‹ Un hiver à ParisChapitre 53 sur 74 · V}M Ay>i ?î.gîi)lï · texte numérisé non relu

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Puisque vous êtes en si beau et en si bon chemin, laissez la foule s'^écouler en faisant son petit commentaire sur toutes les belles choses qu'^elle vient crenlendre. Profitez de ce deiiiier moment pour contempler encore quelques-uns de ces hommes dont on vous dira, à votre retour : L'avez-vous vu? M. Arago^M. Geoffroy-Saint-Hilaire, M. Ingres, M. Spontini, Pillustre auteur delà Vestale. — A 1 Institut ne cherchez pas le poëte Béranger ; il est dans toutes les mémoires , mais vous ne le rencontrerez nulle part dans cette grande ville, qu^il a ra • nimée au feu de ses chansons. Il n''y a pas longtemps encore, dans cette même foule, vous eussiez demandé à contempler trois hommes bien différents, M. de Sacy, M. de Talleyrand, et Georges Cuvier.

Et quand enfin votre curiosité est satisfaite, ne repassez pas

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le pont des Arts, abandonnez le pont des Arts à messieurs les membres de Flnstitut, qui prennent le plus long chemin pour aller à r Académie, qui prennent le plus court chemin pour en revenir. Puisque aussi bien nous sommes arrivés à ce bel endroit de la ville, tournons à gauche , et à cent pas de là vous trouverez lePont-Neuf. Le Pont-Neuf, c'est le grand chemin de la ville de Paris. Il est le premier lien qui ait rattaché Pune à Tautre les deux rives de cette ville immense. Sur le Pont-Neuf, on a calculé que si vous restiez huit jours à regarder ceux qui passent, vous rencontreriez à cx)up sûr l'homme que vous cherchez. Sur ce pont a passé en revue toute l'histoire de France dans ses divers appareils. Là se vendaient les pamphlets contre le cardinal deMazarin, les chansons contre Louis XIV, tantqueLouisXIV a permis que Ton chantât des chansons contre sa personne. Sur un coin de cette presqu'île est née la comédie, non pas encore la comédie de Molière, mais déjà la comédie de Tabarin, le charlatan du Pont-Neuf. Encore à cette heure, quand tant de ponts ont été jetés sur la Seine, quand à chaque pas vous rencontrez : le pont Louis-Philippe, le pont des Arts, le pont du Carrousel, le Ponl-Royal, le pont de la Chambre des Députés, le Pont-Neuf est encore et sera longtemps encore le passage le plus fréquenté de la foule, le favori du peuple de Paris, que le peuple de Paris a placé sous le patronage du roi Henri IV, son vieil ami. De tous les côtés, de toutes ses issues, le Pont Neuf conduit à quelque chose. Il menait autrefois les condamnés à la Grève, il mène encore les plaideurs au Palaisde-Justice, les accusés à la prison de la Conciergerie, les suspects à la Préfecture de Police, les pairs de France au Luxembourg. Autrefois, quand Paris tout entier vivait par l'intelligence; quand tout ce qui était la tragédie, la comédie, Téloquence , la satire , était le sujet inépuisable de la conversation universelle; quand Voltaire régentait le dix-huitième siècle tout entier du haut des planches de laComédie-Française ; quand le café Procope était comme une espèce de Chambre des

LE ÇIAI AUX FLEUBS. ai'J

Députés, doDl les arrêts ne voulaient pas d'appel, le Pont-Neuf était beaucoup plus fréquenté même qu'il ne Test aujourd'hui. A certaines heures, vous eussiez pu voir aller et venir, daa» tous ces sentiers de la philosophie et de la rébellion, tous les beaux esprits qui ont bouleversé ou affranchi le monde- Tantôt, ou tout à la fois, c'était Dideroï, d'Alemberl , Fréron, Condorcel , Piron, Beaumarchais, l'Encyclopédie tout entière qui passait là, mèche allumée, enseignes déployées, sans compter le poëtc Gilbert, qui fut porté ducaTéProcope â l'hôpital. Aujourd'hui, grâce aux deux Chambres, grâce à la presse périodique, grâce à ta liberté qui a pénétré dans les esprits et dans les mœurs, on ne connaît plus à Paris ces assemblées de beaux esprits à loute heure de la nuit et du jour, ces révoltes de café, ces révolutions decoulisses, cesconspiralionsde parterre. Aujourd"'hui, le Pont-Neuf ne conduit plus au Théâtre-Français, ouvert à toutes les passions de cette heure solennelle; il conduit à un théâtre fermé qu'on appelle l'Odéon ; et enfin, ù révolution! presque en face de la place de Grève , si longtemps couverte rt'échafauds et de sang, le Pont-Neuf va vous conduire, si vous voulez, au Marché-aux-Fleurs,

Un marché aux fleurs dans Paris, tout à côlé du Palais-de-

Justice, non loin des rues fangeuses de la Cité, où le vice, le crime, la prostitution, la boue et le sang ont fait élection de domicile ! Un marché aux fleurs tout près de ces immondices, filles de joie, forçats libérés, assassins, faussaires exposés sur réchafaud !. . . La chose est ainsi cependant. Ce sont là de ces contrastes singuliers que Pon ne rencontre qu'à Paris. Ainsi donc, venez saluer avec moi la rose des quatre-saisons, et la tulipe printanière, et le laurier-rose, et les modestes violettes, modestes hier encore, mais qui s'étalent aujourd'hui dans toute leur ft-aîcheur pour rencontrer un acheteur. Venez ; vous trouverez, dans ce parterre improvisé , la fleur des champs à côté de la fleur de serre-chaude, les lilas odorants et le magnolia à grandes fleurs, le pot de réséda à six sous et Torgueilleux camélia, l'honneur et Péclat des soirées de Phiver. En ce lieu, vous voyez arriver, de toute la vitesse de ses chevaux, la noble dame du noble faubourg. Cette dame, déjà vieille, n'^a conservé de tous ses amours évanouis qu\m grand amour pour les fleurs. Rien ne peut plus lui plaire ni 1 amuser. Pour elle, la plus belle musique n'^esl qu'Hun vain son perdu dans Tair, le plus beau tableau de Rubens ou du Titien n'est que mélange et confusion de couleurs passées, les poëmes n'ont plus un vers qui parle à son âme , les bals et les fêtes la trouvent ennuyée et fatiguée à l'avance, la parure môme lui déplaît. Bien plus! la causerie, la causerie parisienne, qui est la joie et le triomphe de ces beaux esprits féminins, a perdu tout son charme, sinon toute saveur, pour cette pauvre femme. Elle n'aime plus rien, elle ne veut plus rien aimer; mais cependant elle aime encore ces belles fleurs , elle s^enivre encore de ces odeurs douces et suaves; elle sait tous les noms de la flore parisienne^ elle reconnaît le plus petit brin d'herbe cueilli dans les champs. les blanches marguerites! le serpolet odorant chanté par La Fontaine ! la pervenche aimée de Jean-Jacques ! les frais gazons d'autrefois , dans mon enfance, quand le vieux parc de mon père me couvrait de son épais

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