LES GAGNE-PETIT
Franchissez cependant le seuil de votre porte, et prenez garde à cet homme qui est accroupi dans le ruisseau; cet homme est un regratteur ; il gratte et rcgratle entre les pierres ; il n'en veut pas aux chiffons , il n'en veut pas aux immondices : ce sont marchandises trop élevées pour notre commerçant. Il en veut tout simplement aux clous égarés de la ferrure des chevaux , aux parcelles de Ter enlevées par le frottement sur le cercle des roues ; il lave la boue de la ville comme d'autres esclaves lavent le sable d'or du Mexique.
Quand vous avez évité le regratteur et l'eau qu'il jette de côté et d'autre, vous tombez d'ordinaire devant le commissionnaire du quartier. I^ commissionnaire du quartier est le plus souvent un épais gaillard à la vaste poitrine^ aux larges épaules, à ta barbe noire; on sent, à le voir, que c'est un homme à son aise qui ne doit rien à personne, à qui on doit beaucoup, et qui n'est pas sans avoir quelque bonne réserve pour les mauvais jours. Le commissionnaire du quartier, c'est
notre domestique à dous tous; il est de toutes les maisous, il entre et il sort à volonté.
Il est le fidèle et digne dépositaire de plus d un petit secret qu'ion lui paierait bien cher ; mais, à aucun prix, il ne vend le secret de personne. Du reste, il est indépendant comme un domestique qui appartient à plusieurs maîtres ; actif, infatigable, sobre, patient, curieux, mais curieux en dedans et pour lui seul, toujours prêt à se mettre en roule, toujours prêt à obliger, et obligeant avec le même zèle soit les affaires, soit les amours. Une rue de Paris ne serait pas complète si elle n^avait pas son commissionnaire à elle, à côté de son épicier et de son marchand de vin .
Plus loin, sur le Pont-Neuf, sur le quai de la Grève, hors des boutiques vagabondes ou stationnaires, sans patente, mais non pas sans aveu, vous rencontrez une foule dindustriels toujours occupés , qui se croisent dans tous les sens et sans confusion : Fun , appuyé sur son échoppe d'un pied carré , sollicite, pour un sou, la faveur de rendre son lustre à votre chaussure délustrée; Tautre, d'une voix enrouée, appelle votre caniche, qu'il veut tondre à toute force ; celui-ci vend des allumettes, celle-là des épingles, ce vieillard gagne sa vie avec le sucre d'orge. Mais, cependant, ne croyez pas que cette industrie à part soit à la portée de tous les hommes de ce monde : la petite industrie parisienne n^est faite que pour le Parisien ; il n'y a que le Parisien qui comprenne, qui aime, qui sache apprécier à leur juste valeur tous ces petits marchands. Il n^y a que le Parisien qui sache arrêter, par une ardente soif d'été, un honnête débitant de coco, qui cause avec lui en essuyant son verre argenté, qui fasse remplir son verre jusqu'au bord, et qui demande la monnaie de ses dix centimes après avoir bu et causé pour deux sous au moins. Comme aussi il n^y a que le Parisien pour parler à une poissarde, pour être agréable avec une écaillère, pour ne pas irriter une cuisinière ambulante, tout en marchandant son repas. Il ne faut
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pas stî moquer du petit métier -. grâce au petit métier, le Parisien est resté le seul maître de sa ville natale Le petit métier lui vend à Irès-bon compte les beaux habits , les meubles et les faciles amours des hommes riches ; le petit métier va lui cueillir des roses en été, des violettes au printemps, des pommes pour l'hiver; le petit métier le met au niveau de toutes les Tortunes, il lui donne les moyens de satisfaire tous ses désirs; c^esl au petit métier que le Parisien doit son bicn-étro, sa maison, et ses gens et sa voiture. Il y a déjà vingt ans, le petit métier a donné à chaque Parisien une grande voiture ù deux ou trois chevaux, toujours à ses ordres, toujours prête à lui faire traverser ta ville dans tous les sens. Insouciant et paresseux bonhomme de Paris! il a fallu que le conducteur d'omnibut portât sa livrée. Pour plaire au Parisien, au bourgeois, le cocher d'omnt6tM a pris tous tes soins possibles de son équipage. Dans cette réforme inespérée , le cocher de fiacre a suivi, mais de loin , le cocher d'omnibus : il a réparé quelque peu ses vieilles voitures, il a raccommodé son vieux manteau, il a mis une mèche neuveà son fouet; lui même, le cocher de fiacre, s'est rajeuni de dix ans, et encore assure-l-it qu'il n'a fait que son devoir.
Quoi de plus justei* ne sert-il pas, en effet, le plus grand seigneur des grands seigneurs de l'Europe, le Parisien de Paris ^
UN HIVEB A PARIS.
A Paris, grâce au petit métier, il n'est pas de chose qtii n'ait deux prix, deux prix exlrômes, le prix fort et le vil prix ; il n'y a pas de juste-milieu. Vous avez l'Opéra, qui est hors de prix; mais pour un franr, dans la rue Vivicnnc, un orchesire admirable vous joue pendant quatre heures les plus admirables symphonies de Beethoven , les plus divines mélodies de Mozart. Pour ses amours, le Parisien n'a-t-il pas la grisctte, rc fin gibier qui se prend à la glu la plus commune P La gri- ^ette, petit négociant , joyeux , leste, insouciant, Tait pour le Parisien, et que lui seul sait comprendre. Mon Dieu! vous le voyez, vice et vertu, peine ou plaisir, amour et repentir, c'est partout et toujours la même chose pour le Parisien. Et noosculemenl le petit métier s'applique aux nécessités de la vie et à ces besoins du Inxe qui sont encore une nécessité, mais encore le petit métier s'inquièle des caprices les plus bizarres, les plusinHttendus, du caractère elde l'esprit de l'homme. Par exemple, Catherine veut écrire à Jean, son bon ami, qui est à l'armée d'Alger. Catherine ne sait pas écrire : pour quatre sous Catherine enverra à Charles-Jean une lellre toute remplie dos meilleures paroles et des pins douces csp«Vances, sur papier cavalier-vélin, avec un cachet armorié; deux sous de plus,