‹ Un hiver à ParisChapitre 60 sur 74 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

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Laissons-la ces tristes souvenirs. Plus les villes ont vécu, et plus elles sont remplies de ces misères qu'ion peut retrouver h chaque carrefour. Pour peu que vous prenne l'^envie de courir après le drame, mon Dieu, rien nest plus facile; étendez la main, et dites-vous : — Par où je passe, ont passé un empoisonneur et un parricide ; — dans ces chemins, on a pendu, on a roué, on a brûlé des hommes; — bien plus, on a brûlé des livres : ces témoins éloquents, ces dépositaires passionnés de la liberté, ont été lacérés par la main du bourreau. Songez donc que de guerres civiles, que de batailles religieuses, que (fémeutes, seulement depuis Charles le Simple ! Ne cherchez donc pas dans cette ville les misères emportées par le temps ; iic cherchez pas les ruines reniplacécs par des monuments d'hier; no cherchez pas rosclavaîîo passé : il a été effacé par la liberté

l>3ii lliN HIVER A PARIS.

présente ; mais, au contraire, dans ce Paris uioderue, ne voyez que ce qui peut se voir. Ne remuez ni la boue, ni le sang. Rappelez-vous que vous ôles un simple voyageur, et que vous passez sur une terre hospitalière. Levez les yeux ! Cette haute tour fièrement assise sur sa base, c'est l'Observatoire de Paris, lii vit et règne, dans une contemplation que troublent malheureusement les discordes politiques, M. Arago en personne. Quelle vie singulière, incroyable! suivre à la fois le cours des astres là-haut, et là-bas le mouvement des passions populaires ; avoir la lête dans le nuage, à côté des étoiles, et les pieds dans Témeute; prédire les comètes errantes dans Pespace, et se laisser conduire par la faveur populaire, ce vent qui souffle au hasard !.. Telle est la double vie de M. Arago. A cette double vie de la nuit et du jour, lui seul il peut suffire; lui seul il s'est trouvé en lui-même assez de santé, de force et de courage pour accepter complélement ce double labeur du savant et du Xribun. Le beau royaume cependant, cet Observatoire, où il n'est question que du soleil et des astres! La l>elle vie, qui se passe à écouter le premier toutes les grandes découvertes! Et comment un pareil homme a-t-il consenti à faire de ces sublimes hauteurs Tantichambre de la Chambre des Députés ?

Cependant, si vous faites quelques pas à votre gauche, vous arrivez à cette maison modeste qui se cache au milieu d'un vaste jardin; cette maison esta l'extrémité de la ville; toutes sortes de bruits Penlourent encore, rien ne la distingue des autres maisons ; et cependant, même à travers cette grille fer mée, vous comprenez, à votre insu, que le resj)ect des hommes a entouré cette demeure plus que bourgeoise. Oui, certes, vous avez raison cette fois de les regarder avec intérêt, ces nobles murs : ils ont abrité le roi poétique de cet âge, le maître de l'Europe lettrée, un homme semblable à Goethe par s(m influence toute-puissante, mais d'un génie plus élevé; homme (|ui a relevé à lui seul l'idée chrétienne, abattue par tant de»

LK FAUB()UI\(i SAINT-MARCEAI. 2:n

crimes el lanl de sopliismes; eu un mot, ecUe maison, dont il a l'ait im hospice, a été bâtie et habitée par M. de Chateaubriand lui-mùme Dans cette humble demeure, il est revenu à t)ied le jour où M. de Viilèle le chassa de Thôtel des Affaires- Etrangères, sans se douter, l'imprudent! que M. de Chateaubriand parti, c'était au tour de la Restauration à partir ! Dans cette maison, pendant quinze ans, M. de Chateaubriand a reçu les hommages et les respects de PEurope tout entière. On dit (|ue rien ne paraissait plus étonnant aux hommes d'^Etat do PAngleterre, par exemple, à ces hauls et puissants seigneurs dont toute la vie se passe à augmenter le luxe que leur ont transmis leurs ancêtres, que de voir M. de Chateaubriand travailler dans un cabinet en bois de chône, sans meubles, sans livres, et presque sans feu. Mais s'ils étaient bien étonnés en 1829, ces opulents courtisans du génie, ils le seraient bien plus encore de nos jours, s'ils pouvaient savoir que cette maison dont il avait Tait Tasile de tant d'infortunes, M. de Chateaubriand a été obligé de la vendre ! Il avait déjà; non pas vendu, mais mis en loterie, il y a vingt-cinq ans, son beau parc de la Vallée-aux-Loups, une vallée qu'il avait découverte. C'était au plus beau moment de cette gloire poétique ;. Les Martyrs el \ Itinéraire de Paris à Jérusalem étaient encore dans toute leur faveur; eh bien ! ce fut en vain que M. de Chateaubriand mit sa maison en loterie^ pas un billet ne se plaça ; à ce point que M. le duc de Montmorenci les prit tous. Et Ton dit que nous autres, les Américains, nous ne rendons pas au génie ce qui lui est dû de reconnaissance et de respect! M. de Chateaubriand eût mis sa maison en loterie à New- York, que pas un billet ne lui fût resté à la fin du jour.

Sous le môme degré de longitude, vous rencontrez, non pas sans joie, le Jardin-des-Planles, qui est, à proprement dire, la maison de campagne du Parisien; môme pour un ignorant voyageur comme moi, le Jardin-des-Planles est le plus b(*l (midroil qui suit au monde

UN HIVKR A CABIS.

Ce ne âuot que fleurs, gazons, arbres de tous les pays ; Ugros, lions, paalhères, ours de toutes couleurs. Au premiei' rayon du soleil, la girafe se promène dans ces beaux sentiers. Péléphaut noir vient faire ses ablutions dans la mare voisine, la famille des singes se précipite avec mille gambades dans son palais brodé à jour ; de beaux oiseaux, et les plus rares, chaulent doucement leur plus belle chanson. Jamais, pour le plaisir des yeux, plus d'enchantements n''onl été réunis dans uu plus heureux espace. Là, toutes les sciences naturelles sont également représentées; lîi, les trois règnes de la nature se confondent dans un arrangement plein d'art, de goût et de science. Ce Jardin-des-PIantos, dont les commencements, sous le roi Louis XIII, ont été des plus modestes, a fini, grâce au géni<; de M. de Buffonetà la protection de Cuvior, par devenir nno institution véiilalilo Le Jaiclin-des-Flanles. conmio los

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plus grands rois de ce monde, se fait représenter au loin par ses anabassadeurs; il envoie dans tout Tunivers ses conqueranis et ses gentilshommes; il reçoit, de son côté, les envoyés des pays lointains, qui lui apportent humblement les produits de leurs mines, les arbres de leurs forêts, les fruits de leurs vergers, les fleurs de leurs jardins , les poissons de leurs rivières et de leurs mers. Ainsi , entre le Jardin-des-Plantes de Paris et le monde tout entier, s'^est établi un perpétuel échange de tout ce qu*ont produit de plus curieux et de plus rare, de plus charmant et de plus terrible, la terre et le ciel. Un jour que J.'J. Rousseau revenait les mains chargées des plantes qu'ail avait cueillies dans la campagne, il fut rencontré par les châtelaines d*une maison voisine, qui se mirent à rire du philosophe, u Mesdames, leur dit-ili, ne riez pas; jai les mains pleines de preuves de Texisience de Dieu. » Ce que disait J-J. Rousseau d'une poignée d'herbes, à plus forle raison le peuton dire du Jardin-des-Plantes, ce magnifique assemblage des preuves les plus magnifiques de Texistence de Dieu.

Rien n'est plus à contempler, pour un esprit bien fait, que ce beau jardin, posé là par une main bienfaisante : ce fut là une des bonnes idées de Louis XIII, qui n'a pas toujours été cet homme inquiet, sombre et sans volonté dont vous parlent les historiens. Le roi acheta, dans le plus afifreux faubourg de Paris, une maison et quelques toises de terrain ; cette maison et ces quelques toises de terrain sont devenues tout un monde, univers chantant, varié, pittoresque, dans lequel ont passé, non pas sans y laisser leur trace de bienfait ou de gloire, les trois Jussieu, Buffon, Bernardin de Saint-Pierre, Redouté, le peintre charmant des plus belles fleurs, dont il a été le Van-Dick et le Rubens; Geoffroy-Saint-Hilaire, Cuvier, et dernièrement encore, ce hardi et savant jeune homme, Jacquemont, mort dans les Indes, victime de son zèle et de son courage. Certes, ce sont là de grands noms,. des autorités souveraines; et maintenant que le Jardiu-des-Plantes a été respecté même par la

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nation de 1793, qui no respoclail rien ni personne, nul ne peut prédire à quels résultats immenses peut parvenir une pareille instilulion. Au reste, M. Cuvier lui-même le savail bien, lorsqu'il disait un jour, devant un savant naturaliste de PAngleterre : « Mon cher confrère, nous n'avons à cette heure (fue la carcasse d'aune baleine; mais laissez-nous faire, et nous vous creuserons, à cette place, un petit bassin d'^eau salée, où vous verrez se jouer quelque jour un petit cachalot. »

Allons encore, allons toujours. Quand vous avez dit adieu à ce frais assemblage de toutes les plantes de la création, soudain vous vous trouvez en présence d'un affreux hôpital, l'hôpital oii l'on n'entre que pour mourir. Là, pour être reçu, il faut être arrivé, par toutes sortes de misères, jusqu'à sa soixante-douzième année. Si vous êtes vieille, décrépite, infirme, sans un ami pour vous protéger, sans un enfant pour vous tendre la main, sans un petit-enfant qui vous dise : Ma mère! si vous n'avez plus un morceau de pain pour vous nourrir, un habit pour vous vêtir, un toit de chaume pour vous abriter, il vous reste, malheureuse femme, la Salpêtrière ou la mort! Et, naturellement, elles choisissent la Salpêtrière. Allons, prenez courage, entrons-y, c'^est tout un monde. Dans ces cours, dans ces jardins, dans ces dortoirs, du haut en bas de la maison, vivent et meurent tous les vieilles femmes que cette ville a jetées là, tontes meurtries par ses vices ou sa lâcheté. Vous demandez qui les a faites ainsi, pour la plupart, et d'où elles viennent.^* (Test le vice qui les a faites ainsi ; elles viennent en droite ligne de ces beaux lieux de fête et de perdition où nous étions tout à l'heure Quand elles étaient jeunes et belles, ces malheureuses femmes, elles n'^avaient pas d'^autre souci que de s'abandonner à la fête, à la passion, à l'enivrement de chaque jour; la vie, pour elles, élail un long éclat de rire : rien de sérieux, rien de réel ; la fantaisie, l'imprévoyance, la journée clispo.«iée au hasard, el puis, tombe sur nous le ciel, el tombe le soleil ! Cela dure ainsi tant que ça peut durer, quinze

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