LE QUAI AUX FLEURS
de ce domaine d\in demi-pied; après la feuille, la fleur se montre parfois, non pas la fleur, mais une espérance. Alors la griselte bat des mains. «Venez, dit-elle à ses voisines, venez voir comment fleurit ma pervenche ! » Mais à ces premières annonces prinlanières s'^arrôle ordinairement toute cette espérance fécondante ; la nuit et le froid sont plus puissants que le zèle et Pardeur de celte jeune fille : après un mois de lutte et de souffrance, la fleur se fane, elle languit, elle meurt, ce n'est plus que Tombre d'aune ombre On la pleure; on se dit à soimôme que, cette fois, on renoncera h tant de vaines joies. Mais le moyen d'^étouffer l'espérance dans les jeunes cœurs P Quand elle a bien pleuré, la jeune fille recommence un autre essai inutile comme le premier, jusqu'à ce qu'enfin cette honnête passion soit remplacée par une passion moins honnête. Alors, adieu les fleurs, adieu les doux parterres que Ton cultivait avec tant de soins et tant de peines ! Voilà la jeune fille qui est entiée dans toutes les mauvaises passions parisiennes. Il ne s'agit plus de fleurs, de rosier dans sa caisse verte, de modestes violettes dans leur pot de terre, de grimpantes capucines à la fenêtre : il s'agit de vivre un jour, une heure, de la vie des belles , des riches , des adorées ; après quoi , le monde peut finir, et nous retomberons volontiers, non pas dans l'heureuse et innocente misère des premiers jours, mais dans la misère sans fleurs, sans espérance, sans soleil; la misère de la borne et du marchand de vin. Pauvres filles ! et comme il faut les plaindre ! Et que le Ciel est bon pour elles quand il leur envoie, à dix-huit ans, quelque belle et douce mort qui les emporte! Alors, en effet, la grisette parisienne meurt innocente , honorée , fêtée , pleurée ; son père lui ferme les yeux d'une main tremblante, sa mère l'ensevelit en pleurant, ses compagnes la viennent prendre et entourent son paisible cercueil. Mais quelle ville est-ce là , juste Ciel.'* Une ville où, pour la jeune fille qui est pauvre, il n'y a pas d^autre chance dMionneur et de bonheur que de mourir avant vingt ans!
UN HIVEB A PARIS.
Encore une fois, Paris est plein de ces conlrastes. Voulezvous des crimes? on va vous cil fournir d'épouvantables. Vo«lez-vous de douces et charmantes vertus? il y en a des plus charmantes. Dans ces murs se succèdent, sans lin et sans cesse, les images les plus gaies et les plus tristes , les prières et les blasphèmes, le gibot et les fleurs. Ce n'est pas ime ville, cVst tout un monde. Les jours d'émeute, quand on ségorge dans quelque carrefour isolé , le reste de la ville va à POpéra sans se douter de tout le sang qui coule aux alentours. On m'a raconté, m(^me à ce propos , que le dernier jour de la Révolution de Juillet, quand le canon grondait encore, quand les pavés étaient soulevés comme autant d'âmes en colère, deux hommes en chapeaux gris se rencontrèrent sous les arches du Pont-Neuf. L''eau était claire et limpide comme une eau qui n'a pas travaillé depuis trois jours; l'arche du pont jetait une ombre favorable sur la tète de ces deux hommes; chacun d'eux tenait une ligne à la main. A les voir ainsi heureux , calmes et tout occupés de leur passion innocente , qui eAt pu dire que sur la tète de ces deux hommes venait d'être renversé et brisé en mille parcelles brûlantes, le Irtmc le plus auguste et le plus respeclé de l'univers?