LETTRE IX
Flushing , L. I. le ra du 6° mois (juin) 1840.
Mon CHER AMI,
Je continue à vous adresser des extraits de mon journal.
Le 9 du troisième mois (mars), mon ami Mahlon Day et moi, nous montämes en voiture de bonne heure pour nous rendre, par la grande route d’'Old-Harbor, à Bravo-Penn, jolie ville, résidence d'Alexandre Bravo , membre du conseil, custos de la paroisse de Clarendon, grand propriétaire, qui, autrefois, n'avait pas moins d'un millier d'esclaves. Il s’en fallait donc de
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beaucoup, comme onle voit, qu'ilne fût désintéressé dans la question de l’ancien système, et cependant, malgré sa position, il se montra un des amis les plus fermes de la liberté, tant était grande sa confiance dans les effets qu'il en attendait ; puis, lorsque autour de lui tout le monde avait à la bouche les mots de ruine, de désolation, sans inquiétude sur lavenir, il employa ses apprentis à la construction de la magnifique maison où il a établi sa résidence. Il est marié et père d’une jeune et nombreuse famille. Nous fûmes rejoints chez lui par notre ami Palmer, demeurant autrefois à Surrey, et par Ramsay, custos de Sainte-Catherine.
A. Bravo ne voyait nul péril à craindre dans l'établissement de la liberté, et cette confiance dont il fit preuve en commençant, dès l'époque de lapprentissage, la belle maison dont je viens de parler, il la manifestée avec plus d'éclat encore depuis l'émancipation, en prenant à ferme deux grandes propriétés appartenant au marquis de Sligo. Il les administre mamtenant avec bénéfice, indépendamment de plusieurs cafeiries et sucreries qui lui appartiennent, et j'apprends qu'il étend encore ses cultures de sucre, en formant de nouvelles plantations de cannes sur un terrain où, jusqu'à ce Jour, il n'avait poussé que de l'herbe. C’est là un témoignage pratique de
TRES, Mori UD on
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la plus grande portée en faveur du système actuel, auquel se lie, dans mon opinion, un fait bien décisif, savoir: que dans le compte courant de l’exploitation coloniale, le côté du débit offre un total bien moins formidable, si l’on se borne à payer des salaires à un nombre comparativement petit de travailleurs libres, que si l’on 2 à entretenir un millier d'esclaves, avec toutes les charges pécuniaires, accessoire inévitable de ce genre d'établissement.
Notre ami Bravo a eu le bon esprit de séparer les deux questions des loyers et des gages. Il exige des nègres un loyer équitablement calculé sur la valeur en argent des chaumières et des jardins qu’ils occupent; et, d’un autre côté, il leur alloue de bons gages et les laisse parfaitement libres de porter leurs bras ailleurs que chez lui, s'ils y trouvent leur avantage. Il en résulte cette conséquence, qu'ils sont généralement heureux et contents, et qu'ils travaillent sur ses habitations avec autant de vigueur que de bonne volonté. Voici en deux mots ce que lui a appris sa propre expérience et la connaissance parfaite qu'il a de cette colonie : c’est que les nègres émancipés travaillent on ne peut mieux sur les propriétés de leurs anciens maîtres, partout où ceux-ci les traitent avec équité, bonté et sagesse ; et ce n’est pas sans intention que ces trois mots
sont réunis ici; ils doivent être pris chacun dans leur sens propre et distinct. Infractions à la sévère et pure justice, efforts mal déguisés pour rétablir le travail forcé, systèmes d’administration oppressifs et contraires à l'équité, voilà à quoi il faut, en premier lieu, renoncer pour toujours ; il faut ensuite s’interdire tout traitement brutal, tout jurement impie, tout langage insultant et dur ; enfin, il faut agir en toute circonstance avec discrétion et fermeté. Toutefois, et même avec de l'équité et de la bonté, il y a peu de chances de succès, si, dans certains cas, les droits du maître sont imprudemment sacrifiés: si, par exemple, on permet aux travailleurs de prendre pour leurs jardins autant de terre inculte qu’il leur plait, et de n'en payer qu'un faible loyer ou même point de loyer du tout, se mettant ainsi à même de se passer de tout travail à gages, et se plaçant par conséquent dans une véritable indépendance: De plus, on doit opposer une résistance calme et ferme à tous ces caprices auxquels 1ls sont enclins, auxquels ils se laissent aller de temps à autre, et qui naturellement excitent la mauvaise humeur de ceux qui sont chargés de les inspecter et de diriger leurs travaux. Sur une des habitations de Bravo, ses gens avaient, il n’y a pas longtemps, quitté leurs travaux, et voulaiént qu'on
leur continuât les salaires exorbitants qui leur avaient été alloués l’année précédente, en raison de circonstances particulières et tout à fait exceptionnelles. Notre ami sentit toute l'injustice de cette prétention, et y résista avec calme, mais avec fermeté en même temps. Qu’en arrivat-il? c'est que, très-peu de jours après, tout son monde se remit à l'ouvrage d’aussi bon cœur qu'auparavant. Suivant lui encore, il en est des nègres comme de tous les autres ouvriers du monde, qui demandent une surveillance active et continuelle. D'après la nature même des choses, leur service exigera plas ou moins l'œil du maître, jusqu’à ce qu’ils soient bien pénétrés deleurs obligations moraleset religieuses, comme cultivateurs du sol.
Après déjeuner, nous nous rendimes à Kelly, une des habitations de lord Sligo. Là tout prospère, grâce aux soins d'Alexandre Bravo, et le propriétaire a donné des ordres pour la construction d'une centaine de bonnes chaumières à chacune desquelles sera annexée une acre de terrain, et qu’on louera aux travailleurs, de manière à les mettre dans la situation de locataires indépendants. Au moyen de cette disposition , à la fois sage et libérale, le marquis parviendra, je n'en doute pas, d'abord à se faire un très-beau revenu en locations, ensuite à s'assurer une
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quantité de travail assidu et continu, amplement suffisante pour l'exploitation de ses propriétés. Nous trouvâämes ses gens activement occupés sur celle-ci à creuser des fosses, opération pour laquelle on a assez généralement , à la Jamaïque, substitué la charrue à la houe. « Eh bien, ». dit mon compagnon de promenade, en:s’adressant à un noir de bonne mine et d’une haute stature, qui, la houe à la main, paraissait se livrer avec ardeur à son travail ,« comment vous trouvezvous maintenant? — Tres-bien, Massa, répondit cet homme, on ne peut pas Mieux, — Je suis de l'Amérique, continua mon ami,!il,y a un grand nombre d'esclaves dans ce pays; que leur dirai-je de votre part? faut-il que je leur dise que tout se passe bien ici sous le règne de la liberté? — Oui, Massa, sous la liberté, tout va bien, Dieu merci.» Ils n'avaient pas à se plaindre, eneffet, car ils gagnaient un dollar pour. cent fosses qu’ils creusaient, tâche pénible, assurément, mais que beaucoup d’entre eux avaient mise à fin dès quatre heures du soir.« Qu'est-ce que ceci? » demanda ensuite mon compagnon à un autre nègre, en tâtant certaines grosseurs ou durillons qu'il avait aux épaules. « Oh, Massa, s'écria le nègre, on me fouettait, quand j'étais esclave ; mais aujourd’hui, plus de fouet ; tous, tous libres. » Nous quittâmes Kelly une heure
ou deux pour aller visiter Henry Taylor, le missionnaire baptiste d’Old-Harbor , qui dirige une nombreuse congrégation et une excellente école. Deux forts bâtiments marchands étaient dans le port, et un troisième, que nous aperçümes à distance, manœuvrait pour y entrer; tout annonçait d'ailleurs que les récoltes n’avaient pas manqué dans cette partie de l’île. A notre retour à Kelly, les travailleurs, d’après l'invitation que nous leur en fimes , se réunirent sous l’ombrage d'un antique cotonnier , et écoutèrent avec attention et avec le plus grand intérêt les conseils et les exhortations que nous désirions leur adresser. Notré but était de les encourager à vivre dans l’honnêteté, dans la piété et dans l'amour du travail, et nous leur rendons justice en disant qu'ils ne demandent qu’à s’instruire. Une seule habitation de ce quartier était, disait-ou, en souffrance faute de bras; c'était Bushy-Park , propriété d’une grande étendue et très-fertile , et sur laquelle sont établis plusieurs centaines de noirs. On dit qu'ils appartiennent à une tribu de l'Afrique moins facile à discipliner que les autres, et que, depuis leur introduction dans les colonies, ces hommes se sont toujours montrés fort indociles. Nous nous rendimes dans l'après-midi sur cette habitation; à notre prière, un grand nombre d’entre eux s'étaient assemblés
en face de la Grande-Maison ; nous n'avions jamais vu une plus belle race de nègres, des hommes de meilleure mine. Nous les haranguâmes avec franchise, d'une manière simple et claire, sur les devoirs inhérents à leur état de travailleurs libres, et la plupart se montrèrent sensibles à nos exhortations. Nous avions de fortes raisons pour croire que les embarras dont souffrait cette habitation provenaient de l'administration dure et peu judicieuse de quelques-uns des précédents inspecteurs. Depuis, nous avons appris du fondé de pouvoir que ces embarras ont été écartés, et, pour nous servir de son expression, que ses gens travaillent de tout cœur. La soirée était avancée , et sous la conduite de notre ami Ramsay, nous reprimes la route de Spanishtown.
Je ne puis me défendre d'insérer ici une anecdote qu'il nous raconta et qui peint l'esprit et les mœurs de ce peuple. C'était avant l'époque de la liberté : il nourrissait dans son jardin un pluvier apprivoisé; un coup de fusil se fait entendre, et l’on voit l'oiseau effrayé plonger son long bec et cacher sa tête dans le sable. Un jeune nègre, qui vint à passer par là, s'arrête, et, après avoir rêvé quelques instants de l'air le plus triste, dit tout bas, mais cependant assez haut pour être entendu : « Hélas ! il faut donc que chaque petite chose connaisse sa peine. »
LA JAMAÏQUE. 195 Le 10 du troisième mois (mars), nous avions projeté un voyage sur la côte nord, et nous partimes de Kingston dans deux voitures découvertes; nous étions cinq Aus parfaitement unis d'opinions et de sentiments. J. M. Philippe et sa femme poussérent lobligeance jusqu'à vouloir nous servir de guides pendant la premiere journée. Nous crûmes nous apercevoir que ce zélé missionnaire exerçait sur la population ouvrière de Spanishtown beaucoup plus d'influence qu’aucun des habitants de cette ville, et nous ne craignons pas d'affirmer, d’après nos propres observations, que cet ascendant est un bienfait non moins grand pour le planteur que pour le travailleur. Les difficultés ne lui ont pas manqué, mais 1l les a surmontées ; il est parvenu à se placer dans‘ une situation aisée, comparativement, et à se rendre extrêmement utile. Il n’a pas moins de huit stations missionnaires etautant d'écoles sous sa direction ; et, comme ses frères des autres quartiers de l'ile , il est entouré de l'amour et du respect de la population.
Les derniers rapports portent à vingt-six mille les membres de la communion des baptistes, de la Jamaïque, et à vingt-deux mille ceux de, la communion méthodiste, indépendamment du grand nombre d'individus qui, sans être formellement inscrits, fréquentent les chapelles des
uns et des autres. Les écoles se rattachent toutes, comme il'est naturel de le supposer, à l’une ou à l’autre deleurs nombreuses congrégations. Nous avons vu jusqu’à cinq cents enfants nègres réunis dans la chapelle de J. M. Philippe. Comment calculer les avantages moraux que la population noire doit nécessairement tirer de ces efforts pour la cause de la religion, efforts dont l’efficacité à presque doublé depuis l'abolition de l'esclavage? De tels avantages sont aussi grands qu’assurés , et il ne paraît pas qu'aucun esprit de secte en entrave le développement; c'est ce que nous nous faisons un devoir d’attester ici de la manière la plus positive. Que quelques missionnaires, individuellement, et tant qu'ont duré le long conflit ét les difficultés auxquels ils ont été en butte, ne se soient pas toujours renfermés strictement dans les limites de la prudence et de la modération, e’est ce que nous admettons sans peine ; et nous-mêmes en connaissons quelques ‘exemples. Mais qu'est-ce que ces légers torts, quand on les compare à l’heureuse influence de ces hommes pieux sur les progrès du bien-être temporel et spirituel de toutés les classes ? Pendant un grand nombre d'années, les noirs de la Jamaïque n'ont point eu d'amis ni plus fermes, ni plus infatigables que les missionnaires baptistes. Point de me-