‹ Un hiver aux Antilles, en 1839-40Chapitre 11 sur 37 · LS · texte numérisé non relu

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lements séparés ; mais ses tentatives à cet égard ont été jusqu’à ce jour infructueuses. Nous fümes alors rejoints par Nathaniel Gilbert, membre du clergé évangélique de l'Église anglicane, un des plus riches planteurs et propriétaires de l'ile. Lui et sir William confirmerent pleinement les premières Impressions favorables que nous avions reçues relativement à l’état de la colonie. A la question que je leur fis sur la valeur des propriétés rurales, leur réponse fut claire, décidée et sans la plus légère variation. « En mettant les «choses au plus bas, nous dirent-ils, la terre «toute nue et sans esclaves à anjourd'hui la « même valeur qu’elle avait, les esclaves com- « pris, avant l'émancipation.» En d'autres termes, c’est dire que la valeur des esclaves a déjà passé à la terre. Quelque satisfaisant que soit ce calcul, j'ai tout lieu de croire qu'il est encore de beaucoup au-dessous de la réalité. A l'égard des propriétés foncières de la ville de Saint-Jean, la hausse a marché dans une progression plus rapide encore. Un grand nombre de nouveaux magasins y ont été ouverts; on ya construit, et on y construit encore de nouvelles maisons; on a établi plus d'ordre et de propreté dans les rues; le commerce y a pris un essor extraordinaire ; et on yremarque partout les symptômes non équivoques d'une richesse et d’une prospérité croissantes.

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.Conduits par notre ami Cunningham, nous allâmes ensuite chez Robert Holberton, vicaire de Saint-Jean, ministre laborieux et dévoué; nous examinämes son excellente école d'enfants nègres, et nous fümes étonnés de la promptitude et de la justesse avec lesquelles ces élèves répondirent à nos questions, notamment à celles qui se rattachent à la partie historique des Écritures. Le vicaire nous mena ensuite au local occupé par la société des Repas-Quotidiens, où l’on distribue aux indigents des soupes et autres aliments sains et substantiels, et ou l’on donne aux malades et aux infirmes un lit, la nourriture et les soins de la médecine. Cette admirable institution , tres-florissante sous lPadministration du vicaire , est soutenue tant par des souscriptions volontaires que par les dons de la législature locale. Nous nous rendimes ensuite à l'hôtel du

gouvernement où, après avoir été présentés à plusieurs des principaux fonctionnaires, nous assistâmes à une séance de la législature, alors en session. Nous écoutâmes avec beaucoup d’intérêt un des membres, homme de couleur, qui soutenait avec d’autres honorables députés la justice et la convenance du remboursement de la somme dépensée à la construction d'un chemin. L’allocation néanmoins fut rejetée, et l’on se fonda sur ce que la Chambre ne pouvait faire

les frais d’un chemin , à moins qu'il ne conduisit à quelque sucrerie ; triste reste, comme on le voit clairement, de l’ancien système.

Une course de huit milles à cheval, sur une plaine unie, parfaitement cultivée, partie en provisions , partie en cannes, nous mena à Gilbert, ancienne et spacieuse habitation, et une des sucreries de notre ami Nathaniel Gilbert, qui, avec l'empressement partagé par sa pieuse et aimable compagne, nous invita à passer dans sa maison une partie de notre séjour à Antigoa. Il est impossible de voir une propriété mieux tenue que la sienne. L'année dernière, ses mélasses ont suffi pour payer tous les frais de son établissement ; d’où il suit que le produit considérable de ses sucres, vendus à très-haut prix dans les marchés de l’Angleterre , ont été pour lui un bénéfice net. Notre ami est d’ailleurs un chrétien trop conséquent dans ses principes pour ne pas s’'interdire la fabrication du rhum. Nous savions qu'il avait reçu 25,000 dollars d’indemnité pour ses esclaves , et il nous assurait que cette somme était de l'argent tombé dans sa poche, un pur cadeau, une gratification à laquelle il n'avait aucun droit réel. Et en cela notre ami raisonnait juste, puisque sa propriété, sans les esclaves , a aujourd’hui la même valeur au moins qu'elle avait avant l'émancipation, les esclaves compris,

et que ses bénéfices ont plutôt augmenté que diminué ; mais quel chiffre pourrait représenter le bonheur qu'il éprouve en pensant à ce qu'il peut appeler sa propre émancipation , en se voyant débarrassé lui-même de cette pesante chaine qui, attachée par un bout au pied de l'esclave, se rattache toujours par un autre au cou du maître? IL a fait construire, sur sa propriété, une jolie chapelle dans laquelle nous avons eu le soir une réunion religieuse composée de ses paysans noirs. Le sujet qui se présenta d’abord à notre esprit, fut le repos du Ciel. Les nègres écoutèrent le sermon avec une attention respectueuse, et au moment de terminer le service, guidés par leur bien-aimée /naitresse, qui leur donnait le ton, ils chantèrent en chœur une hymne de la plus douce mélodie, et analogue au sujet que nous vehions de traiter.

Sir Bethel Codrington, un de ces propriétaires qui ne paraissent jamais dans la colonie, et dont l'habitation confine à Gilbert, tire, diton, 20,000 L. st. par an de ses sucreries d’Antigoa. Je ne puis dire s’il y a ou non exagération dans ce rapport ; mais ce qui est bien constant, c'est que les revenus coloniaux de sir Bethel sont immenses. Dans les derniers débats qui eurent lieu en Angleterre sur la question de l’affranchissement , il se signala comme un des champions

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les plus déterminés du maintien de l'esclavage. Les circonstances doivent Favoir bien convaincu aujourd'hui, qu’en ce qui le regarde personnellerment, Yémancipation est loin d’avoir été une cause de ruine. Nous pourrions, à peu de chose près, appliquer la même observation à un respectable membre du parlement, dont les propriétés à Antigoa étaient, sous le régime de l'esclavage, dans un état de décadence, et, si nous en croyons tous les rapports, plutôt une charge ruineuse pour lui qu'une source de bénéfices. Aujourd’hui il tire un très-beau revenu de ces mêmes propriétés. J'ai eu le plaisir de visiter ses plantations de cannes, et je ne puis que le féliciter de leur excellente culture, de l’ordre qui y règne et de l'argent qu’elles promettent de lui rapporter.

J'ai entendu dire à notre ami Gilbert que, sous le régime de lesclavage, il n’y avait jamais que la moitié de ses gens en activité, tandis que Fautre moitié, qui ne faisait rien, était pour lui un fonds mort, une charge absolument improductive; quand vint la liberté, le taux des salaires fut réglé par les planteurs, de telle sorte que la somme payée à la moitié active des esclaves, devait égaler précisément les frais qu'on était obligé de faire auparavant pour l'entretien de Ja totalité. Ainsi, par exemple, vingt esclaves

coùutant annuellement 5 1. st. par tête, et dix travailleurs libres étant payés à raison de 10 |. st. chacun, on a, de part et d'autre, la même somme de 100 |. st. La seule économie résultant de ce changement devait se trouver dans cette circonstance, que chaque travailleur libre, excité par l’appât d’un équitable salaire, ferait plus d'ouvrage que lesclave mü seulement par la contrainte, surtout lorsque cette contrainte, comme sur l'habitation de N. Gilbert, était douce et tempérée par l'humanité. Mais si la portion active des esclaves n’eût été que d’un Zers, au lieu d’une roitié, et si lon suppose égal à la première fraction le nombre des travailleurs libres qu'il emploie aujourd'hui , il en serait résulté pour lui une économie de 33 1/3 pour cent.

Or, des recherches subséquentes et assez approfondies nous ontconduits à la conviction que, sur la plupart des propriétés d’Antigoa, et en général dans toutes les Antilles, la portion active des esclaves ne s'élevait pas à plus d’un tiers. Si lon réunit tous ceux que l'enfance, la vieillesse, les infirmités, les maladies réelles ou decommande, et tant d’autres causes réduisaient à l’inactivité, on peut regarder comme fonds mort les deux tiers au moins de la population noire. Il y a plus; il est constant qu'aujourd’huilenombre des travailleurs

libres employés pour une quantité de travail donnée est au-dessous de ce tiers. En conséquence, nous pouvons, en toute bonne foi, porter à 30 pour cent au moins l'argent ainsi économisé pour la plupart des habitations d’Antigoa. Mais si lon ajoute au passif du temps de l’esclavage l'intérêt des sommes payées pour l’achat des esclaves, le parallèle parlera plus fortement encore en faveur de la liberté. A tous ces arides détails d’arithmétique, nous ajouterons néanmoins une considération générale et démontrée par l'expérience, c’est que l’esclavage et le gaspillage sont deux frères jumeaux, tandis que la liberté et l’économie sont deux sœurs inséparables. Sous l’aiguillon généreux de la liberté, on invente des procédés, des méthodes de travail plus simples et plus expéditives ; la mécanique vient au secours de l’industrie ; tout homme, noir ou blanc, sait qu'il ne doit compter que sur ses efforts personuels, et la coopération fait circuler la r1chesse dans toutes les veines du corps social. « Tout bien considéré, dit le docteur Nugent, « dernièrement orateur de l’assemblée d’Anti- « goa, c'est avec bonheur que je reconnais que «le travail libre est le moins cher de tous les « systèmes , et l'avantage en est incalculable, « surtout pour ces propriétés qu'encombraient « autrefois une foule de bras inutiles. »

Le 17 du premier mois (janvier), nous avons eu un plaisir infini à visiter Newfield, établissement morave; nous y avons trouvé, sous la direction des missionnaires, une très-bonne école et une congrégation nombreuse. Nous en dirons autant de leur établissement à Saint-Jean, que nous avons inspecté plus tard. Les Moraves ont maintenant à Antigoa 12,000 âmes sous leur direction , c’est-à-dire, un tiers de la population totale de cette île. Nous pouvons rendre hautement témoignage à leur utilité dans les îles anglaises ; là, aucun Hollandais nègre, aucun individu exploitant comme sa propriété les hommes ses semblables, ne mettent d’entraves à leurs services. À Newfield , nous rencontrâmes la voiture de sir William Colebrooke, qui nous mena à Dowshill. En traversant une contrée des plus pittoresques, nous remarquâmes une espèce de cactus tres-curieux qui abonde le long de la route ; on l'appelle Tête de Turc, à cause de la singulière ressemblance qu’il offre avec une tête d'homme, et du bouquet de fleurs dont cette tête est coiffée, comme d’un chapeau rouge ou d’un turban.

La maison du gouverneur est bâtie sur une colline qui commande English-Harbour, goulet extrémement commode pour la marine, avec une petite ville bâtie sur ses bords. À quelques

pas de là, d’une éminence un peu plus élevée, appelée Shirley-Height, on aperçoit le port, ainsi que les montagnes et les rochers environnants, tableau des plus intéressants et d’une beauté peu commune. Un seul objet que nous découvrimes dans l'éloignement, vint exciter en nous des sentiments d’une nature différente ; c'était un de ces petits clippers de Baltimore, qu’un croiseur anglais avait capturé sous pavillon américain. Après la capture, il avait été envoyé aux États-Unis, renié par le gouvernement, et en définitive amené dans ce port. Au moment où il avait été pris, la nature de son équipement, qui ne pouvait convenir qu'à un négrier, déposait seule contre lui; mais on avait acquis la preuve que, quelque temps auparavant, il avait transporté 300 esclaves à travers i Océan. Par quel artifice diabolique, par quels cruels expédients était-on parvenu à entasser dans un si petit espace un si grand nombre de créatures humaines? C'est sur quoi il nous fut impossible de former la moindre conjecture; mais le fait n’en est pas moins avéré. |

Rien de plus obligeant que l’accueil que nous avons reçu du gouverneur, de sa femme et de toute sa famille. Nous ne tardämes pas à nous attacher à eux par les liens d’une sincère affecton; notre ami Cunningham ne nous quitta

ANTIGOA. 93 point, et le soir, nous eûmes dans le salon une réunion religieuse composée de la famille, de ses amis, de ses voisins et de ses domestiques blancs, noirs et hommes de couleur.

Tout nous prouve que Dow shill est lasile de tous les sentiments généreux et du véritable libéralisme.

Le 18 du premier mois (janvier), nous avons reçu la visite d’une dame non moins distinguée par son esprit que par sa position sociale, et qui possède dans cette île des biens considérables. Ses propriétés, du temps de l'esclavage, étaient criblées d’hypothèques; mais aujourd’hui, sous l'influence régénératrice du nouveau sÿstème , elles sont libres où bien près de l'être de toutes ces charges. Un grand nombre de cas semblables avaient eu lieu, nous dit-on, à Antigoa.

Le 19 du premier mois (janvier), premier Jour de la semaine , nous avions indiqué une réunion dans un village appelé Parham. Il tombait le matin une pluie battante, ce qui n'empêcha pas 200 nègres environ de braver le mauvais temps et de se réunir à nous au moment du service.

On les dit aujourd'hui moins disposés qu’autrefois à sortir par la pluie pour se rendre aux divers lieux de culte, et la raison en est curieuse: autrefois, les pauvres gens n'avaient ni bas ni

souliers ; ils en ont aujourd’hui, et ne se soucient pas de les gâter dans la boue.

Le soir, le temps s'était éclairci, et nous trouvâmes dans la salle de réunion des Méthodistes de Saint-Jean, une congrégation composée de 2,000 personnes. C'était un jour de grande solennité, et nous nous sommes assurés plus tard que les nègres émancipés formaient la majorité de cette assemblée, aussi respectable par la décence de son extérieur que par ses sentiments. On nous rappela fort à propos en cette occasion les paroles de l’Apôtre : « Mes frères, vous avez «été appelés à la liberté ; seulement ne prenez « pas de cette liberté un prétexte de vivre selon «la chair, mais assujettissez-vous les uns aux «autres par la charité. »

Le lendemain matin, nous avons visité l’école normale de Mico. Mico est le nom d’une dame qui, par son testament, légua, il y a 150 ans environ, une propriété dont le produit devait être employé à payer la rançon des chrétiens captifs chez les Barbaresques. Cette propriété a acquis depuis une grande importance ; et en vertu d’un décret de la cour de Chancellerie britannique, le revenu doit être appliqué aux frais d’une éducation basée sur l’enseignement des Écritures dans les Antilles, mais sans plier cet enseignement aux doctrines et aux convenances de telle

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ou telle secte en particulier. L'école de Saint- Jean, ainsi organisée, comprend non-seulement l'éducation d'enfants qui y apprennent à lire, écrire, etc., etc., mais aussi celle des jeunes gens que l’on forme à l’art d'enseigner. On ne peut qu'admirer l’ordre et l'intelligence qui y président, et l’on peut prévoir qu’elle deviendra d’une utilité immense (1). Une circonstance consolante, et dont il est facile de sentir l'extrême importance, c'est que dans les diverses écoles de charité d'Antigoa, iln’y a, nous at-on dit, pas moins de 7,000 écoliers, et dans toutes, on lit et on enseigne la Bible. Comment donc douter des heureux effets de tant d’efforts ?

Deux faits suffisent pour démontrer amplement l'amélioration morale de la population noire: l’augmentation du nombre des mariages, et la diminution des crimes. Le vicaire de Saint- Jean, pendant les sept dernières années de l’esclavage, n'avait marié que 1 10 couples de noirs. Dans le cours d’une seule année de liberté, en 1839, le nombre des mariages bénis par lui s’est élevé à 185.

Quant aux crimes, le chiffre en a rapidement

(1) D’après le dernier rapport de l'institution charitable de Mico, portant la date de juillet 1840, il paraît que ses agents, dans les Antilles, ont déjà formé 265 instituteurs.

diminué pendant ces dernières années. En 1837, le nombre des incarcérés dans la maison de correction, la majeure partie pour des délits légers que l’on punissait autrefois dans l’intérieur des habitations, a été de 850; en 1838 de 244 seulement, et en 1839 de 311. Il restait en prison à la fin de 1837, 147 individus, et à la fin de 1839, 39 seulement.

On ne saurait douter non plus que le bienêtre personnel des travailleurs n'ait pris dans Île même temps un accroissement proportionné.

Les droits sur les importations, qui, en 1835, dernière année de l'esclavage, avaient été de 13,565 L. st.,se sont élevés en 1839 à 24,650 |. st. La cause de cet accroissement se trouve dans les marchandises sèches et autres articles, dont le besoin tout à fait nouveau s’est fait sentir parmi la population ouvrière. On ne peut voir sans étonnement jusqu’à quel point s’est accrue la quantité de pain et de viande qui entre aujourd’hui dans le régime alimentaire des travailleurs. Ils poussent jusqu’à l'extravagance la profusion qu'ils se piquent de déployer dans leurs repas de noces ; ils vont même parfois Jusqu'à se permettre le vin de Champagne!

Il s’est formé à Antigoa une association amicale en rapport avec toutes les congrégations de la colonie, soit anglicanes, soit dissidentes. Peu de

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travailleurs se dispensent d'apporter leur pite hebdomadaire dans la caisse de cette institution, dont ils reçoivent des consolations et des secours en cas de maladie, dans leur vieillesse, et pour les frais d’enterrement et autres nécessités. C’est ainsi que le nègre contracte insensiblement des habitudes de prudence et de prévoyance.

Le lieutenant-gouverneur de Saint-Christophe nous ayant emprunté notre brick pour retourner dans son heureux petit royaume, après lui avoir fait nos adieux, nous nous logeàmes pour quelques jours chez nos amis de Gilbert et de Dow'shill, auprès de qui nous trouvämes en abondance tout ce qui peut rendre l’hospitalité douce et agréable. Nous eùmes dans cet intervalle des réunions de culte dans chaque localité. A l’établissement morave de Grace-Hill, où nous désirions examiner l’école qui est sous la direction des missionnaires, nous assistâmes à une assemblée de la société Biblique, société qui produit les meilleurs effets dans la colonie, et qui est soutenue avec la plus louable générosité par les travailleurs eux-mêmes ; enfin, accompagnés du gouverneur, nous passames une matinée à visiter les établissements libres d’Augusta et de Ziberta, situés près de sa résidence.

On avait conseillé à une dame dont les affaires étaient embarrassées, de vendre par petits lots

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une partie de ses propriétés; elle suivit ce conseil, et l'opération réussit au delà même de ses espérances. Les travailleurs du voisinage s'empresserent à l'envi d'acheter tous les petits terrains mis en vente, en payèrent le prix avec ponctualité, et s’occupérent, sans perdre de temps, de s'établir sur les lots qui leur avaient été adjugés. On les vit aussitôt s’y construire des maisons et mettre leurs jardins en cultures utiles, telles que celle de l’yam, de la banane, du plantin, de la pomme de pin, et autres fruits et légumes, sans oublier la canne. C’est de cette manière et comme par enchantement que surgirent Augusta et Liberta. M'étant rendu avec le recteur de la paroisse sur plusieurs de ces

nouvelles habitations, ma surprise fut grande

en voyant la solidité des constructions, la propreté de l’ameublement, et celle de tous les petits ustensiles d’un usage journalier que nous trouvâmes dans chaque ménage. Tout y annonçait le contentement et le bonheur, et je puis ajouter sans hésitation, l’activité et l’industrie; car ces petits propriétaires ne pouvaient consacrer que leurs moments de loisir à la culture de leurs terrains, et après avoir fini leur journée, soit comme travailleurs sur les habitations voisines, soit, à English-Harbour, comme artisans.

Dans nos courses à Antigoa, à cheval et en

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voiture, nous eümes quelquefois l’occasion de remarquer sur la route des échantillons de ces pétrifications curieuses pour lesquelles cette île est renommée. Ce sont des fragments de bois trouvés dans les terrains stratifiés, où des madrépores que lon retire principalement des carrières de marne. Ce bois fossile appartient à diverses espèces, mais le plus ordinairement à celles qui croissent dans l’île ; c’est une pierre parfaite qui offre souvent de très-belles incrustations de jaspe ét d’agate. Ces pétrifications sont susceptibles du plus beau poli, et acquièrent une beauté rare sous la main de l'ouvrier.

À fiotre retour à Saint-Jean, vers la fin de la semaine, le vicaire me conduisit dans quelquesunes des écoles d'enfants qu'il a fondées dans le pays; l'ordre qui préside à ces institutions et les succès qu’elles obtiennent m'ont causé la plus vive satisfaction ; dans une de cés écoles, on me présenta une vieille négresse qui avait l'habitude d'assister aux leçons comme amateur. Quoiqu'elle ne süût pas liré elle-même, elle était parvenue à apprendre par cœur le 65° chapitre d'Isaie, description prophétique des souffrances de nôtre Sauveur, s’offrant, victime innocente, pour le genre humain coupable. Elle me récita ce chapitre avec une exactitude parfaite, et avec une justesse d’intonation qui prouvait clai-

rement qu’elle en comprenait toutes les paroles et était fortement pénétrée de tout ce qu’elles exprimaient. Dans le cours de notre excursion, nous visitàmes l'habitation de Cedar-Valley, que nous trouvâmes dans le meilleur ordre et dans la situation la plus prospère. Le gérant, James Bell, nous donna à cet égard les renseignements les plus satisfaisants : « Aujourd’hui, nous ditil, on vient plus aisément à bout de toutes les affaires de l'exploitation, que de ladministration seule de l'hôpital, avant l'émancipation. » Nous nous rendimes ensuite à un petit hôpital confié aux soins du vicaire, et où lon recoit des lépreux, hommes et femmes. La lèpre sèche qui ronge par degrés les extrémités du corps, et souvent s'attache au visage, est une maladie incurable, dit-on, à laquelle sont très-sujets les noirs des Antilles, bien qu’elle ne les attaque pas exclusivement. Ces malheureuses victimes

trouvent dans cet hôpital les soins physiques et

les secours religieux dont elles ont besoin. 1ls nous

parurent aussi contents qu'ils pouvaient l'être dans leur triste situation, et écoutérent avec sensibilité les exhortations et les paroles de sympathie que nous leur adressàämes. Le soir, les nègres qui composent le troupeau de notre ami Halberton s’'assemblèrent dans une grande salle de l'école et firent preuve de la plus pieuse

attention, tant que dura la réunion de culte que nous tinmes dans cette circonstance.

Le lendemain matin, un de nos amis, négociant à Saint-Jean, nous transporta sur l’habitation d’un riche planteur résidant et membre du conseil, qui nous reçut chez lui avec une politesse parfaite. Le régisseur, respectable vieillard méthodiste, me promena dans un chariot de l'habitation à travers les champs de cannes, et je vis bien que ce n’était pas pour luiun médiocre triomphe de nous faire admirer la magnifique récolte qui se préparait, remarquable en effet tout à la fois par la vigueur de la végétation et par sa culture soignée. Il nous déclara que jamais à Antigoa l'enlèvement des récoltes n'avait été plüs facile que pendant chacune des années postérieures à l'émancipation. Les propriétés de ce planteur avaient été couvertes d'une nombreuse population d'esclaves, et, par une conséquence presque nécessaire, accablées d’hypothèques. Il les exploite aujourd’hui avec moins d’un tiers du nombre d’ouvriers d'autrefois, et à beaucoup moins de frais. « La dépense tout entière, tant d'administration que d'exploitation, dit le régisseur, est inférieure aujourd'hui à ce que coûtait ci-devant la nourriture seule des esclaves. » Il y a mieux encore; c'est que presque toutes les hypothèques dont les propriétés étaient

grevées ont été balayées; et notre ami, autrefois à moitié esclave lui-même, comme tons les propriétaires d'esclaves, fait chaque jour un pas de plus vers le bien-être et la liberté. Chemin faisant, nous rencontrâmes une noce de noirs ; les deux époux étaient de simples ouvriers de l’habitation. Le marié portait un habit bleu et un joli gilet, une épingle à sa chemise, un pantalon blanc et des bottes à la Wellington ; la mariée avait sur son bonnet de dentelles un énorme chapeau de soie rose, une robe de mousseline blanche avec des manches à la mode! Nous passâmes ensuite chez le docteur Daniel, président du conseil, jurisconsulte éminent et jouissant d'une considération générale. Il fut le premier à nous assurer qu'il n'avait qu’à se louer des travailleurs qu’il employait sur les propriétés dont il avait la gestion, et que les frais étaient beaucoup moins élevés qu’au temps de l'esclavage. On voit donc ici encore quela grande expérience, cette expérience si terrible, au dire de tant de gens, avait pour résultat ne économie notable, et par conséquent une augmentation de profit et un accroissement dans la valeur de la propriété. Une autre semaine venait de finir ; dans la soirée du premier jour, malgré une indisposition qui m'était survenue, une troisième réunion de culte eut lieu dans la chapelle des méthodistes. Tou-

tes les classes et toutes les couleurs y figuraient péle-mèêle, et les assistants, autant que J'en pus juger, n'étaient pas au-dessous de 2,500. l'air décent de la congrégation, et le profond intérêt dont elle paraissait pénétrée dans cette occasion, nous rappela les paroles du prophète Isaie sur le grand changement moral que devait opérer l'Évangile du Christ dans un monde de vices et d’affliction. « Le désert et le lieu aride se réjouiront, et la solitude sera dans l’allégresse et fleurira Comme une rose. »

Je fus alors obligé d'appeler un médecin et de garder la chambre pendant deux jours; mais le matin du troisième (27 du premier mois), il me fut permis d'accompagner mes amis dans une visite qu'ils faisaient à la prison et à la maison de correction; nous y trouvämes partout ordre et propreté; la seule chose dont nous eussions pu nous plaindre, c’est qu'on eût entassé les aliénés dans la prison proprement dite, pratique assez ordinaire dans les colonies anglaises des Antilles. Le gouverneur m'a assuré depuis qu'on leur avait assigné une demeure séparée ; je tiens aussi de lui que le moulin de force, déjà tombé en dé-

suétude, ainsi que nous fûmes heureux de l’ap-

prendre, ne tardera pas à être finalement démoli. Le juge en chef, Nanton, qui nous accompagna dans les prisons, et assista aux réunions reli-

gieuses que nous tinmes avec les habitants de ces tristes demeures, nous a confirmé de la manière la plus positive ce que nous avions déjà entendu dire de la diminution des crimes. Il nous donna en même temps des détails bien propres à nous réjouir, sur la conduite et l’activité des nègres qui travaillaient sur ses propriétés.

On mit alors à notre disposition des documents authentiques et les preuves les plus claires sur tout ce qui concerne Îles produits de la colonie. La moyenne des exportations des cinq dernières années de l'esclavage (de 1829 à 1855) avait été, savoir : sucre, 12,189 barriques; mélasse, 3,308 poincons, et rhum, 2,408 poinçons. Celle des cinq dernières années de la liberté (de 1834 à 1838 inclusivement) a été : sucre, 13,545 barriques ; mélasse, 8,308 poinçons, et rhum, 1,109 poinçons; ce qui donne un excédant de 1,356 barriques de sucre et de 5,000 poinçons de mélasse, mais une diminution en rhum de 1,359. Ce parallele est assurément un triomphe pour la cause de la liberté; non-seulement il démontre tout l'avantage résultant du travail libre pendant cinq années consécutives, mais encore il fournit la preuve qu’un grand nombre de plan- teurs d’Antigoa ont renoncé à convertir leurs mélasses en rhum. Il est bou d’observer ici que sur ces cinq années de liberté, il y en a eu deux

de sécheresse, dont une excessivement désastreuse. Ce compte est admirablement couronne par les relevés de 1839; les voici : sucre, 22,383 barriques, c’est-à-dire 10,000 au-dessus de la dernière moyenne de l'esclavage; mélasse 13,435 poinçons, également 10,000 au-dessus de la même moyenne, et, différence non moins précieuse, quoiqu’en sens inverse, seulement 582 poinçons de rhum! Un fait qui dispense de toute autre preuve, c'est que dans la sixième année de la liberté, après cinq ans d'essais, les exportations d’Antigoa en sucre se sont élevées, à peu de chose près, au double de la moyenne des cinq dernières années de l'esclavage. Eh bien, quelles mains ont donc préparé et réalisé cette immense récolte ? Les mains de cette race ingouvernable et paresseuse, car c’est ainsi qu'on l’a souvent dépeinte, les mains des nègres. Et quel est l'aiguillon qui a opéré ce prodige ? L’appât, uniquement lappât d'un médiocre salaire.

Le soir de notre départ, le gouverneur nous fit à notre hôtel une visite d'adieu, et parut goûter une vive satisfaction à nous communiquer de lui-même ses vues sur le régime colonial, vues admirables, frappantes de justesse, et toutes fondées sur limmuable base des principes chrétiens. Notre brick était alors revenu de St-

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Christophe, et le 28, de grand matin, nous fimes voile pour la Dominique.

Un devoir que la bonne foi m'impose, avant de clore mon récit sur Antigoa, C’est de reconnaître qu'au milieu de cette foule de preuves qui nous arrivaient de toutes parts sur les heureux effets de la liberté, un cri d'opposition a cependant frappé nos oreilles. Celui qui nous l’a fait entendre est un riche vieillard que je rencontrai un jour dans les rues de St-Jean, et dont il est presque impossible de ne pas ouir le nom, en mettant le pied à Antigoa. Nous ne lui eümes pas plutôt été présentés, que ce fut un torrent de lamentations et de plaintes sur la mauvaise conduite des travailleurs, sur le naufrage qui menaçait sa fortune, etc., etc. Écoutez, cependant : il n'y a pas une acre de terre mise en vente et à sa convenance, que notre homme ne l’achète avec la plus extrême avidité; d’où il suit que ses propriétés en terres, déjà considérables, s’accroissent dans une progression incessante. Ses paroles, il faut en convenir, étaient assez tristes, mais chacun reconnaissait que fort heureusement ses actes en fournissaient la plus complète réfutation. Notre vieil ami, nous en sommes convaincus, est beaucoup trop éclairé sur ses propres intérêts pour opposer aucun argument sérieux à la déclaration suivante du gouverneur

et de M. Gilbert, déclaration que nous nous plaisons à répéter : nous leur demandions s’il se trouvait dans la colonie un seul individu qui fit des vœux pour la restauration de l'esclavage : «Non,

non, me répondirent-ils sans hésiter un moment, non, pas un seul. »

LEBTREZVI.

Flusling, L. [. le 6 du 6e mois (juin) 1840.

Mon CHER AMI,

Notre traversée d’Antigoa à la Dominique fut de trente-six heures. Nous passèmes sous le vent de la Guadeloupe quelques instants avant la nuit close; le côté occidental de cette ile, le seul que nous pümes découvrir, parait montagneux et stérile, sans être dépourvu de ces beautés qui séduisent le peintre et le poëte. On nous assura cependant que le côté opposé offre les plus riches cultures; c’est ce que l’on nous a dit aussi

de la Martinique, bien supérieure sous tous les rapports. Une preuve que l'esclavage, dans ces colonies françaises, est loin d’avoir dépouillé toutes ses rigueurs, c’est que, depuis l’'émancipation anglaise, plusieurs centaines d'esclaves se sont enfuis à la Dominique, le plus grand nombre appartenant, je crois, à la Guadeloupe.

Ces pauvres gens courent des périls inouis en s'aventurant, pour passer la mer, dans de petites embarcations ouvertes; et nous avons appris qu'il en périt au moins un tiers avant d’atteindre le rivage. On cite, entre autres, un de ces intrépides fugitifs qui, après avoir couru les plus grands dangers, atteignit la côte de la Dominique sur les débris d’un petit radeau qu'il avait construit des tiges résineuses du grand aloës. À notre arrivée à la Dominique, on nous rendit le compte le plus satisfaisant de la conduite et de l’activité de ces déserteurs. Deux cents d’entre eux environ sont restés dans l’île; les autres ont passé à la Trinité, dans lespoir d'y gagner davantage. Prions le ciel que les mesures déjà prises par le gouvernement français, en vue de l'émancipation des esclaves dans ses colonies, reçoivent sans délai leur définitive et complète exécution. Une circonstance bien remarquable, c'est que la commission nommée pour l'examen de cette question, après en avoir fait une étude

approfondie, se résume dans son rapport en conseillant, non pas des mesures graduelles, non pas un système de temporisation, mais l'abolition immédiate de l'esclavage.

Ce qui a surtout excité l'attention des commissaires français, et je le tiens d'eux-mêmes, c’est le résultat de l'expérience d’abolition faite dans les colonies anglaises voisines des leurs; et ilny aurait pas lieu de s'étonner que les admirables effets de la liberté à Antigoa, où la révolution s’est opérée sans aucune espèce d'apprentissage préalable, fussent précisément ce qui les a amenés à cette conclusion. Néanmoins, l’'apprentissage, tel qu'il a existé dans les autres colonies anglaises des Antilles, ne saurait être regardé comme une bonne préparation à la liberté; et peut-être Fargument le plus fort en faveur du système recommandé par les commissaires, pourrait être tiré du parallèle entre Antigoa et la Dominique. Jamais deux colonies n'ont présenté un contraste plus frappant que celles-ci dans toutes les conditions de leur existence. Antigoa est une île aride, arrosée uniquement par Les eaux du ciel, cultivée, à peu de chose près, sur tous les points de son territoire susceptibles de l'être; le reste n'offre qu’une terre sauvage et de peu de valeur. La Dominique, au contraire, est sillonnée par une multitude de petits ruisseaux qui

sortent, nous a-t-on dit, d’un lac sans fond, espèce de réservoir encaissé dans le sein des montagnes, et considérablement élevé au-dessus du niveau de la mer. Le sol de cette île est par conséquent très-humide et d’une merveilleuse fertilité; mais quelque productif qu'il soit naturellement, il y en a les neuf dixièmes qui sont inoccupés et absolument sauvages. De plus, Antigoa, longtemps avant l'époque de l’'émancipation, était le théâtre des travaux et du zèle des missionnaires chrétiens, et l'instruction avait fait d'assez grands progrès parmi les esclaves. À la Dominique, au contraire, la population, qui parle un patois français barbare, a été jusqu'a ces derniers temps totalement privée d'écoles, et de tout autre moyen d'instruction; c'était enfin une race ignorante et brute. Et cependant, chose vraiment prodigieuse, l'expérience de l’émancipation marche à la Dominique avec tout autant de succès qu’à Antigoa. On ne voit pas les nègres de la Dominique passer leurs journées nonchalamment accroupis sur quelque terrain inculte; ils ne montrent plus en eux rien de sauvage. Un léger désordre s'était manifesté au moment de la liberté absolue et définitive, mais il wa pas tardé à s’apaiser; ils sont aujourd’'hui calmes et inoffensifs, et travaillent sans y être contraints, et même avec zèle, sur les pro-

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priétés de leurs anciens maîtres. «Leur conduite, dit un des magistrats salariés, dans son rapport au gouverneur général, en date du 1° Janvier 1840, est régulière et paisible. » « Ils continuent, dit un second magistrat, à se comporter d'une manière irréprochable. » « L'ordre et l'activité, observe un troisième, est en général le caractère de nos nègres.» C’est là un problème dont la solution n’est pas difficile; avec ou sans le bienfait de l'éducation, le nègre aime son chez lui, quelque pauvre qu'il soit, et ne trouve aucun plaisir à en échanger la douceur contre la vie sauvage des Mornes. Il ne cache pas davantage son goût pour les beaux »#0ochos d'argent qu'on lui met dans la main, comme le salaire de son travail, et il est dans sa nature de travailler pour se les procurer.

Le lendemain matin, nous découvrimes à distance la Dominique; mais la nuit tomba comme nous approchions de Roseau. Ce fut un premier jour de la semaine que Colomb découvrit la Dominique; de là le nom que porte cette ile : et la reine Isabelle [ui en ayant demandé une description, ce grand homme prit une feuille de papier qu'il chiffonna dans ses mains, voulant par là donner à la princesse une idée de l'apparence tourmentée, déchiquetée, et du singulier désordre des montagnes coniques de cette ile. Il est

impossible d'approcher des rivages romantiques de ce point de terre sans éprouver une sorte de fascination. Un écrivain moderne représente la Dominique comme le séjour des brouillards, des torrents et des arcs-en-ciel; et telle est, en effet, la Dominique; ses montagnes s'élèvent à pic, et offrent l’aspect le plus pittoresque; quelquesunes sont très-élevées; la plus hante a 5,600 pieds au-dessus du niveau de la mer, et toutes sont revêtues jusqu'à la pointe de leurs sommets de la plus magnifique végétation; souvent, à travers les ravins profonds et les riches vallées qui divisent ces montagnes, s'élancent tout à coup des vents impétneux qui viennent assaillrr le navigateur; un grand nombre de ruisseaux qui sortent de leurs flancs se frayent un chemin jusqu'à la mer.

Comme il était tout à fait nuit avant que nous jetassions l'ancre, nous nous déterminames à ne pas descendre à terre avant Île lendemain matin; mais à peine étais-je retiré dans ma cabine , que l’on vint n’avertir que Louis Bellot, planteur, et Charles Fillan, secrétaire de la chambre des représentants, tous les deux hommes de couleur, étaient venus à bord pour nous féliciter de notre arrivée et nous offrir lhospitalité et tous les services qui pouvaient être en leur pouvoir. Nous les remerciâmes de tant de

bonté, dont nous ne jugeàmes pas à propos de profiter pour cette nuit; mais le lendemain matin, ils vinrent nous renouveller leurs offres, et nous conduisirent dans une maison propre et commode, celle de Maria Dalrymple, femme de couleur etrespectable matrone méthodiste, qu'ils avaient coutume, eux et beaucoup d’autres habitants, d'appeler leur Mère, et cela non sans d'excellentes raisons. Cette dame nous fit l’accueil le plus cordial, et nous trouvames chez elle le lit et la table, et toutes les commodités que nous pouvions désirer pendant tout le temps de notre séjour dans l’île. Après avoir déjeuné de bon appétit et fait quelques dispositions indispensables, nous nous rendimes à l'hôtel du Gouvernement, Où nous présentämes nos respects à M: Phaël, lieutenant-sgouverneur. Nous savions l'accueil plein de bonté que quelques missionnaires, membres de notre société, avaient recu de lui et de son épouse, lorsqu'il était gouverneur de Sainte-Maure, et nous trouvames auprès de lui la même obligeance et la même cordialité. Il nous arriva souvent de jouir chez eux des douceurs de la plus aimable hospitalité, et c'était pour nous une vive satisfaction de nous asseoir à leur table avec des blancs et des hommes de couleur qu'ils y admettaient sans distinction aucune. Le major est un homme d’une intégrité

parfaite et d’une grande libéralité de vues. Dans un voyage qu'il fit en Portugal, il fut un jour condamné à deux mois de prison pour avoir refusé de s’agenouiller devant l’hostie. En Grèce, il ne cessa de s'occuper, avec autant d’habileté que de succés, de tout ce qui regarde l’instrucuon; et à la Dominique il s'est montré, au miheu, d'obstacles de toute espèce, le plus intrépide défenseur des droits du nègre.

Je regrette de n'être pas à même de te présenter nos amis Fillän et Bellot. Le premier, avec sa tête couverte de la laine des Africains, est un jeune homme doué d’une rare énergie physique et morale, brûlant d'enthousiasme pour la cause de la religion et de Fhumanité, mais naturellement un peu trop enclin peut-être à mener joyeuse vie. C'est une plante qui a crû dans toute la liberté de la nature, et qui ne pourrait que gagner à quelques coups de serpe; il me rappelait souvent ces paroles de Quintilien dans son livre sur l'institution de lorateur : Des quod amputem, Donnez-moti quelque chose à émonder. En traçant ici ce portrait de notre ami Fillan, au risque de lui déplaire, j'ai cru parler en faveur de la race à laquelle il appartient. Quant à Bellot, c'est un homme intelligent et bien élevé; il est membre de la législature et jouit d’une grande considération dans la colonie. A notre retour de

chez le gouverneur, nous trouvämes des chevaux qu'ils nous avaient préparés, et ils voulurent absolument nous accompagner dans la tournée que nous allions entreprendre. La chaleur était accablante, mais la tentation et l’impatience de voir le pays étaient les plus fortes. Nous gravimes d'abord Mount Bruce, poste militaire du haut duquel on jouit de la vue enchantée de la vallée de Roseau, qui serpente entre un grand nombre de montagnes et de rochers de mille formes différentes, et dont tous les points offrent la plus magnifique verdure; on y découvre aussi la petite rivière du même nom, qui coule ou plutôt précipite ses eaux au centre de la vallée. A mesure que nous montions et descendions le long de la colline, nous nous plaisions à remarquer les nombreux jardins de petits propriétaires, remplis d’orangers, de plantains, d’autres ar-

bres à fruits et de diverses sortes de légumes. Dirigeant ensuite notre marche à travers la vallée, nous arrivaämes au bout de quelques milles à une des propriétés de Bellot, où nous trouvàmes ses gens occupés à la fabrication du sucre. Il a eu le bon esprit d'affermer des portions de ses terres à de petits cultivateurs indépendants, dont quelques-uns néanmoins travaillent aussi sur son habitation. Tous les bâtiments, et les machines qui composent sa sucrerie, sont dans

la vallée; et après les avoir visités, nous continuâmes notre route par un chemin tournant qui nous conduisit au haut de la colline où est sa maison de Copthall. Je remarquai, en y arrivant, un petit bâtiment qui attira ma curiosité; il était en pierres neuves, fortement cimentées, et j'en vis sortir à la file les porcs de lhabitation. En y regardant de plus près, je découvris que le petit édifice que j'avais devant moi n'était autre chose que le cachot, lieu abominable que lon avait privé autant que possible d'air et de lumiere, et dans lequel on plongeait autrefois les malheureux nègres condamnés à une réclusion solitaire. Pendant l'esclavage et l'apprentissage, Copthall avait changé de propriétaire et était tombé en ruine, ces Cabanons étant à peu de chose pres la seule construction restée entière sur la propriété. Aujourd’hui, sous le régime de la liberté, et sous ladministration de Bellot, l'habitation s'est rapidement améliorée; son produit s’est augenté de deux cents pour cent, et le cachot s’est métamorphosé en un toit à cochons. Qui pourrait ne pas voir ici une preuve délicieuse des avantages et de la puissance de la liberté?

Apres un repas dont nous avions grand besoin, nous nous dirigeàmes par le chemin de la montagne vers un point plus élevé, où était située une autre habitation appartenant aussi à un

homme de couleur, et nous y trouvâmes de même des travailleurs en pleine activité. Nous nous y vimes bientôt entourés de plusieurs d’entre eux, et une femme qui parlait anglais, se faisant l'interprète de ses compagnons, s'avança vers nous en criant : « Une école, une école! nous avons faim d’une école, et nous sommes las de l’attendre inutilement. » Ce n'étaient pas là de vaines paroles, et l’on en sera convaincu en apprenant que les gens de cette habitation et ceux de l'habitation voisine ont formé entre eux une souscription dont le montant, huit dollars par mois, doit servir à payer une partie du traitement d’un . instituteur. Quoi qu’on puisse dire en effet de limpatience avec laquelle les nègres de la Dominique aspirent au grand bienfait de l'éducation, on ne saurait tomber dans aucune exagération; c’est chez eux un besoin impérieux, une volonté déterminée; et il est consolant de voir les grands et heureux efforts que l’on fait aujourd'hui pour répondre à leurs vœux. Sept cents élèves environ fréquentent les quatre écoles Mico, qui sont habilement dirigées, et qui, ne faisant acception d'aucune secte particulière, conviennent à toute la population. George Clark, ministre exemplaire et laborieux de l’église paroissiale de Roseau, à quatre écoles sous sa direction. Les Méthodistes comptent cinq établissements de

Mission, 1017 membres de leur église, et onze écoles, indépendamment de deux autres qui ne sont ouvertes que le premier jour de la semaine. Tels sont en ce moment les rapides progrès de l'instruction chrétienne, qui avant peu, Je l'espère, aura pénétré dans toutes les parties de cette ile, ainsi qu'elle a fait à Antigoa.

Nous trouvons dans un rapport officiel récent, qu'à la Dominique, les récoltes en provisions se sont accrues de 5o pour cent dans l’année 1 839. Le sol récompense avec usure les moindres travaux; et chemin faisant, nous rencontrions à chaque pas et nous apercevions de tous côtés les fertiles jardins des petits propriétaires indépendants, ou des travailleurs libres des habitations. Les oranges et autres fruits de ce genre v sont d’une beauté et d’une qualité particulières; et nous n’oublierons pas de sitôt avec quel plaisir, dans notre course à travers les montagnes, nous nous rafraichimes en mangeant quelques fruits déferdus en pleine maturité, et remplis d’un jus délicieux; un bon negre, en nous voyant passer, se mit à secouer son arbre, et accourut nous les offrir avec un empressement dont nous fümes touchés.

En retournant à Roseau, nous renconträmes un paysan qui emportait un agouti. C’est un petit animal à long poil, qui parait tenir à la fois du

porc et du lapin. Nous le lui achetärmnes, et notre mère méthodiste nous laccommoda pour notre déjeuner. La zoologie de la Dominique est on ne peut plus intéressante. On trouve des ours dans les bois; on y rencontre aussi une espece de boa constricteur, qui fait assez fréquemment de funestes visites aux poulaillers. Les perroquets y sont en grand nombre, ainsi que plusieurs espèces d’oiseaux-mouches. Dans certaines saisons, d'innombrables légions de crabes de terre fournissent une excellente nourriture à ceux qui veulent se donner la peine de leur faire la chasse. On peut en dire autant des crapauds, où plutôt d’une espèce de grenouilles énormes, qui fréquentent les eaux claires et courantes; cet animal, dont la chair a le goût de celle du poulet, peut, comme l’expérience nous l'a prouvé, fourair un trés-bon plat. Mais ce qui frappe le plus fortement les yeux de l'étranger, c'est l'exubérance de la végétation de cette île, bien supérieure à tout ce que nous avons pu voir dans ce genre, excepté, peut-être, dans quelques cantons de la Jamaïque. Une multitude d'arbustes, de plantes et diverses espèces d'arbres, aux larges feuilles grimpantes,etabsolument nouveaux pour nous, couvrent les collines de la plus épaisse verdure. De toutes ces productions du règne végétal, la plus admirable est la bruyère-arbre, qui s'élève

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