seul homme qui n'ait pas son équivalent dans toutes les nations de Tantiquité, Molière lui-même, n*a jamais pu s'asseoir.

Ne craignez rien , regardez toujours autour de vous, et regardez hardiment. Tous ces messieurs-là savent très-bien qu on ne vient à leur assemblée que pour les voir, qu'ils sont là tout exprès pour qu^on dise : Qui sont-ils ? Ceux qui savent encore le latin (plus d'un ne Va jamais su) se répètent tout bas le vers du poëte où il est dit : « C est une belle chose d'hêtre montré du doigt dans une foule , et d entendre demander : qui est-il ? »

At pulchrum est digito monstrari et dici : Hic est T

Donc , puisque cela vous plaît , je vous dirai que vous avez déjà vu celui-là à la Chambre des Députés; cestM. Dupinen personne. Et cet autre si jeune, regardez -le; c'est pourtant notre bonne terre d'Amérique qui a fait de ce jeune homme un député, un membre de T Académie-Française! Oui, certes , c'est M. de Tocqueville, l'auteur de ces quatre gros volumes qui ont si fort agité TAmérique. Sans nous , pourtant, ou bien, tout simplement, si avant lui nous nous fussions donné la peine d'expliquer les mystères de notre constitution, M. de Tocqueville ne porterait pas encore la palme verte.. . Si seulement il avait commencé son livre par ses deux derniers volumes ! . . . — Tenez, en fait d'académicien , cet homme un peu voAté, d'une figure si intelligente et si bonne, cet homme qui

n'écoule pas , qui ne voit rien , — qui tient à la main deux ou Irois^ volumes reliés en vieux maroquin, celui-là, tout autant que M. Villemain lui-même, est un véritable académicien d^Académie. Il sait la grammaire comme un enfant au sortir de ses classes; il a lu, par plaisir, et comme vous liriez un roman frivole , tous les dictionnaires qui ont été imprimés en France depuis le commencement des dictionnaires; esprit Fm, style clair et net, critique distingué, âme candide, homme de bien , le plus savant littérateur de ce temps-ci . M. Charles Nodier, pour tout dire. — Non loin de lui, cet homme qui se tourmente et qui s^agite, qui va vous lire une fable tout à l heure, et une fable où le sel est jeté à pleines mains, est un homme que toutes les forces de Tesprit français ont voulu rendre ridicule, et qui a échappé au ridicule par un miracle , comme on échappe d un vaisseau qui brûle en pleine mer. Cet homme s'est sauvé à force de courage. Il a abordé de fiont les railleurs, et il leur a montré qu^il savait être vrai , sincère, loyal en toutes choses, sans compter qu'il a de bons petits moments d'esprit, de verve et d'invention. Il s'^agit de M. Viennet. — Tant il est vrai qu'en France il ne faut jamais désespérer des gens de cœur.

J^en oublie un qui est, à coup sûr, un homme d*un rare esprit, un poêle populaire, qui le premier a rompu en visière avec la littérature de l'Empire; esprit fécond, ingénieux et habile arrangeur des idées communes; style limpide, poésie courante : j^ai nommé M. Casimir Delavigne , homme heureux celui-là, à qui le succès est venu de lui-même, qui n'^a jamais couru après la fortune littéraire, mais au contraire l'a-t-il trouvée assise à sa porte , qui lui a dit : <( Soyez le bienvenu , mon fils! )> Voilà un homme. Il s'^est inspiré toute sa vie des plus nobles instincts de la France, des plus honnêtes amours. Il a rendu Phonneur à Jeanne d'^Arc, sa popularité à Tempereur Napoléon. Aux premiers jours de la Révolution de Juillet, quand le besoin d''un chant populaire s'est fait sentir, c''est

M. Casimir Delavigne qui a improvisé la Parisienne^ celte sœur cadette de la Marseillaise. A ses côtés vous pourrez voir plusieurs héros de la littérature vaincue et dépassée , M. Jouy, 1 auteur des Ermites; M. Dupaty, qui a écrit tant de beaux petits vers; M. Ancelot, porté à l'Académie par ses vaudevilles. Tant d'ombre d^in côté, de l'antre côté tant de lumière! Quels éléments divers! que de contrastes! que d'esprits opposés! que de batailles ces gens*là vous représentent ! comme ils se sont haïs et méprisés avantque d'être dans cette enceinte toute remplie d'accouplements étranges! Confusion des confusions, et tout est confusion !

Cependant la lecture commence. Le nouvel académicien a composé un long discours dans lequel son but est d'^expliquer d'abord le talent et le caractère de Tacadémicien qu^il remplace, et ensuite d'^expliquer ses propres ouvrages, et par quelle suite d'idées il est parvenu lui-même aux honneurs académiques. Entre ce double but, l'orateur trouve ordinairement le moyen de s'abandonner à toutes les divagations qui rentrent dans son sujet. De cette hauteur académique où nul ne le peut contredire, il juge les faits et les hommes; il s'abat avec la même facilité sur la politique et sur la littérature. — Il est plus souvent un homme politique qu'un homme littéraire; car cela plaît aux romanciers et aux poêles par métier , de quitter, au moins une fois dans leur vie, les sentiers battus , et de donner à Thistoire moderne, à la politique d'autrefois , des arrhes d'habileté , de sagesse et de prévoyance. Un bon discours académique duœ ordinairement troisquarls d'heure, une heure tout au plus; après quoi , et quel que soit Torateur qui parle, rassemblée n'^écoute plus guère ce qu'on lui dit.

Quand le discours du nouveau venu est achevé, un autre académicien se lève pour lui répondre. LVisage veut alors que le nouveau confrère qui vient de se livrer à toute son humilité naturelle, soit relevé dans sa propre estime et dans l'estime de ses confrères. On lui démontre alors avec toutes sortes de

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méaageroeDls, qu'il a grand tort de faire si bon marché de sa gloire, qu'il est tout au moins le digne confrère des hommes illustres qui l'entourent. On lui exprime à lui-même son propre génie, et enSn on ajoute que PAcadémic compte beaucoup sur la nouvelle force qui lui arrive là. Ceci dit, îi moins que la séance ne soit embellie de quelques vers extraordinaires, un petit conte, une innocente fable, une épigramnie sans malice, rassemblée se sépare comme elle s'est réunie, dans le même ordre; et vous jugez que ce n''est pas une chose médiocre, en passant devant Phôlel de la Monnaie, fière maison où se fabriquent tout Tor et tout l'argent du royaume, de dire à Phôlet des Monnaies ; << Tu peux frapper un million en un jour, passagères et périssables richesses que tous les cent ans il faut remettre au creuset! Mais ce que lu ne feras pas avec toute ta puissance, TAcadémie vient de le faire devant nous tout à Pheure : elle a fait un Immortel ! >>

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