LETTRE V
Flushing, L. I. le 5 du 6* mois (juin) 1840.
Mon CHER AMI,
Le 13 du premier mois (janvier) nous fimes voile de Saint-Kitt pour Antigoa; autre navigation lente et difficile, que nous ne pümes terminer qu’en deux jours. Il existe, pour ceux qui connaissent cette mer, un passage assez Court par le détroit qui sépare Saint-Kittet Nevis: mais notre capitaine préféra le chemin le plus long, en faisant le tour de cette dernière île; circonstance qui me permit d’en examiner à loisir la
configuration, et des accidents de terrain qui sont d'une beauté remarquable. La partie montagneuse forme au sud une ligne circulaire concave, et s’abaisse majestueusement jusqu'à la plaine, qui nous a paru d’une assez grande étendue et bien cultivée. Désirant ne pas manquer notre ami Cunningham, avant son départ d’Antigoa, nous nous privämes du plaisir de visiter Nevis ou Montserrat, dont nous ne tardà-
mes pas à avoir en vue le volcan éteint et la
soufrière, et dont la beauté pittoresque offre tout ce qu'il faut pour attirer le voyageur.
Ici encore il nous fallut bien reconnaitre le doigt d’une bonne et sage Providence. En effet, à cette même époque, une fièvre dangereuse exerçait ses ravages dans ces deux îles. À Montserrat notamment, on disait que cette fièvre avait été occasionnée par je ne sais quel débris de matières animales importées d'Europe, et qu’on avait eu l’imprudence d'employer comme engrais. Bien qu’il nous eùt été impossible de visiter ces deux colonies, nous nous en consolâmes en recevant plus tard le compte le plus satisfaisant sur la conduite et la condition de leurs nègres cultivateurs. Dans le rapport du magistrat salarié de Nevis au gouverneur général, pour le semestre finissant avec le onzième mois (novembre) de 1839, on lit: « Que la conduite
«des travailleurs est paisible et régulière, et «qu’en général la meilleure intelligence règne «entre eux et ceux qui les emploient; qu'a Nevis « les écoles sont nombreuses et bien suivies, les « mariages fréquents et le jour du sabbat parfai- «tement observé. » Le rapport suivant, adressé par H. Hamilton, président de Montserrat, à sir W. Colebrooke, et portant la date de janvier 1840, parait être tout ce que peut désirer de plus favorable l’homme d'État philanthrope. « C'est « pour moi, yest4l dit, une bien vive satisfaction « que de pouvoir assurer votre Excellence de la « bonne conduite et de l’ordre qui caractérisent «notre population de travailleurs. Nous avons « vu durant les fêtes de Noël nos églises et nos « chapelles encombrées de paysans bien vêtus, «et notre prison, à peu de chose près, sans ha- « bitants. Les travailleurs ont repris leurs occu- « pations agricoles , et les continuent avec une «exactitude qui, je l'espère, ou plutôt j'en ai la « certitude, assurera la prospérité future de la « colonie. L'année 1841 se présente sous les plus « heureux auspices. Les travailleurs s’arrangent « pour vivre tranquilles et contents ; ils ont des « provisions en abondance, et leurs cultures ac- «tuelles sont dans l’état le plus florissant. Il «existait des différends, des jalousies, entre les « maîtres et les ouvriers; mais je suis heureux de
« vous dire que tout cela s’efface peu à peu et fait « place à de meilleurs sentiments. Les travaux à « l’entreprise ou à la tâche deviennent de jour «en jour d’un usage plus général. Il n’est presque
« plus question de crédit ou d'échange ; on paie
« les ouvriers en argent toutes les semaines, et «ce système est aujourd'hui si complétement « établi et si ponctuellement suivi, qu'il est rare « d'entendre s'élever aucune plainte; un marché «est aujourd’hui une formalité dont on peut se « dispenser presque sans inconvénient. » Le magistrat salarié de la même île annonce aussi que « l’on travaille avec activité dans la ville à réparer «ou à agrandir les maisons et autres propriétés « foncières; qu’il y a une hausse considérable sur « le prix des terres ; que telle habitation qui avait «été payée, il n’y a pas longtemps, 5 à 6,000 I. « st. (ce que le vendeur considérait comme une « bonne affaire), ne sortirait pas aujourd'hui des « mains du propriétaire pour 8,000 |. st. au moins; « que le montant des importations s'est accru « considérablement; que les mariages sont nom- « breux parmi les nègres de la campagne ; que «les écoles se multiplient, et qu'il y a lieu « d’être satisfait des progrès de la morale pu- « blique. »
Ces témoignages nous ont été confirmés par notre ami John Cox Collins, recteur de Mont-
serrat, que nous avons rencontré plus tard à Antigoa. Nous avons appris de lui que les travailleurs libres montrent du zèle et de la bonne volonté, et que l’on évalue la récolte de cette année à une moyenne de 1,00 barriques. L’année dernière, les nègres qui composent son église, voulant absolument témoigner par quelque offrande d'actions de grâces leur reconnaissance envers Dieu, pour les bénédictions dont ils jouissent sous le régime de la liberté, firent une souscription dont le produit (15 1. 15 sch.) devait être consacré à l'achat d’un calice d'argent pour la table de la communion. C’est dans le même esprit encore que, cette année, ils ont fait une collecte entre eux, pour meubler la même table de quelques vases d'argent.
La côte d’Antigoa est bordée de nombreux récifs, et ce ne fut pas sans quelques dangers que nous en approchâmes de nuit pour y chercher un mouillage. Cependant, le lendemain matin de très-bonne heure, un pilote nous aborda, et nous.conduisit sans encombre dans le joli port de Saint-Jean. Quoique la forme grotesque de plusieurs des montagnes rocheuses de cette île lui donne un aspect assez singulier, elle est moins pittoresque que Saint-Christophe ; mais dans la belle verdure et la culture régulière des champs de cannes, et dans le grand nombre de
bâtiments stationnés dans le port, pour y prendre leur cargaison de sucre, nous vimes encore, au premier coup d'œil, un indice de sa prospérité. Vers midi, nous jetâmes l’ancre sous le fort, et une chaloupe nous mena à Saint-Jean, fort éloigné de notre point de départ. Cette, ville est grande, agréable et bien aérée, et a reçu, depuis l’époque de la liberté, des augmentations et des améliorations considérables. On nous avait beaucoup parlé de la fièvre jaune qui s’y était déclarée : elle y avait régné en effet quelque temps avec un caractère de malignité très-prononcé, mais elle était sur son déclin, et le dernier cas disparut bientôt après notre arrivée. De bons logements et une nourriture saine et abondante, quoique sans luxe, nous attendaient dans un hôtel que tenait une femme de couleur nommée Appleby.
Ma santé fut assez faible pendant les quinze jours que nous passämes à Antigoa; mais J'en fus agréablement distrait par les objets’ les plus intéressants, et surtout par les occasions qui se succédèrent coup sur coup d'y célébrer des services religieux. Un petit nombre de notes suc-
cinctes, extraites de notre journal, suffira pour donner une idée exacte de l’état de cette colonie. |
Le 15 du premier mois (janvier). — « Eh bien,
comment vont les travailleurs ? ai-je dit au pilote qui nous conduisait dans le port. — A merveille, ma-t-1l répondu ; huit habitations qui avaient cessé leur exploitation sous l'esclavage, sont aujourd’hui en pleine culture. » Nos propres observations ont depuis confirmé ce premier témoignage. Toutefois, il n’y avait eu que six de ces habitations qui eussent abandonné leurs travaux, savoir : celies de Potter, de Dunning, de Jenning, de Paterson, de Tranquil-Vale et de Hill-House ; les deux autres étaient des fermes où l’on soccupait de lélève des bestiaux plus que de cultures ; toutes les huit sont aujourd’hui en pleine activité pour la culture du sucre. On ne saurait le nier, ce premier fait par lequel commencerent nos informations sur Antigoa , en dit autant que des volumes.
À notre arrivée, nous nous rendimes chez sir William Walker, secrétaire du gouverneur général et magistrat salarié. Il nous apprit que notre arat Cunningham, ainsi que le gouverneur, étaient attendus le lendemain matin à Saint-Jean, venant de Dowshill, maison de campagne de sir William. En réponse à quelques questions que nous lui adressâmes sur l'état présent des choses, il nous assura que tout allait pour le mieux de la part des travailleurs, qui se contentaient du mince salaire de 6 à 9 pence st. par jour, avec les petits
avantages habituels; mais qu'ils pouvaient gagner dans leur journée 2 ou 3 sch.st., par des travaux à l’entreprise qui devenaient d'un usage de plus en plus général; et que la récolte en sucre de l’année précédente avait dépassé 20,000 barriques. Il paraît aussi que la récolte aujourd’hui sur pied donne les plus belles espérances.
Nous avons ensuite visité notre ami James Cox, ministre méthodiste d’une habileté et d’une énergie remarquables. « L'état des choses, nous «a-t-il dit, est des plus florissants ; les planteurs « se conduisent parfaitement; les nègres travail- « leurs sont pleins de bonne volonté et de zèle, «et leur bien-être augmente tous les jours. » Il nous a offert , le plus obligeamment du monde, de renoncer ce soir-là à son propre service, pour nous donner la facilité de tenir une réunion d’Amis, dans le local des Méthodistes, nouvellement construit et très-spacieux. Nous nous sommes empressés d'accepter cette marque de fraternité, et notre réunion a été nombreuse et satisfaisante. Les Méthodistes prospèrent à Antigoa; ils y ont plusieurs stations, écoles et chapelles ; leur Église se compose de 3,000 membres inscrits, outre ceux qui assistent assez régulierement à leurs assemblées.
Le 16, à notre arrivée à l'hôtel du gouvernement, nous rencontrâmes notre ami Cunnin-
gham, et nous nous exprimâmes l’un à l’autre, avec toute la chaleur d’une vieille amitié, le plaisir que nous avions de nous revoir ; c'en fut un réel pour moi, que de pouvoir lui dire qu’à Saint-Christophe, pendant son absence, les rapports qui nous avaient été faits par tous les partis sur la sagesse de son gouvernement, avaient été unanimes dans leurs éloges. Il nous présenta à sir William Colebrooke, gouverneur général, qui nous reçut avec bonté, et nous fit les plus aimables instances, pour nous décider à accepter un logement dans la maison. Sir William a successivement occupé différents postes dans le service colonial de l’Angleterre et dans diverses parties du monde. C’est un homme réfléchi, de beaucoup de talent et extrémement instruit, ferme et patient dans tout ce qu’il croit intéresser le bien public, et d’une parfaite simplicité de manières. Il n’est pas sans rencontrer dans le conseil et dans la législature locale une sorte de résistance inerte, mais il sait supporter cette opposition avec un calme que rien ne peut déconcerter.
La réunion des iles Sous-le-Vent, sous une législature générale, réunion qu'il considère comme leur constitution primitive, est un de ses plans favoris; ce système se recommande de lui-même au premier coup d'œil, comme infiniment préférable à celui d’un grand nombre de petits par-
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