CHAPITRE Y
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Mais revenons à notre histoire de tout à l'heure ; c'est l'histoire d'un siècle tout entier.
Quand la Restauration fut venue apporter à la France le repos et la paix, un repos d'un jour, une paix remplie de révolutions et d'émeutes à venir, l'Arc-de-Triomphe de l'Etoile resta longtemps abandonné et désert ; ruine d'un monument à peine commencé, débris d'une gloire mal éteinte, reliques dédaignées des plus grandes victoires. Mais TEmpire vivait dans ces ruines, mais les clameurs de la Grande Armée se faisaient entendre dans ces arceaux gigantesques; mais Taigle; blessé à mort, était venu s'abattre sur ces corniches interrompues; mais Austerlitz , léna, Wagram , murmuraient tout bas, dans ces fondations dont elles étaient la base, leur complainte inarticjilée. Il était dangereux de toucher à ces
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sacrés vestiges. 11 était aussi dangereux d'élever le monument de l'Empereur que de Tabattre. D'ailleurs, une fois dressée dans les airs , quel nom inscrire au sommet de cette montagne inutile? quels symboles placer sur ces pendentifs? quelles victoires proclamer sur ces pierres éloquentes? Il n'y avait qu'un nom pour ce monument, il n'y avait qu'une armée pour ces pierres , il n'y avait qu'un drapeau pour couronner dignement ces majestueuses hauteurs : c'était le grand nom impérial, c'était la Grande Armée, c'était le grand drapeau tricolore! Mais la Restauration tremblait d'horreur et pâlissait d'effroi, rien qu'à entendre parler de ce terrible et redoutable passé .
Si la Restauration avait été assez hardie et assez brave pour ne pas trembler devant la gloire française ; si le roi légitime avait été assez sage pour se mettre à Tabri du manteau impérial de celui-là qui s'était fait Empereur de par le peuple et de par la gloire; si la fleur-de-lis avait laissé pénétrer dans son innocent calice l'abeille d'or ; si le drapeau blanc avait permis aux deux couleurs, ses sœurs cadettes, de le protéger du double reflet devant lequel a tremblé l'Europe, nul doute qu^aux jours de révolutions cette prudence de la royauté de droi t divin n'eût porté des fruits impérissables. L'Empereur, debout sur sa colonne , aurait crié au peuple en fureur : — Respectez la majesté royale qui a respecté ma majesté vaincue ! L*abeille, cachée dans le calice du lis, aurait menacé de Paiguillon les mains imprudentes qui auraient menacé la noble fleur , pendant que les deux couleurs nationales, unissant leurs efforts, auraient enveloppé le drapeau de saint Louis dans leur draperie de sang et d'azur. Mais non ! le temps présent ne sait pas respecter le passé : le roi qui arrive n a rien de plus pressé que d'^insulter le roi qui s'en va; le drapeau triomphant écrase de son mépris le drapeau qui tombe. Ces peuples deTEurope sont ainsi faits : ils se figurent qu'on peut briser Phistoire comme on brise une statue de marbre , qu'on peut abolir le
passé cooime on efface un tableau à la détrempe. Les gouvernements sont comme les peuples; ils brisent, ils effacent, ils renversent; ils ne voient pas, les imprudents , qu'agir ainsi, c est apprendre aux peuples comment on brise, comment on efface , comment on renverse , et comment Pautorité est la chose du monde la plus passagère, après la gloire.
Ce ne fut donc qu'après s'*être affermie autant qu'^el le pouvait s'^affermir que la Restauration scnhardit à reprendre en sous-œuvre ce monument commencé par PEmpereur. Avant que la monarchie de Louis XVllI et de Charles X en vint à cet excès daudace, il fallait certes qu*elle eût fait de grandes conquêtes; aussi en avait-elle fait de grandes : elle avait rétabli le dogme de la légitimité ; elle avait fait plus, elle avait fait respecter la royauté; elle avait arrangé trois ou quatre fois, et toujours à son avantage, la Charte qu'elle avait donnée, parlons mieux, qu^elle avait octroyée: elle avait touché même au droit d'atnesse, ce complément du droit divin, et elle ne désespérait pas de venir un jour à bout de cette loi , qui eût refait un peu de noblesse et beaucoup de clergé; enfin et bien plus, quand la Restauration osa toucher à TArc-de-Triomphe de TEtoile, même pour Tachever, elle avait fait de la gloire un hochet , elle avait joué à la bataille , elle avait relevé la royauté chancelante de TEspagne, elle avait fait de S. A. R. le duc d'Angoulême une manière de Napoléon légitime à la cocarde blanche. Voilà pourtant par quelles illusions et par quels plagiats se perdent les monarchies les mieux établies et les plus bienveillantes !
Cesi ainsi que PArc-de-Triomphe de l'Etoile, après avoir élo fondé par Napoléon et par la bataille d'^Austerlitz, fut continué par le ducd'*Angoulème et par la prise du Trocadéro. Les pierres s'^élevaient sur les pierres par obéissance , sans plaisir et sans amour. Les maçons obéissaient à Tarchiteclc, Tarchilecie obéissait au ministre de Tlntérieur, rien de plus. Le monument h^élevait simplement, sans façon, sans enthousiasme, et surtout sans
orgueil, tout comme s élèverait une maison bourgeoise. Aucun de ceux qui travaillaient à celte œuvre n*avait foi en son œuvre. On allait au jour le jour, on avançait lentement quand il y avait de Pargcnt de trop. Ce n'^est pas ainsi que construit la victoire ou que construit la croyance religieuse, cette autre victoire. Si les monuments catholiques dont PEurope est couverte, ces hautes cathédrales qui se perdent dans le ciel et qui sont brodées du haut en bas comme un voile de mariée, avaient été construites par des manœuvres ordinaires, par des maçons à la journée, pas une de ces cathédrales ne serait achevée à rheure qu'il est; elles seraient restées interrompues comme la cathédrale de Cologne, ce chef-d'^œuvre que toute la puissance catholique ne saurait achever dans ces siècles voltairiens. Mais les ouvriers sublimes qui ont travaillé à ces monuments qu'ion disait construits par des anges, nY'Iaient pas en effet des ouvriers de la terre : «''étaient des manœuvres chrétiens. Leur salaire n'hélait pas de ce monde; ils savaient que le père de famille les attendait là-haut après leur journée, pour payer luimême ceux qui avaient travaillé à sa vigne. Dans les temps de croyance, une cathédrale à élever ce n'hélait pas un monument de pierre à bâtir : c'^était une prière à accomplir. Chaque ouvrier s'^attachait, sa vie durant, à un pan de muraille ; et là, sublime anachorète, sublime rêveur, il inscrivait jour par jour sa prière et sa pensée. 11 n'^obéissait qu'à lui-même et à son génie, son travail était isolé comme sa prière. Tantôt grotesque, tantôt sérieux, aujourd hui plus haut que le ciel, demain plus bas quePenfer, plein d'espérances ou de désespoirs, heureux ou malheureux, il laissait sur la pieri*e les traces vivantes de ses pensées les plus cachées, les mystères les plus voilés de son cœur. Après quoi il mourait un beau jour, heureux et fler (Vèive enterré au pied de la muraille qu'ail avait burinée en Phonneur de Jésus-Christ. Le lendemain, un autre maçon, je veux dire un autre chrétien, prenait la place de ce grand artiste qui était mort. Cette œuvre se transmettait ainsi de génération en gêné-
ration, comme se transmet un de ces poëmes sans fin auxquels la gloire humaine a toujours un chant nouveau à ajouter.
Or, je ne comprends guère qu'il s'élève un arc de triomphe sans enthousiasme, pas plus que je ne comprends une cathédrale bâtie sans croyance. Quel est le peuple catholique qui élève des cathédrales aujourd'^hui.''
Et pourtant) si la Restauration avait pu se douter de ce qui allait venir! Si elle avait jamais pensé qu'^à cet Arc-de- Triomphe étaient attachées les destinées de la royauté suprême de Charles X ^ et qu''à peine achevé par ses soins , le monument impérial secouerait bien vite toutes ces traces de royauté 9 et que son front dédaignerait de porter une cocarde blanche, sans doute elle eût cherché quelque remède à ces menaces de l'avenir. En effet, PArc-de-Triomphe de PÉtoile, fidèle à son maître et à son drapeau , à farce de patience ^ celle patience qui appartient à réternité, devait finir par atteindre le point du ciel où il voulait cacher sa tète ; mais arrivé à ces hauteurs, itn'^a plus voulu d'^autre nom que le nom de PEmpereur ^ d^autre drapeau que le drapeau de TEmpereur. Du haut de ce couronnement de pierres , Tidée impériale s^est relevée et elle a applaudi aux colères des Trois Jours. Cette fois Theuredu réveil était venue f et Pheure du retour avait sonné; on eût dit que TEmpereur se tenait là-haut comme la soeur Anne du conte des fées, qui regarde de tous ses yeux pour savoir si elle ne verra rien venir. Depuis le jour où la Restauration fut forcée de reprendre le chemin de Pexil, ce qu'on appelait alors le triomphe du Trocadéro est redevenu tout à fait le triomphe d*Austerlitz : prodigieux colosse de gloire, non - seulement élevé au grand homme , mais à un grand peuple ; non-seulement au grand capitaine, mais à la grande armée. En le considérant avec tout le respect qu'il mérite, en l'analysant avec l'enthousiasme qu'il inspire, en pénétrant son sens sublime, on comprend à la fin son utilité et sa signification : c'est un monument religieux tout comme la vieille cathédrale parisienne; c'est l'autel de la
gloire, tout comme Notre-Dame est Tautel du Tout-Puissanl. Et comme il faut toujours qu'yen France les œuvres les plus complètes restent inachevées par un certain côté, vous remarquerez, je vous prie, que TArc-de-Triomphe de PÉloile attend encore à son sommet quelque chef-d'œuvre de marbre, de pierre ou de bronze qui le couronne dignement. Une belle stalue, de soixante pieds de hauteur, conviendrait à merveille à ce monument digne des géants. Mais quelle statue placer si haut? A quel homme est réservé un pareil honneur? Si vous y mettez l'empereur Napoléon, n'est-ce pas, à la fin du compte, pousser trop loin cette admiration posthume? Si vous y placez quelque figure allégorique, la France, par exemple, ou la Victoire, n'est-il pas à craindre que Pallégorie ne paraisse froide et incomplète ? Ou bien, attendrez- vous que Tavenir vous envoie tout exprès un héros digne de ce rare honneur? Grandes questions auxquelles on ne songe guère dans ce pays, où tout se fait au jour le jour. Certes, si l'idée chrétienne était vivante encore dans ce peuple de France, il n'irait pas chercher si loin ses images; il placerait sur cette base immortelle quelque belle figure de la Jérusalem céleste, et ainsi seraient calmées toutes les ambitions et toutes les flatteries qui s'^agitent, pour y prendre leur place d'un siècle , autour de cet admirable piédestal.