LE QUAI AUX FLEURS
ombrage, pendant que le cygne du lac glissait lentement sur les ondes pour venir saluer Tenfant de la maison ! Pauvre femme! voilà ses rêves. Son enfance a passé, comme vont passer ces belles fleurs; sa jeunesse s'est évanouie, comme s'^en ira bientôt le parfum du lis, la Heur des rois de France. Que sont devenues ces belles années et ces amours qui ne devaient pas finir f Et celte beauté étemelle , comment s est elle enfuie à tire d'halle? Plus rien n'est resté dans le cœur de cetle femme, que Pambition. Plus rien n'^est resté que les regrets du passé. En même temps, la croyance n'est pas encore venue : la pauvre malade n'a pas pu se résigner à prier Dieu en toute humilité d'esprit et de cœur. C'est donc au milieu des fleurs que notre Parisienne vient chercher les seules émotions qui lui soient restées douces et charmantes. Mais aussi, avec quel soin elle les étudie! avec quel bonheur elle les emporte! Et, à peine rentrée , quelle belle heure employée à en couvrir les murs de sa maison !
Tout au rebours de la grande dame parisienne qui n'aime les fleurs que lorsqu'elle n'a plus rien à aimer, la grisette de Paris aime les fleurs quand elle n'aime rien encore. Celle-ci commence comme celle-là finira. Il n'est pas dans tout Paris, dansces sombres hauteurs, dans ces mansardes glaciales et brûlantes où le moineau domestique ose à peine prendre son vol, tant il a peur d'avoir le vertige, une seule fille de Paris, pauvre et seule, qui ne vienne au moins une fois par semaine à ce quai aux Fleurs, pour jouir du printemps et du ciel. La pauvre fille de Paris, qui gagne sa vie par un travail acharné, à qui une heure perdue enlève un morceau du pain de la journée, n'a pas le temps d'aller chercher bien loin la verdure et le soleil. Et comme ni la verdure, ni le soleil, ni Téclat de la fleur, ni le chant de l'oiseau , ne viennent la trouver dans les affreux recoins où elle cache ses seize ans, c'est elle-même qui s'en va à la recherche du printemps et du soleil. Rien n'est joli à voir comme celte pauvre enfant à peine velue qui vient acheter
tout un parterre dans un pot. Elle s'arrête longtemps craintive, indécise, curieuse; elle voudrait tout voir,' tout emporter, tout sentir. Elle admire ces formes, ces couleurs, cet indicible parfum, elle est ravie ! A la fin cependant, il faut bien en finir avec cette acquisition si longtemps rêvée. La pauvre fille s'avance d'un pas timide. — Madame, dit-elle, combien vos fleurs .f* Vos fleurs! C'est le plus souvent un brin de réséda qui donne à peine des espérances. A ces mots , la fleuriste sourit d\m air de bonne humeur. De toutes les braves femmes qui gagnent leur vie à acheter et à vendre, la fleuriste est sans contredit la conscience la plus honnête et la bonne foi la plus loyale. Elle vend cher aux riches, elle vend à très-bas prix aux pauvres. Elle s'^esldit à elle-même qu'acné devait encourager une si honnête passion, etqu'il vaut mieux pour une jeune fille acheter une fleur qui pare sa chambrelte, qu'un ruban qui la pare elle-même. Aussi vend-elle son pot de réséda ou de pois odorants presque pour rien. Et alors la jeune grisetle s'en va, plus heureuse et plus triomphante que si elle avait acheté pardevant notaire tout un domaine. La voilà leste et pimpante qui emporte son domaine entre ses deux bras, et elle chante! El pendant huiljourscesontdesfôtesintimes, desjoies innocentes; on arrose le doux arbuste le matin et le soir, on lui chanle ses plus naïves chansons; on cherche, pour Pabriler, -quelque bonne petite place sur le toit, à côté de la cheminée qui le protège contre le vent du nord. Au premier rayon de soleil qui se fait jour dans ces tristes murs, la fleur est exposée à cette pâle et tremblotante lueur; au premier vent du nord, la fleur est renfermée avec soin dans la chambre, et alors Paimable fille, pour protéger son parterre , fait ce qu'acné n'a pas fait pour ellemême; elle empêche Pair de pénétrer par la porle mal jointe, par la fenêtre entr ouverte, par |a cheminée sans feu et sans flamme. Vains efforts! charmants efforts! D'abord Thumble plante, reconnaissante de (ant de soins, jette çà et là quelques chétives feuilles qui font sauter do joie l'heureuse propriétaire