MON CHER AMI
A notre seconde visite à Sainte-Croix, nous retrouvàmes logés dans le même hôtel que nous, une vingtaine de voyageurs dont la connaissance, précédemment faite, nous avait été des plus agréables ; cette rencontre nous fournit l’occasion de nous associer avec eux, pour fréter le navire le W’hitmore, cap. Watlington. Il fut convenu qu'une partie de la société quitterait Sainte- Croix dans le courant du troisième mois (mars),
et, après une tournée dans quelques autres îles, viendrait nous reprendre à la Jamaïque, et nous transporterait, par la Havane, aux États-Unis. Quant à nous, le 18 du second mois (février), nous mimes à la voile à bord de notre petit brick, notre intention étant de débarquer à Jaquemel, port situé sur la côte méridionale d'Haïti, en nous rendant à la Jamaïque. Nos bons amis, les planteurs de Sainte-Croix, ne nous épargnerent pas les présents, et voulurent absolument nous charger d’oranges, de pamplemousses, de sirops, de sucre frais, etc., etc., pour notre comsommation pendant le voyage; et les adieux, au moment de notre départ de File, se passèrent en protestations mutuelles d’attachement, et en souhaits pour le bonheur des uns et des autres. Nous avions alors directement en poupe le délicieux vent alizé, et nous côtoyàmes toute la partie méridionale de Porto-Rico, dont la longueur est de go milles. Cette côte n'offre rien d'intéressant, aucun point dont la beauté puisse attirer l'attention. On n’y voit que des montagnes d’une élévation médiocre, et nous y découvrimes à peine quelque trace de culture.
Nous savons, néanmoins, que l'intérieur est d'une grande fertilité, et que lagricuülture n’y laisse rien à désirer; mais un fait auquel on ne peut attacher sa pensée sans une profonde tris-
PAS Di.
LA JAMAIÏQUE. 137
tesse , c’est que de nouvelles importations viennent journellement grossir la population noire de cette île. Nous avons appris depuis par nos amis du Whitmore, qui, dans leur passage à la Jamaïque, relàächèrent à Saint-Jean, que le négrier Hound, sous couleurs américaines, avait débarqué près de quatre cents nègres, dans le voisinage de ce port, la veille même de notre arrivée. Quelques-uns de nos compagnons ont voulu visiter ces malheureux, et les ont trouvés dans un état de maigreur et de dépérissement qui faisait peine à voir.
Un soir , à l'approche de la nuit, nous dépassàmes l'extrémité S.-E. de Porto-Rico, et le lendemain, à l’aube du jour, nous étions en vue de Mona, petite ile peu élevée au-dessus du niveau de la mer. Le lendemain matin, nous nous trouvâmes à environ deux milles de la côte d'Haïti, et dans la journée, nous pümes nous convaincre, non sans étonnement, de l'erreur que nous avions commise dans nos calculs de longitude, en voyant s'élever devant nous Alto Velo, petite île, ou plutôt rocher qui a la forme d’un dôme, et qui forme la pointe S. d'Haïti: ce fut là qu’un jour Colomb et ses matelots s'amuserent à tuer des loups de mer. Nous nous dirigeèmes ensuite au N.-0., en passant à côté d’un autre rocher assez remarquable, appelé
Los Frayles (les Moines) ; c’est une rangée de piliers verticaux, qu'une imagination féconde a pu sans peine revêtir de frocs, et métamorphoser en moines. Fort contents d’avoir pu, avant le coucher du soleil, passer sans encombre à côté de ces dangereux personnages, notre désir était d'entrer, s’il était possible, le lendemain matin dans le port de Jaquemel, dont nous n’étions éloignés que de soixante milles. Mais nous fümes déçus dans cette espérance ; car, à la pointe du jour, un calme vint nous retenir sur la côte, en face d’un rocher escarpé, blanchâtre et d'une élévation considérable; mais à quelle longitude, c’est ce qu'il nous fut absolument impossible de calculer. Nous nous y amusâmes à observer les mouvements de quelques petits poissons visqueux qu’on appelle galère, velelle, ou gelée de mer. Leur corps, d’un rose pourpre brillant, est d’une transparence extrême, et les tentacules au moyen desquels ils attrapent les petits animaux dont ils font leur pâture,se composent d’un grand nombre de cordons de couleur pourpre, tissus et entrelacés de la manière la plus curieuse. Ces cordons sont venimeux, et font souvent une piqüre douloureuse à la main assez hardie pour manier l'animal. Le soir, à l'approche de la nuit, s'éleva une brise favorable, et comme nous passions à côté d’un enfoncement mystérieux qui
se trouve dans les montagnes, il nous sembla qu'un courant venait de terre, et roulait sur nous avec violence. Remarquant à certains signes qui, suivant moi, annonçaient le port que nous cherchions (car je n'étais mis exprès à étudier mon pilote côtier), j'invitai le capitaine à jeter l'ancre pendant la nuit, et le lendemain matin, une scène magnifique se déploya devant nos yeux. Les montagnes, qui s’élevaient à une hauteur considérable , étaient enveloppées de nuages, mais à travers leurs intervalles, je crus apercevoir clairement une ouverture que je pouvais prendre pour un port. Le gisement des terres s’accordait avec les indications de mon livre, et lorsque, pendant un moment, les nuages venaient à se diviser, je voyais distinctement cette masse de montagnes entassées perpendiculairement l’une sur l’autre, et que Je savais ètre un signe de reconnaissance annonçant le voisinage de Jaquemel. Mais le capitaine, le second, et mes compagnons de voyage en jugèrent autrement, de sorte que l’ordre fut donné de changer de direction , et nous profitämes d’une belle brise de l’orient pour filer à l’ouest.
Peu de temps après, il fut évident pour tous ceux qui étaient à bord que nous avions manqué Jaquemel. Notre instruction était d’y prendre quelques mulets, de nous rendre au Port-au-
Prince par la route des montagnes, de présenter nos respects au président Boyer, et de regagner ensuite notre bâtiment ; mais il ne fallait plus songer à ce projet, ou pour mieux dire peutêtre, à cette fantaisie, et il ne nous restait plus d'autre parti à prendre que de continuer notre chemin pour la Jamaïque. Nous ne tardâmes pas à reconnaître que nos affaires s'étaient en quelque sorte arrangées d’elles-mêmes, beaucoup mieux que par nos propres combinaisons ; car, si nous eussions débarqué à Haïti, le temps nécessaire nous eût manqué pour l’accomplissement de quelques devoirs dont nous sentimes toute l'importance, quand nous fûmes à la Jamaique.
Notre bâtiment fendait l'onde à l’aide d’une brise favorable; le temps était clair, la mer d'un bleu magnifique, et nous pouvions contempler en passant la côte d'Haïti, bordée d’une ligne circulaire de montagnes couvertes de forêts, et qui, dans plusieurs endroits, s’abaissent brusquement jusqu’à la mer, comme une muraille de roches blanchâtres. Au S. de cette côte est une petite île toute verdoyante, appelée l'ile des Vaches, et qui, étendue sur les flots comme un tapis, est battue de toutes parts par les vagues écumantes.
Le soleil allait disparaitre, lorsque nous lais-
sâmes derrière nous Saint-Domingue, à la pointe Gravois, poursuivant en ligne directe notre route pour la Jamaïque, à travers une mer ouverte de toutes parts. Au milieu de la nuit, le capitaine nous appela sur le pont pour observer un arc-en-ciel lunaire. Il était d’un jaune pâle, formant un arc parfait d’une étendue immense, et très-prononcé. Le lendemain , nous arrivames en vue de la Jamaïque, et grande fut notre joie à la première apparition de ses montagnes bleuâtres, dont quelques chaînes se montraient à distance sur la pointe Morant, qui forme l'extrémité la plus orientale de l'ile. Nous mouillâmes pendant la nuit devant cette pointe ; et le lendemain matin, ayant pris un pilote, nous nous dirigeâmes vers Kingston. Nous côtoyions à l'E. les plaines de Saint-Thomas, qui offraient à nos yeux tout ce qui annonce une grande fertilité et une culture bien entendue; nous nous plaisions aussi à observer dans le petit havre de Port-Morant quelques gros bätiments de commerce, attendant, suivant toute apparence, leur cargaison de sucre accoutumée. Nous pouvions alors distinguer clairement les montagnes bleues qui forment le fond de ce tableau , et dont le pic le plus élevé n'a pas moins de huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer; paysage délicieux
dont nous ne pouvions nous rassasier. La mer,
en s'avançant dans les terres, entre l’île et un long banc de sable appelé les Palissades, forme le port de Kingston. A la pointe de ce banc de sable est située la jolie petite ville de Port-Royal, principale station navale des Antilles anglaises, et qui fut , tant que dura l’esclavage, le tombeau de milliers de soldats et de matelots anglais. Aujourd’hui un vaisseau de guerre est une rareté dans cette station, et ne sert qu'à former un agréable contraste avec le grand nombre de bâtiments marchands que nous trouvâmes dans le port de Kingston. Ce parallèle nous offrit une preuve frappante que la liberté est l’alliée inséparable de la sécurité et de l’opulence. Rendez pleine et entière justice au peuple, et vous n'aurez pas besoin de vaisseaux de guerre pour le forcer à l’'obéissance; débarrassez la liberté de toutes les entraves qui la gênent, et, tôt ou tard, vous verrez fleurir le commerce.
Nous profitâmes d’une embarcation qui nous avait apporté pour déjeuner une abondante provision de poissons aux écailles argentées ou d’ün rose éclatant, pour donner avis de notre arrivée à quelques bons amis de Kingston; et en débarquant, nous fûmes accueillis le plus cordialement du monde par John et Maria Candler, membres de notre société, et venus d'Angleterre avec une mission, par N. W. Anderson, juris-