‹ Un hiver aux Antilles, en 1839-40Chapitre 15 sur 37 · ARE TENUE · texte numérisé non relu

ARE TENUE

consulte distingué,membre de l'Église épiscopale, plein de dévouement pour la cause de la religion et de l'humanité, et par Charles Lake, homme de couleur, membre de la législature. Ils nous conduisirent à l’hôtel de Grace-Blundell, dans Est- Street, où nous trouvämes un appartement propre, bien aéré et meublé avec un certain luxe. Kingston est une grande ville, assez bien bâtie, et d'environ cinquante mille âmes ; mais ses rues, qui ne sont point pavées, ont tous les désagréments qui résultent de la chaleur et de la poussière. Il eüt été bien plus sage d'employer à Pamélioration des rues, l'argent que l’on vient de prodiguer pour la construction d'un vaste théâtre ; mais conmme le commerce y est florissant et actif, et que la valeur des biens-fonds y augmente tous les jours, on a lieu d'espérer que cet objet d’une bonne police aura aussi son tour. Nous n'avons qu'à nous louer de l'extrême politesse avec laquelle nous fümes reçus par nos bons amis de la maison Atkinson, Hosier et compagnie, qui, à notre arrivée, nous remirent assez de lettres pour nous occuper deux ou trois jours. Ce fut alors que nous sentimes toute la force de ces paroles du roi Salomon : « De bonnes « nouvelles apportées d’un pays éloigné sont « comme de leau fraiche à une personne altérée « et lasse. » Nous débarquâmes donc à Kingston,

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après un voyage de huit jours, le 26 du second mois (février).

John Candler et sa femme étaient arrivés à la Jamaïque quelques semaines avant nous, envoyés d'Angleterre par notre société pour employer le produit d'une souscription formée par les Amis au profit de la population noire; et, ce qui n’entrait pas moins essentiellement dans le plan et l’esprit de leur mission, ils devaient travailler au bien-être de tous les partis existants dans la colonie, en donnant lexemple d’une modération conciliatrice, et en répandant, partout où ils seraient à même de le faire, les véritables maximes du christianisme. Deux jours de suite; dans la soirée, nous trouvämes chez eux une réunion de personnes religieuses , de diverses dénominations, auxquelles nous fimes le récit de ce que nous avions vu dans notre tournée aux îles du Vent; et j'ai la confiance que nous avons fait tout ce qui était en nous pour les amener à la fraternité et aux bonnes œuvres les uns envers les autres, au nom du Seigneur. Le 29, nous commençämes notre « œuvre d'amour, » car nous pouvons appeler ainsi nos efforts, quelque faibles qu'ils fussent, par une visite à la maison de correction et à la prison du comté, De ces deux établissements, le premier nous a paru suffisamment aéré et

assez convenable sous les autres rapports; les prisonniers qu'ilrenferme sontemployés à briser des pierres; l'autre manque absolument de tout ce qu'exigesa destination, les prisonniers’y étant entassés dans de petites chambres, et presque dépourvus d'air. Dans chacune de ces prisons, nous avons tenu des réunions religieuses, et, je le dis avec douleur, notre auditoire, dans l’une et l’autre, n'était que trop nombreux. Depuis l'époque de l'émancipation, l’'écume dela population de la colonie a trouvé moyen de se glisser dans la ville, et ilen est résulté que, sur ce point, il yaeu augmentation dans le chiffre des crimes ou du moins des délits légers. Ce qui nous a consolés cependant, c'est l'assurance que nous avons reçue par plusieurs voies différentes et des autorités les plus respectables, que, dans l’ile considérée en masse, une diminution très - prononcée se fait sentir dans le nombre des crimes, depuis Pabolition de l'esclavage, et que, dans plusieurs districts de la campagne, ils ont presque cessé. Quelques magistrats assistaient à ces réunions, et, ce qui n'est pas indifférent, parmi eux se trouvaient deux aldérmen norrs qui ne le cédaient

à aucun de leurs collègues, soit par la décence

de leur tenue, soit, autant que nous avons pu en juger, par les qualités propres à leurs fonctions.

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Le 1°” du troisième mois (mars), qui était en même temps le premier jour de la semaine, nous vimes avec Joie que ce saint Jour est observé à Kingston avec un recueillement remarquable, et aussi bien que dans beaucoup de villes de votre heureuse Union. Nous nous présentâmes le matin à la chapelle baptiste de Samuel Oughton, sans avoir donné à ceux qui s’y trouvaient aucun avis préalable de notre arrivée, et ce que nous y vimes nous remplit d’admiration. Le ministre eut lobligeance, dans cette occasion, de nous céder sa place, en nous invitant à présider nous-mêmes à la réunion de son troupeau, conformément à l'usage et aux rites des Amis. C'était la premiere fois que nous nous voyions en présence d'un semblable auditoire, c'est-à-dire de près de trois mille noirs, le plus grand nombre esclaves émancipés, proprement habillés de blanc, leur costume de prédilection, et dont la conduite décente et recueillie inspirait le respect. Ils gardérerit comme nous un silence exemplaire, et il nous parut qu'ils comprenaient et appréciaient les doctrines de la divine vérité qui furent préchées devant eux. La congrégation a considérablement gagné, tant pour le nombre que pour la régularité, depuis l’époque de la liberté absolue. On voit ces braves gens arriver en foule,

LA JAMAIÏQUE 145 les uns à pied, les autres montés sur des mulets ou des chevaux qui leur appartiennent. Ce sont eux seuls qui aujourd’hui fournissent à l’entretien de la mission; les agrandissements qu'ils font en ce moment à leur chapelle ne leur coùteront pas moins de mille livres sterling. Leurs souscriptions pour cet objet, et pour d’autres qui s’y rattachent, sont tout à la fois purement volontaires et d’une libéralité remarquable. Une négresse, ci-devant esclave, disait à S. Oughton, un jour ou deux avant notre réunion : « Voici ma pite que Japporte pour la chapelle, bien fâchée de ne pouvoir faire davantage; » et en disant ces mots elle lui mit dans la main deux pièces d’or de la valeur de cinq dollars. Ces détails pourraient s'appliquer avec une égale force à plusieurs autres scènes du même genre dont nous avons été témoins à la Jamaïque, et doivent suffire pour démontrer combien est fausse l'opinion de quelques personnes qui croient que l'esprit religieux n’a fait que décliner à la Jamaïque depuis qu'on y a brisé les chaînes de l’esclavage. C’est dans l’état de choses diamétralement inverse qu'il faut chercher l'exacte vérité.

Durant notre séjour à la Jamaïque, nous nous sommes toujours efforcés de tenir la balance égale entre les baptistes et les méthodistes, qui

ont, les uns et les autres, mis leurs chapelles à notre disposition avec la plus fraternelle obligeance. L’après-midi eut lieu, dans le vaste local de Wessley-Chapel, une réunion publiquement annoncée. L'assemblée fut très-nombreuse, et se composait d’un pêle-mêle de personnes de tout rang, de toute opinion et de toute couleur. Les débats animés des différents partis avaient occasionné de vives inquiétudes et même quelque agitation dans la colonie, et naturellement nous crûmes de notre devoir de prêcher la paix et la charité, et d’insister fortement sur lefficacité d’une religion évangélique et vitale, comme sur un remède radical à tous les abus. « Toute vallée sera comblée, et toute montagne et tous coteaux seront abaissés, et les lieux tortus seront redressés et Les lieux raboteux seront aplanis; alors la gloire de l'Éternel se manifestera, et toute chair la verra en même temps. »

Le 2 du troisième mois (mars), guidés par nos amis J. et M. Candler, nous montàmes en voiture pour aller déjeuner à Papine, propriété appartenante à J.-B. Wildman , ancien membre du parlement pour Colchester, et située à quelques milles de Kingston. Nous y fûmes reçus par William Manning, catéchiste de la Société missionnaire de l’église anglicane, qui, comme les autres agents de cette institution stationnés dans

l'île, exerce sur les habitants de la campagne la plus salutaire influence. La maison est comme encaissée dans un massif d'arbres des tropiques d’une rare beauté; nous y remarquâmes entre autres l’acajou couvert de ses petites feuilles d’un vert sombre, et étalant au loin son branchage non moins robuste que celui de nos plus grands chènes. Des lis rouges d’une grande espèce croissent spontanément au milieu d’une herbe épaisse et parmi des arbustes de tout genre. Les productions végétales de cette île different un peu de tout ce que nous avions vu jusqu'alors : je citerai le piment, ou poivrier de la Jamaïque, à la tige élancée et grisâtre et au feuillage lisse, d’une verdure sombre, et exhalant un parfum trés-agréable; le lignum-vitæ, paré d’une profusion de petites fleurs bleues; le palmier-dattier, qui surpasse de beaucoup le cocotier par l'exubérance de son branchage; et enfin plusieurs espèces de charmants acacias. Quant aux manguiers, on peut dire que le pays en est couvert; et pendant les quatre mois de l'été, cet arbre fournit aux hommes, aux mulets, aux vaches et aux porcs une nourriture aussi délicieuse qu'abondante; son fruit parait être également du gout de tous les animaux. Les oiseaux de la Jamaïque sont aussi plus variés et en plus grand nombre que dans aucune des au-

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tres îles que nous avons visitées. Le butor, st commun dans nos États du sud, abonde dans cette île, où la loi le protége contre le fusil du chasseur, en considération des grands services qu'il rend au pays, en le débarrassant des charognes et de tous les autres débris animaux qui pourraient corrompre l'air. On décore du nom de rossignol un agréable chantre qui se fait entendre dans la campagne, et dont parfois la philomèle de l'Europe ne désavouerait pas le ramage; c’est en réalité une variété du moqueur d'Amérique, dont il offre à tres-pen près la taille et le plumage.

Nous fümes désagréablement surpris, en arrivant à Papine, de trouver au repos les machines servant à la fabrication du sucre, et de voir plusieurs jeunes gens assis, les bras croisés, dans quelques-unes des jolies et commodes chaumieres construites sur cette habitation. Interrogés par nous, ils répondirent qu'il s'agissait « de décider une grande affaire. » Cette affaire, d’une si haute importance, n'était autre que le proces d’un myaliste ou docteur notr, un de ces personnages qui passent dans l'imagination du peuple pour être en relation avec les âmes des morts, et prétendent pratiquer sous leur direction l’art de guérir les vivants, les maladies elles-mêmes étant, suivant eux, attribuées à Obéah ou l'Esprit

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LA JAMAIQUE. 19017 du mal. C’est une de ces superstitions qui, bien que moins dominantes qu’autrefois, existent encore dans quelques cantons; et les nègres, privés comme ilsle sont de tous les secours de la médecine régulière, ont quelquefois recours à ces charlatans, au grand péril de leur vie. Or, la journée tout entière était consacrée par les travailleurs à la décision de ce grand procès, non toutefois sans s'être engagés à dédommager leur maître, en lui donnant deux des jours ordinairement réservés pour leurs propres affaires. Le myaliste, jeune homme de dix-huit à vingt ans, d’un noir de jais, et habillé avec toute la recherche et la précision de la mode, fut amené devant notre ami Manning, pour subir un interrogatoire en présence de plusieurs hommes et d’une foule de femmes. Il avoua, sans se faire prier, sa profession de nécromant, et, comme une preuve de ses succès, présenta deux malheureuses femmes, l’une malade de la fièvre, l’autre rongée de lèpre, qu'il prétendait avoir guéries. Cette justification fut regardée comme saus réplique par tous les assistants, qui accueillirent fort mal la déclaration franche que nous crûmes devoir faire de notre peu de foi au myaliste. « Cela est fort mal, disaient-ils, trèsmal. » Nous ne pümes voir sans étre peinés la crédulité opiniâtre de ces pauvres gens; mais ce

sont là des choses que l'instruction chrétienne corrigera peu à peu. On s'occupe de cet objet sur l'habitation Papine avec un zèle digne d’éloges : les jeunes gens y apprennent à lire; les ménages s’y multiplient, et les hommes et les femmes s’y montrent généralement fideles à la foi conjugale. Comme dans les autres quartiers de l’île, les agents de la Société biblique y viennent vendre des bibles aux nègres, et les leur donnent au prix coûtant. On voit même quelques-uns de ces derniers faire des sacrifices fort au-dessus des moyens de nos paysans de la Grande-Bretagne, pour se procurer de belles bibles in-quarto dorées sur tranche!

On nous à assuré que les travailleurs, sur cette même habitation, sont francs de loyer, et que leur paye journalière n’est que d'un shelling; ils sont au nombre de quarante-trois seulement, tandis qu'avant l'émancipation il fallait que cette propriété fournit à l'entretien de deux cents esclaves. William Manning nous avait dit qu'il était assez content du travail de ses nègres, que la récolte promettait beaucoup plus que celles des années précédentes, et qu'il éspérait qu'on n'aurait aucune peine à la réaliser; mais, d’un autre côté, le jeune régisseur, avec qui nous eûmes occasion de nous entretenir à la fabrique, se plaignit à nous de l’inexactitude de son mon-

de et du peu de sucre qu'il espérait faire : en somme, nous avons remporté, sur la prospérité de cette habitation, une impression assez défavorable.

De Papine, nous nous rendimes à Hope, sucrerie appartenant au duc de Buckingham. Sous l'apprentissage, cette propriété avait été presque réduite à rien, ou du moins était considérablementen perte, par l'effet d’une mauvaiseadministration; mais aujourd'hui elle est affermée, avec une cafeirie d’une plus grande valeur, à Joseph Gordon, respectable planteur résidant, sur le pied de 2,ovo livres par an (livres sterling, je le crois) (1). Le fermier fait tout ce qui dépend de lui pour remettre cette propriété en valeur au moyen du travail libre, et ne peut manquer d'atteindre le but qu'il se propose. Il y occupe environ cent cinquante travailleurs sous les ordres d’un habile gérant qui en tire un très-bon parti. Nous nous fimes un plaisir d'aller les :visiter dans les champs, où une bande nombreuse était occupée à creuser des trous pour les cannes; travail qu'ils avaient entrepris à la tâche, et pour: lequel ils gagnaient au moins deux shellings sterling par jour. Il en est même plusieurs

(1) La livre dont il est parlé ici est égale à 12 shellings sterling; ou, en d’autrés térmes, 10 livres égalent 6 livres sterling,

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qui, avant midi, ont fait de la besogne pour leurs deux shellings, et peuvent, si cela leur convient, en gagner encore autant avant le coucher du soleil. D'un autre côté, ils payent à leur maitre, pour leurs chaumières et leurs jardins, un loyer généralement fixé au taux modéré d’un demi-dollar par semaine.

C’est un arrangement dont on ne saurait attaquer la justice et la convenance; et ilny manque, pour le rendre complet, qu’un acte ou formalité quelconque qui, dans un délai raisonnable, assurerait au locataire un droit absolu sur sa pe-

tite location. Devenu propriétaire, il se trouve-

rait du moins à même de porter au marché le plus avantageux sa propre denrée, c’est-à-dire son travail, libre de toute contrainte autre que celle que lui imposerait un contrat volontaire par lequel il pourrait s'engager à travailler sur telle ou telle habitation, et sur le pied d’un salaire fixe et déterminé. Partout où l’on a montré cette confiance aux nègres de la Jamaïque, partout où on les a traités honorablement, il est rare qu'ils n'aient pas donné la préférence à l'habitation de leurs anciens maîtres, et qu'ils n'aient pas mieux aimé travailler [à où tout, hommes et choses, leur est familier depuis longtemps et dans leur voisinage, pourvu toutefois qu'ils fussent assurés d’un juste salaire et

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