LETTRE VIII
Flushing, L. I. le ro du 6° mois (juin) 1840, Mon CHER AM1,
Je sens tout le besoin que j'ai de votre indulgence pour le ton familier de cette relation; et, persuadé que vous voudrez bien l’excuser ; je vais la continuer, en me bornant à extraire les simples notes journalières que nous avons tenues pendant notre séjour.à la Jamaïque. En procé-
dant ainsi, J'aurai réussi, je l'espère, à vous donner une connaissance suffisante des faits de notre grand procés, et aussi à mettre dans tout leur jour les causes dont ils sont l’incontestable conséquence.
Le 3 du troisième mois (mars), trois d’entre nous se rendirent en voiture à une hôtellerie distante de sept milles à l’est de Kingston, et située sur le bord de la route; puis, munis d’un excellent déjeuner, nous primes des chevaux pour pénétrer dans les montagnes de Port-Royal. Apres avoir gravi environ quatre milles, au milieu d’une magnifique végétation et des plus admirables points de vue, nous mimes pied à terre à la porte d'Halberstadt, cafeirie appartenant à John Casper Weiss, et sur laquelle des détails d’une nature assez triste nous avaient été donnés à Kingston, par une personne en relation avec le propriétaire. Nous n’en fümes que plus agréablement surpris en entrant sur cette plantation, dont l'apparence a quelque chose de celle d'un parterre anglais, de la voir couverte de cafers vigoureux , et d'y trouver uné nombreuse troupe de nègres de bonne mine, activement occupés x les émouder. Gertes, on ne pouvait pas dire que la culture y füt négligée, ou que le travail y manquät. Après un entretien amical avec les travailleurs, qué nous exhortämes à persister
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dans le zèle dont ils nous donnaient la preuve, nous nous rendimes à la grande maison (cest ainsi que, sur chaque propriété, on appelle le logement du planteur ); c’est une habitation propre et riante , élevée au sein des montagnes , et d’où l'œil peut embrasser une vaste étendue de mer; j'ai rarement visité une plus jolie résidence. Il nous suffit d’exhiber notre lettre de recommandation, pour être accueillis et traités avec une bonté parfaite par le propriétaire, à qui, cependant, nous étions entièrement étrangers.
Cettehabitation entretenait ordinairement cent soixante-dix esclaves où apprentis ; aujourd’hui notre ami n'émploie que cinquante-quatre travailleurs libres, qui lui donnent quatre jours de la semaine et s’en réservent deux, l’un pour la culture de leurs jardins, l’autre pour aller vendre leurs denrées au marché. Il ne lui faut pas une plus grande somme de travail pour faire face à la même étendue de culture qu'autrefois : aussi reconnut-il, sans que nous l’en préssässions, les avantages supérieurs du système actuel. T'éconoie qui en résulte frappe les yeux les moins exercés.
D'après notre ami, l’éntretien d’un esclave coûte par an, terme moyen, 5 L. st.
Cent soixante-dix esclavès reviennent donc an-
nuellement Ai:mtts@n aliféier 2h Ji Ars tien Il occupe aujourd’hui éinquante-
quatre travailleurs libres à raison de
4 s. 6 d. st. par semaine, la paye d’un
jour étant prélevée pour le loyer; or
cinquante semaines (les deux autres
sont consacrées à diverses fêtes) à 4 s.
6 d. st. donnent .......... UA ER 607 LL. ro st:
Donc, économie sous le régime de PANTHER TE SR 7e, 2 pren a 3492 |. so st.
Je ne puis m'empêcher de remarquer ici ce qu'il y a de vicieux dans ce prélèvement de la paye d’un jour pour le loyer; car, en premier lieu, 1l fait peser le loyer sur la femme comme sur le mari, puisqu'ils sont obligés l’un et l'autre d'abandonner une de leurs journées ; en second lieu. il serait tout à fait déraisonnable de s'attendre à ce qu'un travail ainsi payé d’avance,en quelque sorte, füt exécuté aussi bien et avec la même ardeur que celui pour lequel on voit un salaire en perspective ; et nous ne füûmes nullement étonnés en apprenant que le jour destiné au payement du loyer, les travailleurs d'Halberstadt restassent habituellement au-dessous de la moyenne d'ouvrage qu'ils ont coutume de fournir les autres jours.
J. C. Weiss nous montra ses appareils et eut
LA JAMAIQUE. 105 la complaisance de nous expliquer en détail les procédés de la culture du café. On commence par placer chaque plant ou bouture avec sa racine dans la fosse qui lui est destinée; sa crue est ordinairement de cinq ans, sur un espace de cinq à huit pieds carrés, suivant la nature du sol; larbuste ressemble alors à un joli laurier, couvert, dans la saison, de fleurs blanches du parfum Le plus suave; ses baies ou cerises sont rouges, d’une saveur douce, d’une pulpe assez épaisse, et contiennent chacune deux fèves ou noyaux. Le produit annuel moyen d'un cafier sur ces montagnes est d’une livre de graines; la hauteur de l’arbuste varie de trois à dix pieds. Au bout de cinquante ans environ, il cesse de rapporter; le sol s’épuise, et n’est plus propre à la culture du café, opinion du moins reçue dans l’île, mais très-contestable. Les principales opérations, lorsque l’arbuste commence à produire, sont l’émondage et la cueillette, opérations peu pénibles pour les travailleurs. Vient ensuite le graceage, au moyen d’un moulin qui dépouille la fève de la pulpe qui l'enveloppe et de sa pellicule extérieure. Un autre moulin lui enlève sa pellicule intérieure, dont on le sépare en le vannant, comme on fait pour le blé. On étale alors le café au soleil sur de grandes plates-formes ou claies enduites d'argile, et lorsqu'il est entiere-
ment sec, on en fait à la main un triage dont l’objet est de séparer les graines défectueuses, gâtées où cassées, des graines d’une qualité supérieure. Enfin, on met le café dans des sacs ou des barriques, et on en charge des mulets qui le transportent, par les sentiers dela montagne, jusqu’au lieu de l’embarquement. Au moment où nous nous trouvions sur l’habitation , un grand nombre de femmes étaient occupées à la cueillette, tandis que les hommes étaient aux moulins, et nous contemplions avec plaisir cette scène de travail, d’ordre et d'industrie.
Le propriétaire nous dit qu’à la vérité le désordre momentané qui avait, suivi immédiatement le passage d’un système à l’autre lui avait occasionné une diminution dans les produits, mais qu'il y avait alors une réaction très-prononcée, et que, si son monde continuait à travailler comme il faisait alors, il pouvait raisonnablement espérer une grande récolte pour l'année suivante. Après le diner, dont notre hôte hâta l'heure tout exprès, nous montâmes à cheval, et il eut l’obligeance de nous conduire à Bloxburg, habitation située sur un point de la montagne encore plus élevé. Chemin faisant, et surtout quand nous eùmes atteint le sommet de la colline, des vues d’une beauté et d’un grandiose extraordinaires s'offraient tour à tour
LA JAMAIQUE. 167 à nos regards; c'étaient, d’un côté, les collines, les plaines, la mer dans l'éloignement, avec les palissades, la ville de Port-Royal et le port de Kingston; de l’autre, de profonds ravins et des vallées couvertes de forêts, derrière lesquelles s’élevaient les montagnes Bleues. Nous ne pouvions plus nous étonner que Colomb, dans son temps, eût tant de plaisir à contempler les paysages de la Jamaïque.
A Bloxburg, nous trouvâmes un Écossais, aimable jeune homme, chargé seul de régir une vaste cafeirie appartenant à Park et Hall, de Liverpool. Il nous dit qu'il occupait quatre-vingtdix travailleurs qui se comportaient aussi bien que ceux d'aucune des habitations voisines les mieux servies, et qu'il croyait pouvoir compter, pour lPavenir, sur une augmentation de produits. Il parait, toutefois, qu'il avait eu avec ses gens quelques fâcheux démêlés au sujet des loyers et des salaires, ce qui n’annonçait pas une administration parfaitement éclairée.
Un fait qu'il est peut-être à propos de signaler ici, c'est que la grande majorité des habitatons de la Jamaïque est entre les mains de propriétaires absents et fixés en Angleterre. Elles sont en conséquence abandonnées aux soins de fondés de pouvoir ou représentants des propriétaires; el un seul fondé de pouvoir entre:
prend souvent la gestion d’un grand nombre d'établissements. Le fondé de pouvoir a sous lui, pour chaque propriété particulière, un inspecteur sur lequel roulent presque exclusivement tous les détails de l'administration. Or, rien de plus contraire à la prospérité de la Jamaique que cet état de choses. Si les propriétaires ne peuvent s'occuper personnellement de leurs habitations, ils feraient infiniment mieux assurément de les affermer à quelque individu digne de confiance et résidant sur les hHeux: arrangement dont l'usage, depuis ces dernières années, a été adopté dans beaucoup de cas. Il serait même étonnant de voir prospérer des habitations sur lesquelles le propriétaire ne met jamais le pied, où le fondé de pouvoir lui-même ne fait que de rares apparitions, et qu’on abandonne aux soins de jeunes gens sans expérience et souvent de la plus déplorable immoralité; et même le degré de prospérité plus ou moins grand qu'on y remarque aujourd'hui ne peut être attribué qu’à deux causes : d’abord, à Pexubérante prodigalité de la nature, puis à la conduite régulière et inoffensive, et à la patiente activité de la race nègre.
Un grand nombre de cafeiries de ce quartier sont placées sur des points très-élevés ; 1l en est même qui se trouvent à quatre mille pieds au:
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dessus du niveau de la mer. Notre intelligent conducteur nous en montra plusieurs , cé, sauf quelques exceptions, nous donna sur leur situation, depuis létablissement du régime de la liberté, les renseignements les plus satisfaisants: Nous eûmes à Halberstadt le logement et la table, et le lendemain matin, après avoir fait aux nègres la lecture de quelques pages de V'Écriture sainte, nous quittämes Bloxburg, et, continuant notre route par un sentier tracé dans la montagne,nous nous rendimes à Lucky-Valley, distante de quelques nulles; c’est une vallée charmante, renfermant tout à la fois des cafeiries et des sucreries. Le sentier que nous suivions est, sur quelques points, extrémement étroit, n'ayant de parapet que d’un côté, et de l'autre un précipice profond; mais nos chevaux avaient le pied süûr , et nous ne courions aucun risque: Pour la première fois j’eus le plaisir de voir en fleur le grand aloës, avec son énormertige chargée d’une multiplicité de bouquets de fleurs jaunes, et autour de laquelle voltigeaient des:essaims de ces petits oiseaux appelés grass:birds, un peu plus gros que l’oiseau-mouche ; et vivement occupés à butiner, en se plongeant tout entiers dans chaque calice; spectacle qui, en Angleterre et'aux États-Unis, ue manquerait pas d'attirer une foule de curieux. A Lucky-Valley, noustrou-
vämes lhospitalité habituelle à tous les planteurs de la Jamaïque. Notre ami Hector Wood, étranger pour nous un instant avant que nous missions pied à terre, nous fit entrer chez lui avec toute la bonté que nous eussions pu nous promettre d'une ancienne connaissance, et, après un fort bon diner, il s'empressa de nous conduire à sa sucrerie et de nous montrer son monde travaillant avec ardeur. Il nous assura que bien que sa récolte actuelle ne füt pas trèsabondante, il s'attendait à une augmentation progressive pour les années subséquentes : et ce qu'il nous disait là s'applique, non pas seulement aux habitations que nous avons visitées dans cette excursion, mais généralement à toutes les propriétés des environs. Notre ami avait été longtemps employé par d’autres propriétaires, en qualité d’inspecteur ou de gérant; mais àl était du nombre de ces hommes qui avaient habilement profité des temps de terreur et de découragermnent, aux approches de l'émancipation, pour acheter des terres pour leur propre compte, et je serais bien trompé s'il ne faisait pas sa fortune. 11 a épousé une femme de couleur, non moins estimable par sa conduite que remarquable par l'agrément de ses manières.
Un des plus heureux effets de la liberté, est d'avoir rendu les mariages fréquents parmi les
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LA JAMAIQUE. 171 uegres de la Jamaïque, et d'en avoir aussi augmenté le chiffre chez les habitants de couleur blanche. Nous tenons de bonne source que l’année dernière il y a eu quatre fois autant de mariages à la Jamaïque qu'il y en à, terme moyen, en Angleterre, sur une population égale ; ce qui prouve, non-seulement que de nombreuses liaisons nouvelles se sont établies, mais aussi qu'un grand nombre d'individus qui vivaient auparavant comme maris et femmes, sans la sanction de la loi ou de la religion , sentent aujourd'hui la gravité du péché qu'ils commettaient en persistant dans ces relations illégitimes, et s’empressent de les régulariser et de les sanctifier par un mariage en forme. Il paraît que dans le cours de l’année 1839, dans les seules églises des baptistes, plus de 1,600 nègres ont été mariés.
Pour retourner à l'hôtellerie où, la veille, nous avions laissé notre voiture, nous traversämes un défilé étroit et extrêmement pittoresque, composé de majestueuses roches calcaires , entre lesquelles se précipite la riviere des Falls; ainsi appelée à cause des nombreuses chutes qu’elle forme dans son cours, et dont une, entre autres, me rappela celles de l'Écosse et du pays de Galles. Vers le soir, nous rentrâmes à Kingston après une excursion qui avait
été pour nous une source d'instruction et d'amusement. Si nous avions donné la préférence au district de Port-Royal, ce n’était pas que nous espérassions de cette tournée aucune satisfaction particulière, mais plutôt et précisément parce que c'était celui sur l’état duquel nous avions entendu le plus de plaintes. Mais, après avoir examiné les choses par nos propres yeux, nous revinmes chez nous rassurés et encouragés.
Le 5 du troisième mois (mars), une réunion de la société jamaïicaine contre l'esclavage était annoncée pour le soir à Spanishtown, et comme nous avions à lui soumettre des renseignements et des conseils, nous crûmes de notre devoir d'y assister, cette société se tenant, d'ailleurs, à part de tout parti politique, et n'ayant d'autre but que l'extinction de lesclavage sur toute la surface de la terre. Spanishtown est le: siége du gouvernement, et renferme une population de 7,000 âmes. Comme à Kingston, on y souffre beaucoup de la chaleur et de la poussière; du reste, on considère cette ville comme marchant à grands pas dans la vote des améliorations de tout genre. Un grand nombre de maisons, tant de lintérieur que des environs, ont été rebâties ou réparées depuis l'époque de la liberté. La route qui conduit à Kingston traverse un pays plat et n'offre rien d’intéressant, sauf un seul
objet qui ne peut manquer d'attirer l'attention du voyageur; c'est un magnifique cotonnier, égal en grosseur à celui de Saint-Thomas, mais bien supérieur en beauté. Quand nous le vimes, il était tout couvert de son superbe feuillage, du vert le plus brillant, et étendait au loin son vaste ombrage.
Le soir, près de deux mille personnes, blancs, nègres et mulâtres,étaientréunies dans la chapelle baptiste, et le juge Bernard, respectable magistrat et planteur, occupait le fauteuil. Le principal objet de cette réunion était la nomination des députés à la convention de l'Univers, pour l'abolition de l'esclavage, laquelle devait bientôt s'as-
sembler à Londres. Des discours chaleureux et
pleins de vues sages furent prononcés par plusieurs missionnaires de diverses sectes, arrivés des différents quartiers de l'ile. A la fin de la séance, mon tour vint de communiquer à l'assemblée quelques renseignements dune haute importance sur les effets de la liberté aux îles du Vent, et de faire sentir à tous ceux qui étaient présents, la nécessité d’une justice égale, de la charité et de la modération. Je m’efforçai de convaincre les propriétaires d'habitations de l'extrême inconvenance et de la mauvaise politique de cet'amalgame qu’on a fait des deux questions du loyer et du salaire, pratique qui, à la Ja-
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