LE PANTHÉON
dans ses heures de loisir et de vengeance ; elle se rappela que le Panthéon avait été l'église de sainte Geneviève, et elle rendit à sainte Geneviève son église. Alors furent retirés sans façon de ces caveaux éternels Voltaire et Rousseau ; Taffreux Marat avait été depuis longtemps traîné aux Gémonies. Alors reparut la sainte patronne de Paris dans cette enceinte dont on l*avait chassée ; alors ce fut dans cette église une suite infinie de discours, d^expiations, de bénédictions au Très-Haut; une suite infinie de colères, de vengeances, de menaces contre les révolutionnaires à venir. Cette fois, disait-on, Téglise de Sainte- Geneviève était à jamais reconquise, — reconquise pour une quinzaine d années tout au plus, comme le trône de France était un trône reconquis! Singulier Paris! toujours on y jure par l'éternité, éternité des larmes, éternité de la gloire, popularité immortelle, tombeaux contre lesquels la fin du monde ne saurait prévaloir. — Vain espoir ! vaines promesses! vaines menaces! Attendez dix ans encore, une révolution remettra les monuments et les opinions , et les hommes , justement à leur point de départ il y a dix ans. La belle et singulière et peu regrettable éternité !
Il n'y a en France que les hôpitaux et les prisons qui ne changent pas : la maladie est toujours la maladie , la misère est toujours la misère. Au milieu de tant de révolutions violentes qui bouleversent, qui brisent et renversent toutes choses, c'est à peine si Ton peut reconnaître les monuments de ce peuple frivole, toujours disposé à briser le lendemain ses idoles de la veille.
Il existe à Florence un vieux palais; sur les murs de ce vieux palais tous les gouvernements de la république ont laissé leur écusson et leur empreinte, sans que le vainqueur effaçât jamais l'écusson du vaincu. Maintenant, vous pouvez voir encore sur ces nobles murailles cette longue suite d'^images destinées à rappeler le passage de tant de puissances différentes. En France, un pareil monument serait impossible. Qui dit, en
France, une slatue élevée , dit aussitôt une slalue i-enversée. Depuis vingt-cinq ans, on n'est occupé allernalivemcnl qu'à gratter les fleurs-de-lis ou à couper la tète des aigles. Dans leurs plus insignifiants emblèmes , l'Empire et la Restauration se sont fait une chasse à mort; ce qM''on appelle la vieille France n'existe plus que dans les fragments dont nous parlions tout à rheure, à moins qu'en effet le vieux monument n'ait été protégé par son utilité même. Ainsi l'hôtel royal des Invalides, ce niouumcnt de Louis XIV tout à fait digne du grand roi, s'est agrandi de toute l'importance et de toute la majesté des guerres impériales.
Ce dôme, élevé dans ce ciel glorieux pour servir d'abri à la gloire militaire , Napoléon a voulu le couvrir de plaques d''or, aSn qu'il pût le montrer de loin aux jeunes armées, en leur disant r « Voilà sous quels lambris vous êtes attendus! » Dans ces murs entourés de canons, les canons des jours de fête et des solennités populaims, les vieux soldats de la France ont trouvé véritablement une retraite digne de leur courage; là ils vivent et ils meurent sous une loi à la fois militaire et paternelle. Un maréchal de France, un vieux guerrier mutilé comme les autres, est le gouverneur de cette maison; si bien que le chef et les soldats, avant d^arrivcr à cette heure solennelle du repos, ils oui couru les mêmes dangers, ils se sont
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rencontrés clans les mômes batailles; la gloire de celui-ci est la gloire de celuilà ; les uns et les autres , ils sont les vieillards héroïques de la même famille; rien qu'^à les voir passer, vous verriez inscrits sur leurs fronts tous leurs états de service. Ce qu'ion a fait avec de pareils hommes, il faut le demander à l'Europe moderne : avec de pareils hommes , la République française a été reconnue , l'Empire a été fondé. 11 n'^est pas une capitale de l'Europe qui n'hait tremblé jusque dans ses fondements , pas un roi qui nait pâli , pas un peuple esclave qui n'ait murmuré ces deux mois immortels : liberté j espérance. Ah ! certes, si Ion pouvait demander à chacun de ces vieux héros la ligne qu'il a écrite à la pointe du sabre dans Thistoire de son pays, on trouverait, à coup sûr, une belle action, une ville prise ou défendue, une victoire gagnée, ou tout au moins une retraite glorieuse. Noble histoire serait , en effet , l'histoire écrite sous la dictée de tous ces vivants et imposants souvenirs. Le souvenir, c*est la vie du soldat invalide; le souvenir le reporte à Tinslant même au milieu des chevaux qui hennissent, des canons qui grondent, des bataillons qui s*en- Ire-choqucnt, pendant que le cri de guerre se promène de Tune à Tautre armée ; le souvenir le conduit de nouveau dans ces plaines célèbres dont l'épopée à venir fera son profil sans nul doute: Ausierlit/! léna! Wagram! Il revoit 1 Italie, dont les plaines fertiles rappellent encore; il revoit PAIIemagne, où l'Empereur va chercher l'Impératrice nouvelle; une seconde fois il revient à la charge contre cette Russie qui devait Penglou* tir, il ^c retrouve au milieu des neiges incendiées de Moscou; jusqu'à cequ'^enfin ils viennent tomber, lui et son Empereur, dans les plaines de Waterloo. Telle est la vie de ces vétérans de la gloire : parler des guerres et des batailles d'autrefois, s'enivrer de la gloire passée , regarder dans un lointain lumineux l'Empereur qui les appelle pour passer sa grande revue dans les nuages, voilà toute leur joie, tout leur bonheur. En vain la porte de ce bel et vaste hôtel est-elle ouverte tout le
WO UN HIVER A PARrs.
jour, l'invalide ne s'éloigne guère de son dernier campement; il se platt à l'ombre bicnveillanle du diapeau Irirotore.
Il cultive avec une patience incroyable le pelil jardin dans lequel il a planlé irois tournesols; il élève des oiseaux, il caresse les enfants qui passent, il chante surtout les chansons de Béranger, De cette grande maison que voilà, Bérangerest le poëte ; on ne sait , on ne lit que ses vers. Il a chanté tour à tour les deux, passions de ces \ieillards : Lisette, leur première passion, et l'Empereur, leur dernier, leur plus fidèle amour. Il a été lour à tour un chansonnier amoureux et un poète guerrier : le vin , la gloire , l'amour, enivrante trilogie, voilà ce qui fait la force de ce poète. Son livre est comme l'Évangile de ces vieux mutilés ; ils n''en veulent pas d'autre, ils nVn savent pas d'autre. Puis, quand l'envie les prend de remontera leur point de départ, de savoir dVù ils sont parti.':
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avant d'arriver à leur dernier asile , alors ils vont se promener dans le Champ-de-Mars , et ils se reportent à leur première revue, à leur jeunesse ranimée. Dans cetle vaste plaine ils sont venus à dix-huit ans pour de là s'élancer sur le monde; là ils ont été armés soldats, leur premier drapeau leur a été confié, et TËmpereur leur a montré son étoile, qui était la leur. Salut donc au Champ-de-Mars, cette vaste plaine presque toujours déserte , où rien ne passe d'ordinaire, sinon quelques oisifs à cheval ! Je me figure qu''à certaines heures solennelles dans Phistoire de ce peuple, quand la nuit est bien sombre, quand le vent de Moscou se met à sifller dans le silence, alors reviennent, à minuit, toutes ces armées éparses çà et là en morceaux, dans tous tes champs de bataille. A ce moment, la grande trompette impériale se fait entendre tout aussi haut que les trompettes mômes du jugement dernier; chaque soldat couché sous la poussière reprend son arme brisée, les capitaines se mettent de nouveau à la tôle de leurs légions; cet immense pôle-môle de tant de milliers d''hommes emportés parla faux delà mort, s'^abandonnejusqu'au premier chant du coq à la joie des conquérants; api^ès quoi, tout se tait, chaquemort rentre dans sa poussière, chaque épée dans le fourreau,
chaque idée dans le cœur qu'elle embrase Fidèle image
des tumultes et des apaisements de 1814. Aujourd hui , la Grande Armée qui est encore debout; et le lendemain, les adieux de Fontainebleau et TEmpereur qui passe sur fc Bellérophon^ pour cet exil dont il ne devait plus revenir !...,
De cet exil éternel , TEmpereur est déjà revenu. Ce jour-là , le dôme des Invalides a grandi de mille coudées ; il est devenu inviolable, il a été proclamé le seul tombeau qui fiU digne de contenir un pareil homme!
On raconte qu''à la nouvelle que TEmpereur était de retour, plus d'un vieux soldat s'est prisa pleurer; plus d'un, quand a passé le cercueil impérial , s'est jeté à genoux , dans une adoration muette qui tenait de Textase. Après quoi, lorsqu'ils ont
!ôa UN HIVER A l'ARIS.
compris qu'un pareil dépôl leur élaîl conûé, ces vieillards se sont relevés de loule leur hauteur, ils ont pris leurs armes avec toute la vivanité des jeunes années! Et mainlenanl, c'est pour eux une joie qu'ils se disputent , et un honneur trèsenvié, que de monler la garde, nuit et jour, au cercueil de cet homme , qui ('tait encore plulAt leur dieu que leur Kmpereur.