LE PANTHÉON
peler les douces vertus et la protection de sainte Geneviève, la patronne de Paris, quelles destinées n*a-t-il pas subiesP Le roi Louis XIII, roi tout-puissant par la grâce du cardinal de Richelieu, avait voulu consacrer ce temple magnifique; il lui avait accordé loules sortes de privilèges, il l'avait entouré d'éclat et de gloire; tout d un coup, à peine la coupole hardie sestelle élevée dans les airs, Parchitecle Soufflet reconnaît avec désespoir, avec des larmes de sang, que la base du monument est trop faible pour soutenir cette tête de géant.
Michel-Ange, il est vrai, avait jeté dans les airs la coupole de Saint-Pierre de Rome; mais les Michel -Ange, où sont-ils? Force fut donc à Soufflet de défigurer son église, d'en déranger Tordre et l'harmonie intérieurs, de changer ces élégants piliers en massifs de maçonnerie. L'œuvre en était là quand vint à sauter la poudrière de la plaine de Grenelle; c'^était à renverser une moitié de Paris, Paris en fut quille pour la peur ; mais, cependant, l'église de Sainte-Geneviève fut jetée sur le côté; elle ne croula pas, elle resta là pour attester limpuissance des ouvriers modernes, pour montrer par cet exemple combien Téglise de Noire-Dame de Paris était solidement bâtie! Mais déjà on n'^avait guère à s'occuper ni de Sainte-Geneviève, ni de Notre-Dame ; la France était en pleine révolution : Notre- Dame de Paris fut dévastée ; sur ses autels insultés on porta, en guise de Dieu*, d'infâmes prostituées à demi nues; Anacharsis Clootz, et toutes sortes de saltimbanques en bonnet rouge, remplirent de leurs orgies et de leurs scandales ces noblés et saintes murailles. Quant à l'église de Sainte-Geneviève, elle eut à subir un autre genre de profanation : de Péglise chrétienne on fit un temple païen. Là. devaient être ensevelis tous les citoyens illustres; môme on écrivit sur le fronton du monument cette inscription pleine de majesté : Aux grands hommes la pairie reconnaissante. Malheureusement, la patrie reconnaissante a porté Marat dans ce temple ; Marat luimême, ce livide et hideux scélérat, qui ne méritait pas de mou-
rir sous la main innocente et pure de Charlotte Gorday ! Voilà donc celte idée de Panthéon à jamais souillée ; une fois Marat placé là, ce fut à qui se sauverait d*un si abominable honneur. Même le cadavre de Voltaire , transporté dans ses caveaux , y put à peine obtenir quelques planches qui faisaient le simulacre d*un tombeau. Quoi donci Voltaire, le roi du dix-huitième siècle, le marteau qui avait brisé, la torche qui avait brûlé, la catapulte qui avait renversé tant de choses, en plein Panthéon, où il fut transporté en si grande pompe, il n'^avait pas obtenu un tombeau P.. . A peine s'^il obtint ces quelques planches vermoulues. Les curieux venaient regarder d'^un œil distrait cette gloire dans son néant. Entre ces quatre planches misérables était renfermé cet esprit de malice et d'ironie, ce sourire plein de sarcasme, ce poëte qui chantait avec tant de gaieté et de sang-froid tous les délires de la tête et des sens. Que d'aidées autour de cet homme, et que de révolutions! Quel flatteur charmant des rois et des multitudes ! A ses côtés, et dans un tombeau du même bois, on avait placé J.-J. Rousseau, dont la gloire empêcha si souvent Voltaire de dormir. — Deux ennemis, que la postérité, malgré eux, a accolés Tun à l'autre dans ses obéissances et dans ses respects ; celui-ci, qui était rironie et le doute en personne; celui-là, qui était Tenthousiasme et la conviction ; Tun, railleur sans frein, qui jetait sur tout homme et sur toute chose le charmant vernis de ses saillies immortelles; Tautre, austère et grave, qui se passionnait à outrance pour les êtres de sa création. — Deux agitateurs, chacun de son côté : Voltaire par Tesprit, J.-J. Rousseau par le bon sens ; Voltaire par la saillie, Tauteur de VEmile par le raisonnement. Longtemps divisés, J.-J. Rousseau insulté, que disons-nous f Jean- Jacques nié par Voltaire, Voltaire protégé par la pitié de Jean-Jacques, on les avait réunis dans le même Panthéon, comme leurs œuvres sont réunies sur le même ravon des bibliothèques. Une fois là, la nation les avait oubliés; TËmpirc ne s'en souvint guère ; la Restauration se les rappela