‹ Un hiver à ParisChapitre 8 sur 74 · GMj^U^JÏ^^-SlLYÔlSSS · texte numérisé non relu

GMj^U^JÏ^^-SlLYÔlSSS

Vous dire toute la beauté et toute la nouveauté de cette première soirée parisienne, je ne saurais vous le dire. J'^étais étranger, et il me semblait que je rentrais dans ma patrie. J'étais un nouveau venu, et il me semblait que je n^avais jamais quitté cette noble ville qui passait devant moi dans tout son éclat, dans tous ses mystères et dans tous ses bonheurs. L'^air était pur et vif; les voitures roulaient doucement sur un sable fin et doux comme le gazon. Ceux qui étaient à pied n'^avaient pas Pair moins heureux et moins calmes que ceux qui étaient en voiture. C était une longue fête dans celte longue avenue. Autrefois I avenue était déserte, aujourd'^hui elle est couverte de jolies petites maisons toutes neuves, palais d'obier bAtis entre quatre

pieds de jardin. A ma droite s*élevait rancieu jardin du fermiergénéral Boa ujon. Beaujon était un de ces financiers fabuleux du siècle passé, hommes sans talent et sans coup d'^œil, enrichis par quelque hasard d'^antichambre, ruinés par un autre hasard; sangsues du peuple que dévoraient à leur tour les grands seigneurs; voleurs ici, volés là-bas ; gens sans autre industrie que Tusure et le prètsur gages ; mais le gage qu'ion leur prêtait, c'était le pain du pauvre, c^était la sueur du misérable ; et sur do pareils gages, ils prêtaient des millions.

Ce vaste jardin où s^élevait un hôtel de marbre et dor, il a pourtant appartenu à cet esclave des fermes et gabelles! Ce Beaujon est mort insolvable et presque aussi pauvre que le grand Corneille ; mais avant de se ruiner comme il s'était enrichi, avant de mourir seul et abandonné, il avait fondé rhôpital qui porte son nom : belle et sainte expiation de sa scandaleuse fortune. Une fois disparu de ce monde oîi il avait fait tant de bruit, les jardins du fermier-général Beaujon furent longtemps le rendez-vous du peuple, qui y venait prendre ses ébats , sans songer par quelles tortures le peuple précédent les avait payés. Après le peuple sont venus d'^autœs spéculateurs moins innocents qui ont coupé ces arbres, détruit ces fleurs, ravagé ces gazons, dispersé les oiseaux qui chantaient, et ils ont bâti une ville sur totales ces ruines! La ville se peuple peu à peu, elle est charmante; jetez-y quelques beaux noms contemporains, envoyez-y quelques belles et jeunes femmes , Phonneur et Pesprit de la conversation pari sienne, et la fortune de cette ville ne sera plus à faire. En attendant , les Amphions qui ont bâti ces maisons ont inscrit en tête de la principale avenue le grand nom poétique de cel âge : — Chateaubriand.

Tout au bout de Pavenue, au rond-point des Champs-Elysées, après avoir dépassé plusieurs théâtres en plein vent où des joueurs de cor, des chanteurs, des singes, des comédiens ambulants, chargent l'air de leurs modulations vagabondes et do

un HIVËH A PARIS. 2\t

leurs gambades infaligables , vous rencontrez, caché sous les arbres , un théâtre loul orné de sculptures élégantes. Ce théâtre eisl placé entre deux jets d'eau qui ne se taisent qu'à winuil. De nombreux candélabres projeltenl une vive clarté sur ces murailles. Quoi! un théâtre sous ces beaux arbres, à cette

belle place de la promenade de chaque soir] Kien n'est plus vrai. Quand le Parisien veut occuper dignement quelque bel emplacement de sa ville bien-aimée, aussitôt il vous y construit un théâlre. Le Parisien n'a jamais assez de (hoâlres , loul comme Tllalie n'a jamais assez d'églises et de chapelles. Rassurez-vous cependant, le théâtre des Champs-Elysées est la plus innocente de toutes les entreprises dramatiques : là, point de couplets grivois, point d'allusions hasardées, point de dialogues obscènes, point de ces grands crimes h chers aux amateurs de la grosse terreur; mais tout simplement des chevaux qui courent au galop, des écuyers agiles, des écuyèi-es alertes qui dansent sur le dos du coursier écumant, loul

comme dansait mademoiselle Taglioni sur ce fil d'^or el de soie invisible à tous les yeux profanes : tel est donc ce théâtre innocent où se passent en été de belles soirées presque en plein air, dans une enceinte splendide, aux bruits d'une musique qui n'est pas sans mélodie, pendant queFranconi, le roi détrôné de ses domaines de Téquitation , préside encore à ces rudes et périlleux exercices dont il a été le Molière et le Pierre Corneille tout à la fois.

Maintenant que vous avez laissé le Cirque à votre droite, airètez-vous , s'^il vous plaît, devant un roi détrôné, mais détrôné après un règne de trois mille années; arrêtez-vous devant cet étranger superbe qui a dominé de toute sa hauteur les plaines dupasse, conquête orientale, victoire superbe, mais aussi superbe défaite. Voilà comment il faut tomber lorsqu'^on tombe , voilà comment il faut se rendre quand on se rend , voilà comment il faut mourir quand on meurt. Mais quelle chute noble et glorieuse! Tomber là-bas quand son royaume n'^est pi us qu'un désert, pour se relever ici sur la tête de trentedeux millions d'^hommes! Se rendre et s'avouer vaincu, il est vrai, mais ne se rendre qu'*à la France, qui va vous chercher en triomphe à travers mille périls et mille fatigues ; mourir après une vie de trois mille ans , la vie des Pyramides , mais pour renaître d'aune vie de trois mille années encore dans la grande Babylone moderne , et pour voir passer et mourir à ses pieds, comme des nuées de fourmis, tant de générations victorieuses et éloquentes , c^est beau , cela! Cest beau , c'^est être plus grand qu\\lexandre , plus heureux que Napoléon.

Que si vous demandez quel est le nom de ce héros ainsi tombé, quelle fut la fortune de ce noble exilé, de quel trône il est descendu , ce modèle à jamais digne d'^envie de tous les rois détrônés; je vous répondrai : c'^est Pobélisque de Luxor.

iMéhémot-Ali , le régénérateur viager, ou, si vous aimez

mieux, le premier homme d'affaires de TEgypte, cet homme fabuleux qui, dernièrement encore, a pensé allumer l'incendie universel, ce Barbare qui a tous les instincts des grands politiques, dans un jour de ces générosités peu coûteuses si naturelles aux maîtres de l'Orient, avait donné au roi de France les deux charmants obélisques deLuxor, Luxor, ce faubourg de Thèbes , tout comme les obélisques ne sont que les sentinelles avancées des Pyramides Le roi Charles X, de son côté, pour répondre convenablement à la politesse du pacha, envoya un vaisseau qui devait ramener au roi de France, en temps et lieu, ce singulier présent. Il y a un proverbe français qui dit : Lespeiii» présents enlretiennenl V amitié; le pacha savait le proverbe, et il avait traité les Français en conséquence. Pourtant le présent n'^étiiit pas à dédaigner.

Figurez-vous, en effet , un admirable bloc de pierre, d'aune charmante couleur rouge, de quatre-vingts pieds de haut et tout d'aune pièce. Cette pierre est effilée, et si légère et si fine, que les anciens, qui avaient de Tesprit presque autant que les Français, rappelaient V Aiguille de Cléopâtre. On dirait que cette jolie pierre est transparente ; elle brille , elle éclate ; elle est chargée de cent mille caractères hiéroglyphiques qui feront longtemps le tourment des ChampoUions présents et à venir. Cette longue pierre, il a fallu la chercher dans le désert , il a fallu la descendre de sa base presque étemelle ; là elle se tenait debout par son propre poids, là elle était restée immobile trois mille ans. Une fois tombée, il fallut creuser un canal qui menât le Luxor à la mer; mais une fois à la mer, que de soins , que de peines , que d'^efforts, que de périls ! Si le vaisseau avait sombré, Pobélisque était perdu à jamais !

Contrairement à un autre proverbe français : Les hommes se rencontrent et non les montagnes , la montagne de TOrient est arrivée enfin dans les murs de Paris étonné. Longtemps Pariî^ attendit Tobélisque avec cette avide curiosité d^enfant qui fait le bonheur de la grande ville. Toutd'^un coup, im beau jour, on

vit arriver dans la Seine un long vaisseau, ou plutôt une longue bière d^une couleur lugubre. (Tétait Tobélisque dans son enveloppe mortelle. A cette vue Tétonnement fut général; qui est celui-là et d^^où vient-il ? Les Parisiens descendirent en foule dans cett« carène démâtée, et , à travers les planches disjointes , ils regardèrent c^t étranger immobile et muet. Après le peuple , les savants accoururent ; même il y en eut un des plus savants qui tomba dans la rivière et qui se fiU noyé sans Passistance d\m brave marin de la mer, qui était venu d'Egypte dans ces eaux douces et peu profondes, et qui s'^y trouvait presque aussi étranger que Tobélisque. Hélas! après avoir sauvé un savant qui ne savait pas nager , et le même soir , ce malheureux marin tombe du haut de son canot dans cette mare qu'ion appelle la Seine, et , chose horrible à dire , il se noie dans cette boue aquatique ! Venir de si loin, arracher Taiguille de Cléopâtre de sa base , ramener là dans ce trou , et mourir dans ce verre d'*eau : quelle mort !

Pour remettre l'obélisque de ses fatigues , on le coucha mollement dans la vase de la rivière de Seine. Là, il passa rhiver sous la glace , regrettant sans doute ses sables et son soleil ; à la fin parut le soleil. On avait attendu le soleil français pour que la noble pierre pût rêver qu*enfin elle allait revoir lombre affaiblie des déserts de TOrient. Dès le matin, le bon peuple de France était sur pied , fort empêché de savoir comment donc serait placée sur sa base de granit, cette frêle et fine mon tajine !

A Paris, tout ce qui est un spectacle gi*atis attire et fascine la multitude. Cette condition : pour rien^ vaut tout au moins :. le $an$ doif de Molière'. Vous voyez d'ici cette foule affairée, cette multitude inquiète et turbulente. Des paris étaient ouverts pour Tobélisque, contre Tobélisque. Singulier peuple, toujours prêt à rire, à blâmer tout haut, à hurler ses bons mots dans la rue. Au moins, quand Tobélisque qui est à Rome fut placé par Tarchitecte Fontana, le souverain pontife put-il ob-

tenir de messieurs ses sujets un moment de silence : sous peine de mort! Tous ces Italiens entouraient robélisquc sans mot dire ; le pape était à la fenêtre de son palais , bien décidé à châtier l'interrupteur. D'abord, l'opération s'annonçait bien ; mais à Pinstant même où le granit égyptien allait retomber sur sa base, voilà que les cordes fléchissent, voilà que le roc va tomber. Plus le danger était grand, plus grand était le silence universel. A la fin, une voix impatiente se fit entendre dans ce silence. — De Veau! de Veau! criait la voix. Ce fut un éclair pour Fontana; les cordes allaient rompre sous Teffort, l'eau rendit aux câbles leur énergie toute-puissante; l'obélisque, qui fléchissait, se releva vainqueur de ce nouvel et dernier obstacle. C'en était fait, Tœuvre était accomplie. Le souverain pontife, qui tenait à ce nouvel ornement de sa ville capitale, voulut qu'on lui amenât Thomme hardi qui avait crié : De Veau! de Veau! L'homme parut, il fui condamné à mort pour son interruption; mais, Tinstant d*après, le pontife lui fit grâce et le nomma chevalier romain pour son bon conseil.

Cette leçon d'histoire, à propos de l'obélisque contemporain et cousin germain de l'obélisque de Luxor, n'^aurait pas empêché messieurs les Parisiens de rire et de plaisanter au moment le plus solennel de c^tte entreprise difficile, qui pouvait réduire en poussière un souvenir de trois mille années : l'âge d'*Homère et de V Iliade !

A cette fête de la science, de l'antiquité et des beaux-arts, assistait le roi en personne; mais, moins alarmé que le pontife, le roi n^avait condamné personne à mort pour irrévérences. A Paris, tant pis pour celui qui ne rend pas au roi ce qui lui est dû de déférence et de respect; il n'a pas d'autre châtiment que le mépris des hommes bien élevés.

Et maintenant, Tobélisque est debout pour un siècle ou deux peut-être, au milieu de la plus belle cité du monde. Hélas ! qui pourrait dire si la pierre fatale n'^est pas destinée une seconde fois à dominer un désert?

Mdisj''en avais trop vu pour un premier jour J'élais prt's dVMre éhloui : je fermai les yeux, et je ne les ouvris de nouveau que dans la cour de l'Iiôlel des Princes , dans uno des plus i)elles rues de Paris,

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