‹ Un hiver aux Antilles, en 1839-40Chapitre 19 sur 37 · L ÈS · texte numérisé non relu

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maique, a géné, entravé d’une manière si fàcheuse le développement des effets naturels de la liberté. Je tâchai ensuite de faire entendre à os frères noirs jusqu'à quel point ils contribueraient au succès de la cause de lémancipation, dans les autres parties du monde, en donnant, comme cultivateurs, l'exemple de l’activité et de la patience, et en augmentant la somme des articles d'exportation de la colonie. Je hasardai de leur faire observer que l'Amérique du Nord, en particulier, avait les yeux ouverts sur la Jamaique, et ÿ suivait avec une grande attention les résultats pécuniaires et moraux de la grande expérience. Vous m'accorderez, jen’en douté pas, qu'en cela je n’ai fait que leur exposer la doctrine que commandaient l’état des choses, le bon sens, une véritable doctrine pratique; et ce que je puis attester, c'est que, de leur côté, ils l'ont entendue et accueillie avec un degré d’intelligence et des dispositions d’esprit ét de cœur que je n'ai vus surpassés en nulle autre occasion. Il est impossible de rendre l'intérêt et l’enthousiasme avec lesquels ces hommes s'occupent de tout ce qui a rapport à la liberté de leur race ; un grand nombre d’entre eux figurent parmi les plus généreux souscripteurs de la société.

La législature n'était pas alors en session, et le gouverneur, sir Charles Metcalf, était parti

LA JAMAÏQUE. 179 pour une tournée dans les autres quartiers de l'île. Il en résulta que, pendant notre séjour à Spanishtown, nous ne pümes nous mettre en rapport qu'avec un petit nombre de fonctionnaires ; mais nous fûmes dédommagés , autant que possible, de ce contre-temps, par les communications que nous eùmes avec Richard Hill, secrétaire du département des magistrats salariés. C’est un homme de couleur auquel, pendant les débats et sous l'empire des préjugés relatifs à la cause des nègres, les plus violents, parmi les avocats de l'esclavage, avaient coutume de donner le nom de wipère notre ; mais son honnèteté reconnue, ses talents et son intelligence des affaires publiques lui ont mérité le respect et la confiance de la colonie. On lui à même offert, nous a-t-on dit, le gouvernement de Sainte-Lucie, place qu'il a cru devoir refuser, dans la crainte que sa couleur ne lexposât à des insultes. Il a l'opinion la plus avantageuse des effets de la liberté à la Jamaïque, et il la fonde sur la connaissance la plus approfondie et la plus minutieuse de ce sujet. 11 ne craint qu’une chose, c'est qu'une inégalité légale et des traitements contraires à l'équité n’entravent l'essor puissant et les heureuses conséquences naturels au nouvel état de choses. En cela nous sommes entièrement de son avis; aban-

Es

donnez la liberté à elle-même, et tout tra bien.

Cesidées au sujet de l'émancipation ont reçu la plus agréable confirmation de quelques estimables missionnaires de l'Église écossaise, établis dans la paroisse ou le comté de Sainte-Marie. Dans ce quartier on a adopté, pour les loyers et les salaires, un système qui les rend tout à fait indépendants l'un de lautre, et aucune gène n’y empêche le travailleur de louer ses bras là où il veut et au prix qui lui convient. La conséquence nécessaire de cet arrangement devait être et.a été de prévenir.les différends, et le travail marche à souhait. La somme d'ouvrage qu'on obtient aujourd’hui d'un homme libre est bien supérieure à,ce qu'on pouvait autrefois tirer de l’esclave. Pour ce qui concerne, par exemple, le creusement des fosses destinées à recevoir les cannes ou les cafers , le nègre émancipé fait en un jour le double de la besogne de l'esclave. A l'égard de l’entretien des. routes, quatre barils de pierres était tout ce que cassait couramment chaque ouvrier sous l'esclavage ; aujourd’hui que ce travail, est à la tâche, celui-là est un homme débile qui n’en remplit que quatre barils; l’homme vigoureux en fournit de dix à douze.

Nous nous rendimes ensuite chez Charles-Nicolas Palmer, ci-deyant membre du. parlement pour le comté de Surrey, qui s était trouvé avec

nous à la réunion abolitioniste, et adoptait complétement les idées et les vues qui y avaient été exposées. Il est intéressé dans cinq habitations de la Jamaïque, toutes régies d’après cette libéralité de principes d’un effet si puissant en luimême, comme source de prospérité. Il nous parla avec les plus grands éloges de la conduite et de l’activité des travailleurs, nous assura qu'il était on ne peut plus redevable à l'influence des pasteurs chrétiens, et ajouta que les propriétés se débarrassaient par degrés du fardeau des dettes qui pesaient sur elles, et, en même temps, des restrictions mercantiles qui les avaient génées sous l'esclavage.

J'employai le 7 du troisième mois ( mars) à une tournée à cheval, tête à tête avec J. M. Philippe, le respectable ministre de la congrégation baptiste de Spanishtown ; et je compte cette journée au nombre des plus intéressantes de mon voyage. Nous étions en selle de grand matin, et après avoir fait treize milles, toujours en montant, nous arrivâmes à Sligoville, où le gouverneur a une délicieuse maison de plaisance, et mon ami le baptiste, sa station et son école missionnaire. La contrée que nous traversämes est admirable de fertilité et de beauté, et nous eümes occasion de remarquer, le long de notre route, des terrains et des jardins parfaitement eultivés, qui sont au-

tant de créations de la liberté. Chemin faisant, nous ne cessions de rencontrer des habitants de la campagne, avec de grands paniers en équilibre sur leurs têtes; c’étaient des fruits et des légumes qu'ils portaient au marché de Spanishtown, Tous nous saluaient amicalement et avec ce sourire qui annonce des gens contents de leur sort. Le ministre était de leur connaissance ; plusieurs d’entre eux avaient assisté à la réunion abolitioniste et en conservaient la plus agréable impression. On ne saurait se faire une idée de la décence et de la politesse de ces hommes, esclaves encore il y a si peu de temps.

Nous passâmes quelques heures à la station baptiste de Sligoville, située sur une haute colline, et entourée de cinquante acres de terre de montagne très-fertile. Cette propriété est divisée en cent cinquante petits terrains, dont cinquante ont déjà été vendus aux nègres émancipés, et ont offert fort à propos un refuge à beaucoup de travailleurs que les mauvais traitements ont chassés de leurs anciennes demeures. Les uns y ont construit de bonnes chaumieres, les autres seulement des huttes temporaires, et d’autres étaient à préparer le terrain pour y bâtir. Leurs jardins étaient déjà déblayés ou près de l'être; un certain nombre étaient même déjà en pleine culture. Jamais, je le crois ,une bèche n'avait été

enfoncée dans ce sol ; aujourd’hui un village vient de s’y élever, réunissant tous les éléments de bien-être et de prospérité; ‘et bientôt il récompensera les travaux des cultivateurs par uné abondante récolte de productions alimentaires: Tous ceux qui s’y sont établis sont mariés; la plupart ont desenfants, etles hommes emploient la principale partie de leur temps à travailler à la journée sur des habitations voisines. On n’a pas perdu un instant pour organiser la chapelle et l'école, et tout annonce chez ce peuple nouveau un caractere religieux bien prononcé: Je n'ai jamais vu plus d'activité, plus de symptômes de contentement pour le présent, plus d’espérance pour l'avenir. Qu'on se souvienne qu'il y a deux ans seulement, ce paisible village n'existait pas encore; quelle source d'instruction dans cette simple remarque! Après un agréable repas, dans la jolie maison de campagne que possédait en ce quartier J. M. Philippe, nous reprimes le chemin de Spanishtown, par un sentier plus sauvage encore, où il nous fallut marcher sur des roches , à travers les ronces et les fougères, jusqu'à Clarkstown, autre village du même genre, mais peut-être dans un état de culture plus avancé. Nous y trouvämes une po-

ulation hospitalière qui s’empressa de nous of-: P q Ï

frir le jus rafraichissant du citron pour apaiser

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notre soif. Ces bonnes gens étaient alors occupés à cultiver leurs petites propriétés avec une activité qui faisait plaisir à voir ; beaucoup d’entre eux avaient d’abord gagné leur vie à travailler sur une habitation du voisinage, mais avaient fini par l’abandonner, poussés à bout par des vexations de toute espèce. On avait abattu leurs cocotiers, démoli leurs cabanes. Quel autre parti leur restait-il à prendre que de chercher un asile ailleurs? Ils accoururent en foule autour de nous, et nous assurerent qu'ils ne demandaient pas mieux que de se mettre au service des propriétaires pour peu qu'ils fussent traités avec bonté et avec équité. C'étaient des connaissances de mon ami Philippe, qui en comptait un assez grand nombre parmi les membres de son église; et il eüt été difficile de trouver des paysans dont la condition, la conduite et le caractère fussent plus satisfaisants.

Avant de rentrer en ville, nous visitämes deux habitations voisines, également étendues, à ce que je crois, également fertiles, et toutes les deux au nombre des plus belles propriétés que j'aie vues dans aucun quartier de la Jamaïque, pour les avantages naturels et locaux. L'une était en souffrance, l’autre prospérait. La première est celle dont J'ai déjà parlé, et qui s'était vue abandonnéepar une si grande partie de son

monde, et cela parce qu'on avait inutilement essayé de forcer au travail des hommes libres ; on pouvait voir encore en passant les traces non équivoques de ces actes de violence brutale qui avaient mis Ces hommes dans la nécessité d'aller s'établir ailleurs. L'autre habitation, appelée Dawkin-Caymanas, était sous ladministration éclairée du Juge Bernard, qui se trouvait sur les lieux avec sa femme et l'inspecteur, homme infiniment respectable. Les travailleurs étaient, sur cette propriété, locataires indépendants. Le taux de leur loyer était réglé d'apres la valeur en argent des terrains qu'ils occupaient, et, du reste, ils avaient pleine et entiere liberté d'aller offrir leurs bras et leur travail au marché le plus avantageux. Tout naturellement, ils donnaient la préférence à cette habitation qui, si longtemps, avait été jusqu’à un certain point leur foyer domestique, et ils travaillaient avec autant de bonne volonté que de zèle sur la propriété de leur ancien maître. Gérant, inspecteur et travailleurs, tous paraissaient également contents, également heureux. Ainsi donc, voilà, contiguës l’une à l’autre, deux propriétés dont l'une donnerait lieu à un rapport défavorable, et l’autre à un rapport favorable, relativement à la Jamaïque; et ces deux rapports, si essentiellement différents, sont pourtant également vrais,

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et ils offrent les résultats respectifs de deux modes d'administration opposés.

A Dawkin-Caymanas nous fûmes témoins d'un spectacle qui nous intéressa vivement. Ce jour-là, les travailleurs de l'habitation, avec leurs femmes, leurs fils et leurs filles, s'étaient réunis dans un diner à frais communs. La table, d'une longueur immense, avait été placée dans l'enceinte d’un bâtiment en planches, construit tout exprès pour la circonstance; et à six heures du soir, c'est-à-dire, lorsque le travail de la journée. fut fini, nous la vimes chargée de mets variés et de la meilleure qualité:soupes, poissons, volailles, porc et autres pièces de viande y figuraient en abondance. Environ cent cinquante convives, hommes et femmes, tous de race africaine, vêtus avec la plus grande propreté, vinrent s'asseoir à ce banquet, où tout se passa avec une harmonie et un ordre parfaits; toute espece de liqueur fermentée en avait été bannie: l’eau était la seule boisson permise dans ce repas frugal mais substantiel, dans cette fête de la paix et de la liberté. Ce diner avait dü avoir leu le premier jour de l'an; mais il arriva que, dans un autre quartier de Pile, une salle de réunion des baptistes venait d’être la proie des flammes; et sur l’iuvitation que leur en fit leur ministre, ces bonnes gens se décidèrent à re-

noncer à leur diner, et à le remplacer par une souscription consacrée à la reconstruction du bâtiment incendié. A cet effet, ils parvinrent à recueillir entre eux une somme considérable, beaucoup plus de :r00 1. st., autant que je puis me rappeler; et depuis, c’est-à-dire, trois mois après, contents de leur situation et de la maniere dont tout se passait autour d’eux, ils crurent pouvoir se permettre la jouissance de ce diner si généreusement ajourné. D'une voix unanime, ils m'ont chargé de porter l'expression de leur respect et de leur affection à Thomas Clarkson et à Thomas Fowell Buxton, les deux hommes à qui, plus qu’à tous autres peut-être, ils étaient redevables des instants heureux qu’ils venaient de goûter.

Dans le cours de cette délicieuse tournée, j'ai remarqué plusieurs oiseaux tout à fait nouveaux pour moi; le pivert de la Jamaïque, au plumage agréablement mélangé de rouge, de noir et de vert; le toady, d’un vert éclatant, de la taille d’un petit roitelet, à gorge écarlate ; un oiseau un peu plus gros, assez ressemblant à un rouge-gorge, vert et pourpre; et le plus petit des oiseaux, si tant est qu’on puisse lui donner ce nom, l’oiseau-mouche, dont le volume est exactement celui d’une chétive abeille, et qui s’en rapproche beaucoup pour les allures

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et l'apparence. Notre ami Richard Hill, à Ja fois ornithologiste et artiste, a réuni dans une admirable collection de dessins les oiseaux de la Jamaïque, et son intention, à ce que je présume, est, quand 1l en sera temps, de loffrir au public.

Le lendemain était le premier jour de la semaine, et amena pour nous, à Spanishtown, une répétition des scènes qui nous avaient si fort intéressés la semaine précédente, à Kingston; c’est-àdire, une immense réunion de négres travailleurs, qui se tint le matin dans le local des baptistes, et, le soir, dans la chapelle des méthodistes; une autre réunion composée indifféremment d'hommes de toutes classes et de toutes couleurs: l’une et l’autre, comme on le pense, tenues conformément aux usages de la société des Amis.

Les principes prêchés dans ces occasions étaient exempts de tout esprit sectaire, mais tendaient, nous osons nous en flatter, à affermir tous les vrais et sincères chrétiens dans FPunité de Pesprit et dans les liens de la paix.

«J’observais,» dit un des nôtres, en parlant de la réunion du matin, « j'observais attentive- «ment tous ces hommes assis devant nous, et «serrés les uns contre les autres ; j'ai vu des «larmes s'échapper de leurs yeux ; leur physio- « nomie, leur attitude, leurs gestes répondaient

«d'une manière significative à nos discours ; « J'ai entendu des : Oui, Massa, oh! oui, s’échap- « per faiblement et involontairement des lèvres «de quelques-uns d’entre eux. En un mot, ce « peuple qui était là devant moi, ignorant, avili, « découragé, il n’y a qu’un petit nombre d'années, « lorsque la verge de fer de l'esclavage s'appe-

« santissait sur lui, est aujourd’hui libre, sensible «et intelligent.»

Je suis avec respect, etc.

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